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Rebelles touareg laïcs du MNLA brandissant leur drapeau, nord du Mali, 26 janvier 2012 © Magharebia/flickr
Rebelles touareg laïcs du MNLA brandissant leur drapeau, nord du Mali, 26 janvier 2012 © Magharebia/flickr

Des rebelles touareg de plus en plus divisés (2/3)

Spécialiste du monde arabe et musulman, Mathieu Guidère livre son analyse de la situation politique et militaire au nord du Mali. Ce professeur français des universités est notamment l’auteur de Printemps islamiste: démocratie et charia (Ellipses, 2012).

Mise jour du 17 juillet 2012: Dans un communiqué signé du porte-parole du MNLA, les rebelles sécessionnistes touareg ont nié avoir renoncé à l’indépendance du Nord-Mali: «nous apportons un démenti catégorique aux propos disant que le MNLA renonce à l'indépendance de l'Azawad. C'est une désinformation malveillante qui vise à nous discréditer. Nous n'avons demandé à personne de parler en notre nom ni à Bamako ni ailleurs. Nous poursuivons, contre vents et marées, la révolution (…) du peuple de l'Azawad.»

***

Slate Afrique - Si la force est dans le camp des islamistes d’Ansar Dine, pourquoi ont-ils été disposés à négocier avec leurs alliés d’hier du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad)?

Mathieu Guidère - En réalité c’est parce que le MNLA s’est retrouvé très isolé, mais l’intérêt se situe des deux côtés:

Lorsque le MNLA a proclamé l’Etat indépendant de l’Azawad de façon unilatérale, il n’a reçu aucun soutien des pays voisins et puissances occidentales. D’un point de vue militaire, il n’était pas en position de créer cet Etat. Il avait donc tout intérêt à s’allier à ceux qui disposaient du territoire et de la force militaire, c'est-à-dire les islamistes touareg d’Ansar Dine.

De l’autre côté, les islamistes touareg avaient intérêt à rechercher l’alliance avec le MNLA. Parce que, dans le cas contraire, cela obligeait Iyad Ag Ghali à devoir tuer d’autres Touaregs, ce qu’il ne voulait pas faire pour des raisons idéologiques et politiques. Il ne souhaitait pas apparaître comme celui qui tue d’autres Touaregs.

Par ailleurs, seul, il lui était difficile de déclarer son Etat islamique au risque de provoquer une levée de boucliers dans la région et à l’intérieur du pays ayant parmi ses alliés al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

MNLA et Ansar Dine vont donc se réunir et discuter des termes d’une alliance en faisant chacun des concessions. Le MNLA va céder sur l’appellation de l’Etat qui ne devait plus s’appeler «Etat de l’Azawad», mais «Etat islamique de l’Azawad». De son côté, Ansar Dine va accepter que ses forces se mettent à la disposition du nouvel Etat Azawad et qu’elles le protègent contre toute incursion.

Il va donc accepter le principe d’une autonomie de cette région. Alors que, auparavant, il se situait plutôt dans un objectif panislamique de Califat. Ansar Dine souhaitait que l’islamisme s’étende d’avantage et ne s’arrête pas au nord du Mali. Son optique n’était pas du tout indépendantiste, localiste. Chacun a mis un peu d’eau dans son vin et ils sont parvenus à cet accord.

«Il y avait un intérêt réciproque à négocier»

Sauf que, quelques jours plus tard, l’accord a donné lieu à des interprétations diverses à l’intérieur d’Ansar Dine et du MNLA.

Chez Ansar Dine, certains se sont dit que si l’Etat devenait officiellement islamique il était donc possible d’appliquer la charia.

Ils ont aussitôt commencé à mettre en place un système juridique de «cadis» (juges islamiques) dans les villes en vue d’appliquer la charia.

De l’autre côté, le MNLA a estimé que, si désormais, il s’agit d’un Etat islamique, par conséquent on ne se trouvait plus dans un Etat laïque. Cela a été rejeté par une faction du MNLA qui a dénoncé l’accord refusant catégoriquement de participer à une coalition avec des islamistes prônant la charia.

A noter que cette scission post-accord provient, du côté d’ansar Dine, d’une faction interne de Touaregs ayant un ancrage local qui voulaient absolument appliquer la charia pour mettre de l’ordre dans les villes, alors que du côté du MNLA, la faction qui a contesté l’accord est ce que l’on appelle «le MNLA de l’étranger».

Mais le MNLA, composé de militants de terrain, partageant l’espace avec les islamistes n’était pas farouchement hostile à l’idée d’appliquer la charia. Ils se disait de toute façon, celle-ci se ferait «à la malienne».

Mais la branche étrangère du MNLA, en particulier celle qui se trouve en France, a fait pression pour dénoncer l’accord qui n’a pas pu aller jusqu’au bout.

Il y a donc une compétition entre les Touaregs de l’intérieur et les Touaregs de l’extérieur dans le règlement de la situation au nord du Mali.

Slate Afrique - Il y a donc des divisions profondes chez les Touaregs

M.G - Absolument! Chacune de ces factions a des prolongements dans les pays voisins, ce qui constitue une troisième complication. Ces fractures sont de trois ordres:

D’abord, la fracture interne touareg entre Touaregs islamistes et Touaregs laïcs qui a abouti à l’échec de l’accord cité plus tôt.

Ensuite, la fracture entre les Touaregs de l’intérieur et Touaregs de l’extérieur qui sont globalement en France. La plupart sont des Maliens installés en France.

La troisième fracture se situe au niveau du prolongement de chacun de ces camps: islamistes et laïcs dans les pays voisins de la région. Si l’on considère la faction islamiste d’Iyad Ag Ghali, on constate qu’elle est soutenue par des Algériens et en sous-main par des Mauritaniens.

Si l’on s’intéresse aux rebelles laïcs, on s’aperçoit qu’ils sont soutenus par des Touaregs nigériens et par un certain nombre de personnes au Burkina Faso, en particulier, le président Blaise Compaoré. Cela fait donc deux pays qui interfèrent en plus avec l’Algérie et la Mauritanie.

Si l’on considère les Touaregs de l’extérieur, ceux-là ont leurs entrées à la fois chez les Français, auprès du ministère des Affaires Etrangères français et sa diplomatie. Ils ont également leurs entrées chez les Américains.

Tout ce petit monde s’est retrouvé sur le seul acteur qui pouvait donner de la voix, c’est-à-dire la Cédéao, (la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Et à l’intérieur de la Cédéao on retrouve également les mêmes rapports de force et d’influence

Slate Afrique - Comment expliquer la désignation du président burkinabè, Blaise Compaoré comme médiateur de la Cédéao? Il semble qu’il a ses entrées dans les milieux rebelles. Quels sont ces interlocuteurs?

M.G - Si Compaoré s’est mis en avant, c’est parce que personne ne voulait ou ne pouvait le faire sur ce dossier. La médiation Compaoré s’est imposée par défaut. Personne ne dit ou ne pense que Compaoré est l’homme de la situation. Bien au contraire, tout le monde pense que ce n’est probablement pas la bonne solution que Compaoré soit le médiateur attitré.

C’est une solution par défaut qui bénéficie à une des factions en particulier, celle des Touaregs laïcs. Elle estime qu’en phagocytant le processus en cours au nord du Mali, elle pourrait éventuellement négocier par la suite avec Compaoré une sorte de ralliement des Touaregs qui sont au Niger et au Burkina dans le cadre d’un Etat qui ne serait pas dans les frontières (du Nord Mali), mais dans les frontières historiques des Touaregs «pan-national».

De son côté Compaoré dispose là d’une occasion rêvée d’occuper son armée. Cela fait des décennies qu’il est au pouvoir et à présent le climat social gronde. Il est contesté alors qu’il vient d’être réélu dans des conditions contestables. Pour lui c’est l’occasion de se donner un rôle et d’occuper son armée.

En l’absence de bonnes volontés, il y a un vide politique et diplomatique dans lequel Compaoré s’est engouffré pour se forger une stature de médiateur. Absence de volontés occidentales aussi. Puisque, en France, on était dans un contexte de campagne présidentielle, jusqu’il y a peu.

Aux Etats-Unis, il y a une campagne présidentielle en cours. Ces interlocuteurs ne sont pas très motivés pour intervenir d’autant plus qu’au sud, à Bamako, il n’y a toujours pas de pouvoir stable. Il n’y a pas de solution durable de résolution de la situation politique à Bamako.

Slate Afrique - Les émissaires du MNLA et d’Ansar Dine ont été aperçus successivement à Ouagadougou pour négocier avec le médiateur de la Cédéao. Qu’est-ce que Ansar Dine peut bien vouloir négocier?

M.G - La première chose à négocier c’est l’intervention militaire. L’agitation politique et diplomatique n’affecte absolument pas les Touaregs au nord du Mali. La situation y est globalement sous le contrôle essentiel d’Ansar Dine. C’est une région totalement autonome aujourd’hui. Elle est sous administration juridictionnelle et policière des Touaregs qu’ils soient islamistes ou du MNLA.

Leur seule peur est celle d’une intervention militaire. Menace que tout le monde brandit puisque la Cédéao s’est exprimée dans ce sens. Elle a même donné le chiffre du nombre d’hommes qu’elle enverrait sur place.

Il s’agit donc pour les rebelles de connaître les raisons, les objectifs et les modalités éventuelles d’une intervention militaire. La négociation se fait actuellement sur ce dernier point. Si Compaoré est décidé à envoyer des soldats, les siens où ceux de la Cédéao, c’est-à-dire, d’autres pays africains, il faut savoir dans quel objectif cela se fera.

Devront-ils être considérés comme des ennemis ou non? S’agit-il d’une force de stabilisation? S’agit-il d’une force d’aide à la gestion? Est-ce que c’est une force ennemie qui va arriver sur le territoire, c’est tout cela qui se négocie.

Où vont-ils s’installer? Viennent-ils véritablement pour faire la guerre aux Touaregs? C’est tout ceci est encore en discussion. De son issue dépendra la position que vont prendre les touaregs au nord du Mali et surtout Iyad Ag Ghali.

Parce que, bien évidemment, s’il y a «invasion» des troupes de la Cédéao au nord malien pour chasser ou anéantir les Touaregs, il est évident qu’il se produira une alliance sacrée des Touaregs maliens du nord contre toute intervention étrangère.

Propos recueillis par Pierre Cherruau et Abdel Pitroipa

Retrouvez la première partie de l'interview: «Ansar Dine est le véritable maître du Nord-Mali» 

Retrouvez aussi la troisième partie de l'interview: «L’intervention militaire n’est pas souhaitable» 

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