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Combattants indépendantistes touareg, 6 avril 2012, © Magarehbia/flickr
Combattants indépendantistes touareg, 6 avril 2012, © Magarehbia/flickr

«Ansar Dine est le véritable maître du Nord-Mali» (1/3)

Spécialiste du monde arabe et musulman, Mathieu Guidère livre son analyse de la situation politique et militaire au nord du Mali. Ce professeur français des universités est notamment l’auteur de Printemps islamiste: Démocratie et charia (Ellipses, 2012).

Mise à jour du 28 juin 2012: Un groupe armé  islamiste a infligé le 28 juin une lourde défaite à la rébellion touareg dans le nord-est du Mali après de violents combats qui ont fait au moins vingt morts à Gao, ville désormais sous le contrôle total des islamistes qui renforcent leur emprise déjà forte sur la région.

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Slate Afrique - Au cours de leur offensive rebelle conjointe lancée mi-janvier 2012, les islamistes d’Ansar Dine ont progressivement marginalisé leur alliés du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Quel est le rapport de force au Nord-Mali?

Mathieu Guidère - La situation est la suivante, aujourd’hui. Au nord du Mali dont la frontière s’arrête à Tombouctou, il y a quatre forces politiques et militaires qui se partagent le territoire et le pouvoir.

La première force est le MNLA, le Mouvement national de libération de l’Azawad, dirigé par un bureau politique plus ou moins fantoche. En réalité, celui qui en tient les rênes est le chef du bureau militaire, le colonel Mohamed Ag Nejim.

Il s’agit d’un colonel du régime de Kadhafi qui tenait la région sud de la Libye. A la chute de Kadhafi, il est rentré dans sa région d’origine avec armes et bagages: des véhicules blindés, du matériel neuf, rutilant.

Mais il est surtout rentré avec son régiment, plus de 1.000 hommes qui étaient sous son autorité dans le sud libyen. En majorité des Touaregs intégrés dans l’armée libyenne pour la protection de la frontière sud. Ne se sentant plus en sécurité à la chute du guide libyen, ils ont traversé le désert en passant par l’Algérie et ont rejoint le nord du Mali.

Cette première force politico-militaire reste non négligeable, mais elle a perdu certains de ses hommes. Certains Touaregs qui forment l’armature militaire de cette faction se sont faits récupérer par l’autre faction touareg.

Cette deuxième faction, qui représente une force politique dans la région, est celle que tout le monde connaît sous l’appellation Ansar Dine.  Les médias ne voulaient sans doute pas effrayer  le public occidental, mais le nom exact est «Jum'a Ansar al-din al salafiya», ce qui veut dire «le groupe des défenseurs salafistes de la religion».

 Ils se réclament clairement du salafisme. Ce sont des islamistes touareg, il ne faut pas les confondre. Ils sont dirigés politiquement, militairement et idéologiquement par un seul et même homme, Iyad Ag Ghali.

C’est un vétéran de la rébellion touareg, qui n’a pas toujours été islamiste. Il y a vingt-deux ans, en 1990, il avait déjà fondé le premier groupe rebelle touareg appelé le Front populaire (et non national) de libération de l’Azawad. Il a participé à toutes les rébellions de la région (1990, 1996) dont la dernière date de 2006.

«Ansar Dine se réclame clairement du salafisme»

La médiation algérienne qui a réuni tout le monde autour de la table à cette occasion, a permis de pacifier la situation. A l’issue de ce règlement, le président malien de l'époque, Amadou Toumani Touré (ATT), avait proposé aux différents chefs touareg des fonctions et des gratifications.

Il a intégré les hommes qui étaient sous leur autorité dans l’armée malienne, en les laissant, la plupart du temps, dans les casernes de leur région, au nord du Mali où il est très difficile d’installer des Maliens du Sud. Ils ont donc été intégrés dans l’armée malienne de façon formelle, mais ils sont restés ensemble dans leurs casernes, à tenir le pays.

Pour achever de régler le problème, ATT avait proposé à Iyad Ag Ghali, un poste de conseiller au consulat de Djeddah, en Arabie Saoudite, ce qu’il a accepté. Il y passe deux ans et à ce moment-là, il va se convertir au salafisme, considérant que c’est la vraie voie de l’islam.

Fin 2010, au moment où commencent les révolutions arabes en Tunisie et en Egypte, il rentre au Mali et refuse que l’on renouvelle son détachement en Arabe Saoudite.

Quasi-immédiatement, il recrute parmi sa tribu des Ifoghas (touareg). Il enrôle les soldats qui étaient sous son autorité avant 2008. Iyad Ag Ghali instaure Ansar Dine, groupe islamiste touareg, d’obédience salafiste, qui se fixe comme objectif de mieux faire connaître cet islam au nord du Mali et, dans un deuxième temps, d’appliquer la charia sur les territoires touareg maliens.

Peu à peu, cette deuxième force va monter en puissance. Tout au long de l’année 2011, Iyad Ag Ghali va s’ancrer territorialement et rallier un certain nombre de chefs de tribus arabes, touareg en plus de quelques chefs Songhaïs.

Il va devenir la principale force avant le retour du colonel Ag Nejim de Libye qui ne rentre qu’en fin novembre 2011. A ce moment-là, c’est Ansar Dine qui est la principale force politico-militaire au nord du Mali.

Slate Afrique - Il s'agit des deux principales forces au nord du Mali…

M.G. - Dans cette région-là, on trouve également une troisième force. Il s’agit d’Al Qaida au Maghreb islamique, (Aqmi) qui contrôle globalement la région de l’Adrar des Ifoghas, (la région montagneuse située au nord-est du Mali). Dans un modus vivendi avec les forces gouvernementales maliennes, Aqmi a réussi à s’installer sur place, établir un certain nombre de camps et sanctuariser un certain nombre de territoires dans lesquels il agit. La condition étant de ne pas s’attaquer aux forces maliennes et de ne pas importuner les populations locales.

Cette force est relativement bien implantée notamment auprès d’un certain nombre de tribus. Avec la tribu Berabiche par exemple elle a noué des alliances matrimoniales. Globalement, Aqmi était sur un mode de contrebande, d’enlèvements d’occidentaux. En fait une position entre le djihad et le banditisme.  C’est la troisième force politico-militaire qui a bénéficié de la déstabilisation de la Libye.

A la faveur de cette guerre elle a pu récupérer une certaine quantité d’armements, de véhicules ainsi qu’un certain nombre de combattants et de miliciens. Elle s’est renforcée militairement même si au niveau des effectifs elle ne s’est pas véritablement renforcée.

Quatrième force de la région, nouvelle venue, c’est le Mujao, mouvement pour l’unicité et le Djihad en Afrique de l’ouest. Ce mouvement dissident considérait qu’Aqmi n’en  faisait pas suffisamment contre les Algériens, une cible qu’il faut attaquer d’avantage selon eux au même titre que l’Afrique de l’ouest.

En revanche, le mode opératoire est, à peu près, le même que celui d’Aqmi. Des coups ponctuels contre les installations et les militaires avec une idéologie affichée qui est celle de l’ancien GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) algérien avant qu’il ne devienne al-Qaida.

Ce sont donc les quatre forces politico-militaires qui existent à ce moment-là et qui donnent lieu à la situation actuelle.

Slate Afrique - Comment ce rapport de force dans le Nord Mali s'est-il établi?

M.G. - Le premier à avoir lancé les hostilités est le colonel Mohamed Ag Nejim, le chef militaire du MNLA qui a attaqué début janvier, une caserne au nord. Au cours de son avancée fulgurante  il va massacrer un certain nombre de soldats maliens provoquant une panique générale, une déroute des forces gouvernementales avec parfois des redditions et des ralliements.

Assez rapidement, la nouvelle se répand que le MNLA veut autonomiser le nord du Mali. Au même moment, c’est la catastrophe à Bamako. Situation instable et troubles vont mener au putsch du 22 mars.

Pendant ce temps-là, le MNLA va continuer à connaître un certain nombre de victoires militaires. Il va le faire sans consulter, la principale force politique et  militaire de ce côté-là qui est Ansar Dine.

Rapidement, il va se produire un «modus vivendi», une alliance objective entre les quatre forces. Chacune va prendre le contrôle complet du territoire sur lequel elle agissait auparavant. 

Aqmi, du côté de l’Adrar, au nord-est, le Mujao au niveau de la position juxtaposée, au nord à Kidal; le MNLA autour de Gao et Ansar Dine qui a pris Tombouctou et ses alentours. Une répartition globalement objective.

Mais le MNLA voulait avoir le contrôle de tout le nord malien pour déclarer son Etat indépendant de l’Azawad. En attaquant les autres régions, ils se sont immédiatement affrontés aux forces d’Ansar Dine, du Mujao et d’Aqmi.

Le rapport de de force ne leur étant pas favorable, ils ont préféré ne pas renter en confrontation et ont cédé un certain nombre de territoires.

Slate Afrique - Les rebelles touareg détiennent-ils encore des positions fortes dans les territoires du Nord?

M.G - Ils tiennent encore un certain nombre de positions dans le sud-est du nord malien. La zone qui est autour de Gao, globalement. Pour le reste, le territoire est essentiellement détenu par une coalition d’islamistes.

Parce qu’entretemps, Iyad Ag Ghali se sentant en position de force a réuni l’ensemble des factions islamistes: Ansar Dine, le Mujao  et Aqmi. Il a réuni tous les chefs à Tombouctou et a obtenu un accord entre eux.

Cet accord stipule qu’il ne peut pas y avoir de concurrence entre islamistes, et que l’unité est nécessaire. Ils se sont entendus sur une charte signée par tout le monde. Ils se sont entendus sur la nécessité d’un Etat islamique et l’application de la charia.

La condition: qu’Aqmi et le Mujao ne procèdent pas à des enlèvements sur le territoire touareg. Pour le reste Aqmi et le Mujao ont le droit de pratiquer leurs activités habituelles.

Propos recueillis par Pierre Cherruau et Abdel Pitroipa

Retrouvez la deuxième partie de l'interview: « Les rebelles touareg du Nord-Mali sont divisés entre eux» 

Retrouvez aussi la troisième partie de l'interview: «L’intervention militaire n’est pas souhaitable» 

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