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De jeunes Togolais lors de la manifestation du 13 juin 2012, Lomé. © STRINGER/AFP
De jeunes Togolais lors de la manifestation du 13 juin 2012, Lomé. © STRINGER/AFP

Facebook, l’arme de guerre des jeunes Togolais

Les réseaux sociaux sont un élément central du mouvement de contestation que connaît le Togo depuis quelque temps.

 Les 12 et 13 juin 2012, le Togo a vécu sous tension. Des manifestations du Collectif sauvons le Togo (CST) ont été empêchées ou réprimées, notamment  dans la capitale Lomé, à Atakpamé, la cinquième ville du pays, Sokodé, dans le centre, et à Kara, à 400 kilomètres au nord de Lomé.

Lors de la première manifestation du 13 juin dans le centre de Lomé, le CST —qui réunit dix-sept associations et partis politiques d’opposition— a parlé de 500.000 personnes descendues dans les rues. Un chiffre aussitôt contesté par le gouvernement.

«Il n’y a pas de crise politique au Togo. Vous connaissez Dékon (un carrefour très fréquenté de Lomé, Ndlr) Vous pensez qu’elle a vraiment pu accueillir 500.000 personnes? Soyons sérieux», minimise Gilbert Bawara, l’un des conseillers du chef de l’Etat, qualifiant même les marcheurs de «badauds».

Guerre des chiffres impossible à trancher. Quoi qu’il en soit, c'était un événement inédit:

«On n’avait jamais vu ça, même du temps des années 1990, où le pays a connu pas mal de soubresauts pour la démocratie», affirme un journaliste local.

C'est, en tout cas, une première depuis l’arrivée au pouvoir du président Faure Gnassingbé, en 2005. L’autre particularité de cette mobilisation populaire, c’est la présence de nombreux jeunes lors des manifestations.

«Le gouvernement n’écoute pas le peuple. On lui demande de faire marche arrière pour des élections transparentes, crédibles et apaisées. Ce n’est pas trop demander», s’énerve Sinéssou, 22 ans, jeune étudiant à l’université de Lomé.

Le jeune homme n’est pas venu seul, il est entouré de ses amis. Et la fine pluie qui tombe ne semble pas les décourager.

«Ni la pluie ni le gouvernement ne nous fera rebrousser chemin, on est déterminés», tient à préciser Aline, 17 ans.

Plus loin sur le boulevard du 13-Janvier, une artère de la ville de Lomé située en contrebas du quartier Dékon, on assiste à des scènes inédites.

Quelques jeunes arrêtent les motocyclistes qui circulent encore et leur siphonnent leur carburant, les obligeant à rentrer à pied, motos en mains.

Une façon d’inciter les récalcitrants à adhérer au mouvement du Collectif. Et l’essence recueillie est précieuse, elle sert à brûler des pneus non loin de là.

En début d’après-midi, la manifestation est réprimée par des jets de grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc.

Selon le bilan du CST, 119 personnes ont été blessées dans ses heurts, 56 gravement et 78 personnes ont été interpellées.

Pour le ministre de la Sécurité, le Colonel Gnama Latta, 22 policiers ont été blessés, mais seules 13 personnes ont été interpellées et trois véhicules cassés.

L’opposition et le pouvoir se rejettent la responsabilité des incidents. Mais une chose est certaine, la majorité de la jeunesse togolaise, est restée pacifique et non-violente, préférant utiliser les leviers d’Internet pour nourrir la contestation.

C’est aussi à travers les réseaux sociaux que les Togolais et la diaspora ont pu être informés de ce qui se passait réellement dans le quartier Dékon.

Les réseaux sociaux pris d’assaut

En tête de ces réseaux sociaux, il y a Facebook. Les comptes des jeunes de Lomé abondaient ainsi en photos de la manifestation.

Celles qui montrent un politique togolais, blessé, fuyant par les toits de la ville. Celles qui montrent des personnes blessées. Ou encore celles qui montrent le visage tuméfié d’une fillette.

C’est donc cette mobilisation sur le Web qui a permis aux Togolais de l’étranger de se tenir au courant de l’évolution de la manifestation:

«Encore des violences à Gakpoto, lieu de départ de la manif du CST. 3 jeunes arrêtés, d’autres se refugient dans la lagune de Bè. La course poursuite continue actuellement», pouvait-on lire sur une page Facebook. 

L'on pouvait lire aussi des échanges exprimant une certaine forme d’inquiétude:

«Marcher pourkoi encore ma ??? Ils n’ont k laisser cette histoire de marche-là !!! Ils vont les tuer com des poussins!!! Moi jnsupporte pas kan le sang coule com ça !!!», se prononce une jeune fille.

Histoire de savoir s’il est prudent, ou non, de se rendre en ville, d’autres échangent aussi par textos.

«Hello, ça chauffe en ville? Je voulais y venir vers 14h. Merci de m’informer», écrit Eklin. C’est comment l’ambiance à Dékon today?» ou encore «Je rentre bientôt dans mon quartier, j’espère que c’est calme

Un autre internaute soutient la thèse des casseurs: 

«Les caciques de l’ordre archaïque du pouvoir leur ont distribué entre 2.000 et 3.000 F. CFA (moins de 5 euros) (…) pour qu’ils puissent provoquer et agresser les forces de l’ordre afin que ces derniers soient obligées de riposter.»

D’autres dévoilent leurs opinions politiques:

«Il s’agit pour moi de la désobéissance civile, de la témérité… et s’il le faut, nous nous constituerons tous prisonniers politiques.»

Enfin, d’autres, plus critiques, comparent les mouvements togolais aux évènements qui se déroulent actuellement sur le globe.

«La guerre-là nous la connaissons tous, partant du Togo, Lybie, Egypte, Tunis, Syrie etc… n’est tjrs pas la solution! (…) Trouvons plutôt un terrain de dialogue.»

Les réseaux sociaux ont contribué à faire parler des marches du Collectif sauvons le Togo. Et ce fut pour ces jeunes une façon comme une autre de participer, en dehors de la rue.

L’alternance en ligne de mire

Outre le désir de voire appliquer les recommandations de la Commission nationale des droits de l’homme sur la torture et l’abrogation des lois portant Code électoral et découpage électoral avant les élections d’octobre 2012, la limitation du nombre de mandats présidentiels est évoquée.

Le président togolais étant à son second mandat, il semble visé par l’opposition. Pour Brigitte Adjamagbo-Johnson, présidente du parti de la Convention démocratique des peuples africains, rien de plus normal.

«Il arrive un moment où le peuple a envie de changer. Le peuple veut qu’on le gouverne autrement. C’est ce que le peuple veut et cela va dans le sens de l’Histoire. L’alternance est inévitable.»

Le dialogue, lui, en tout cas, semble bien l’être. D’abord, parce que la société civile a vivement condamné les violences.

Ensuite, parce que la situation est suivie de prêt à l’étranger. Déjà, le 12 juin, le chef de la délégation de l’Union européenne, Patrick Spirlet, s’était rendu à Dekon, sans doute pour mesurer l’étendue de la mobilisation.

Pour l’heure, le Collectif demande que le chef de l’Etat les reçoive. «Il faut en effet qu’on puisse se mettre ensemble pour discuter», assure Pascal Bodjona, porte-parole du gouvernement, qui dit ne pas rejeter l’idée d’un dialogue.

Vrai désir de discuter ou paroles d’apaisement? Des indiscrétions disent que le dialogue est imminent. Si cette volonté s’avère sincère, nul doute que cet échange tant attendu interviendra dans les prochains jours.

Christelle Mensah

 

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Christelle Mensah

Christelle Mensah. Journaliste togolaise. Spécialiste de l'Afrique.

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