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tangercave par kevinzim, via Flickr CC
tangercave par kevinzim, via Flickr CC

Hercule contre Hermès au pays de l'Atlas

Une histoire de féodalité néo-coloniale adaptée à l’écran qui se transforme en procès aux relents politiques. Ses acteurs: l’héritier d’Hermès, un paysan marocain, le compagnon de la fille de Mitterrand et en guest stars, François Hollande et Valérie Trierweiler.

Mise à jour du 4 juillet : le 25 juin, le réalisateur franco-marocain Mohamed Ulad Mohand  était convoqué au tribunal d’Asilah, à la suite d’une plainte en diffamation déposée par l’homme d’affaires Patrick Guerrand-Hermès.

«Patrick Guerrand-Hermès demande l’interdiction du film alors qu’il ne l’a pas vu : il est en cours de montage et les dates de diffusion ne sont même pas encore connues», s’est insurgé Mohand.

Toutefois, ni l’homme d’affaires ni son avocat n’ont fait le déplacement au tribunal alors que le réalisateur et son avocat, eux, ont voyagé respectivement depuis Paris et Casablanca.

***

L’héritier des créateurs du célèbre carré de soie et du sac Kelly aux prises avec un manant. Cela pourrait aussi être l’histoire du combat homérique que livre un petit paysan marocain à un riche propriétaire terrien français.

Voici résumé, le scénario d’un conte moderne porté à l’écran, objet d’une bataille juridique aux multiples implications politiques. 

Patrick Guerrand-Hermès, octogénaire, arrière-arrière-arrière-petit-fils du fondateur de la prestigieuse maison de luxe et Mohamed Ulad Mohand, 46 ans, réalisateur franco-marocain bardé de distinctions et compagnon de Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, sont les acteurs du second volet de cette tragédie. Ils croisent le fer en étincelles.

Depuis un an, Ulad Mohand se bat pour la sortie de son documentaire qui raconte le premier volet de cette saga, celle d’un paysan du nord marocain, Mohammed El-Mektiri, trentenaire, surnommé Hercule pour sa musculature impressionnante et en référence au héros mythologique qui a dissocié sa terre natale de l’Europe.

Hercule est en fait un David. Il vivote avec sa famille sur un lopin de terre perché sur les hauteurs d’une plage au sud de Tanger. Sur ce petit coin de paradis, dans sa bicoque peinte à la chaux et aux volets bleus marine, son clan familial cultive péniblement sa glèbe, et tire quelques maigres revenus de la pêche et d’une paillote dressée chaque été sur la plage.

Leur unique voisin, Patrick Guerrand-Hermès, a acquis les hectares alentour, en vue d’aménager un hara et un terrain de polo. On lui prête aussi l'ambition d’y bâtir un complexe touristique pour gens fortunés.

Pour cela, l’ex-président de la Fédération internationale de polo lorgnerait depuis longtemps sur la parcelle des Mektiri, un caillou dans la chaussure de son empire.

Hercule s’y refuse, ainsi que sa mère. Tous deux ont même fait de la prison, à la suite d’altercations avec ceux qu’ils nomment les «mercenaires d’Hermès». Malgré les intimidations, dix années de procès et des mois derrière les barreaux, Hercule ne se résoud pas à vendre.

Hermès s’en défend:  

«J'ai simplement voulu protéger la côte, à un moment où les terrains étaient peu chers, mais jamais je n'ai cherché à acheter de terrains sous pression!»

Il a pourtant usé de bien de stratagèmes pour amadouer les irréductibles. Ses lettres agicheuses n’auront pas suffit. 

Les Guerrand-Hermès, un clan bien en cour

De 2009 et 2011, le réalisateur a filmé cette bataille du gueux misérieux contre le notable argenté. Mohamed Ulad Mohand affirme avoir été malmené par les fiers-à-bras d’Hermès durant le tournage. Il en garde des bouts de pellicule mémorables.

De son côté, persuadé de son bon droit, le descendant des artisans du fin harnais et de la bagagerie de luxe n’en est pas à son premier combat. S’il n'occupe plus qu'un modeste siège au conseil d'administration du plus réputé des selliers, il a par ailleurs de solides relations.

Et elles sont nombreuses. Il est vrai que l'homme —à qui l'ancien président français Georges Pompidou a un jour vainement proposé d'entrer en politique— est devenu l'une des figures incontournables du paysage cantilien, son fief, mais aussi en terre chérifienne. Son frère Xavier aussi.

Ce dernier fréquente les hautes sphères du royaume, dont il chante souvent les louanges dans les cercles parisiens. Depuis des années, il a fait de Marrakech sa ville de résidence, où il fait prospérer ses affaires dans l’immobilier de très haut de gamme avec son groupe Eden Développement et dans l’hôtellerie en partenariat avec la chaîne Raffles.

Xavier Guerrand-Hermès a aussi mis en émoi les amoureux du patrimoine historique de la ville ocre lorsqu’il s’est adjugé le terrain de l’ancien Marché central, un bijou de l’architecture coloniale en désuétude, opportunément rasé par les autorités locales et où à la place, il fait ériger avec un groupe bancaire proche du Palais, un centre commercial et des appartements de prestige.

Cela a-t-il joué dans le retrait de l’autorisation de filmer à Ulad Mohand? Peu importe, la censure n’a été que provisoire, car le sésame lui a été restitué. Un fait exceptionnel au Maroc, compte tenu du rapport de force entre les deux hommes, à priori asymétrique.

Ulad Mohand, un intime de Hollande

C’est sans savoir que le cinéaste n’est pas non plus un inconnu du gotha. Il est le compagnon de Mazarine depuis 2001. Ulad Mohand est aussi devenu par son biais un intime de François Hollande, qui lui a déjà rendu visite à son domicile d’Asilah, à un jet de pierre du lieu où se joue le drame d’Hercule contre Hermès.

C’était en 2007, peu après sa rupture avec Ségolène Royal. Valérie Trierweiler était du voyage. La compagne du président de la République était alors inconnue du grand public, mais leur escapade marocaine avait été éventée. Des clichés volés de leurs vacances en amoureux sur cette belle plage avaient fait les choux gras de la presse people. Ils avaient officialisé leur union.

Ulad Mohand a-t-il évoqué le sujet avec son illustre hôte? L’a-t-il fait à une autre occasion, lui qui «fait la bise» au président? Nul ne le sait. Au journaliste marocain qui l’interroge sans trop vouloir le ferrer sur ses liens avec le chef de l’Etat français, il raconte brièvement leur rencontre au Maroc:

«Lui et sa compagne sont venus chez moi à titre privé. C’était agréable et sympathique de le recevoir. Mais les visites des autorités marocaines à mon domicile après leur départ l’ont été un peu moins. Je pense qu’elles n’avaient pas remarqué leur arrivée et ne se sont aperçues de leur présence au Maroc que lorsqu’ils sont partis. Ça m’est donc retombé dessus… Mais ce n’était pas bien méchant». Clap de fin?

Un procès déjà plié, politique oblige?

Le film du conte de fées en boîte, les obstacles à sa diffusion n’allaient pas cesser pour autant. Loin s’en faut. Arte qui co-produit le documentaire fait la fine bouche.

La chaîne a procédé à cinq visionnages du film, avant de le valider en septembre 2011. Or, en janvier 2012, le réalisateur reçoit un courrier d’Arte signalant que son oeuvre posait des problèmes juridiques.

Quelques séquences sont estimées litigeuses, dont celle ou la mère d’Hercule déclare en substance face caméra:  

«S’il n’y a plus de corruption dans la justice marocaine, alors Hermès est fichu».

Au moment de la prise, en plein printemps arabe, le roi du Maroc, décidé à mettre fin au tumulte de la rue, avait fait étalage de ses promesses démocratiques. D’où la réaction optimiste de la vieille dame. Tout un symbole.

Dernière tuile en date, le diffuseur américain du film a lui aussi averti ne pas vouloir prendre de risque. Entretemps, Patrick Guerrand-Hermès a porté plainte contre le cinéaste et son producteur Nicolas Namur d’Epiphène Films pour «violation de la vie privée» et «atteinte au droit à l’image» auprès de la justice marocaine.

La première audience est fixée et l’agence de presse officielle marocaine MAP en a fait état. Le plaignant accuse le réalisateur et le producteur du documentaire de détourner la réalité des faits et de diffamation.

Il requiert la saisie du film et l'interdiction de sa projection ou, préventivement, la suppression du nom d'Hermès du titre de l'œuvre. On peut le comprendre au moment où la famille reprend la main sur la vénérable enseigne.

Mais PGH, comme l’appelle la presse équestre, accuse aussi les promoteurs de film de «tentative de chantage au vu de sa position internationale sur les plans économique et social». Une accusation grave.

Ulad Mohand s'en défend et rappelle que ce procès s'inscrit dans une série d'actions judiciaires que l'homme d'affaires a intentées contre l'équipe du film, dont la première a été classée en justice en février 2012. Il explique que le documentaire, co-produit aussi par la chaîne publique marocaine 2M où il est en cours de montage, Arte et plusieurs autres chaînes satellitaires européennes et arabes, dont Al Jazeera, «respecte strictement toutes les lois en vigueur».

Au Maroc, où la communication de l’agence MAP est toujours soupesée et orientée, sans parler de l’appui de 2M, une télévision filoguidée par le Palais, le message est clair: l’affaire semble pliée en faveur de la sortie du film.

En termes diplomatiques, il s’agit à n’en pas douter d’une action de neutralité active. Pour bien des raisons, le royaume du Maroc fait la danse du ventre au nouveau locataire de l’Elysée, et il ne saurait baguenauder pour de telles futilités.

«Le polo véhicule une bonne communication entre les gens qui ont du mal à se parler. L’esprit du polo implique une rude compétition mais un esprit fair-play» a déclaré il y a quelques années Patrick Guerrand Hermès.

Une profession de foi de Normand, qu’il est. Cet adorateur de Tanger et de son arrière-pays ne détonne pas après tout avec ce haut-lieu des années folles qui accueillait Rita Hayworth, Paul Bowles, Samuel Beckett, Tennessee Williams et plus tard Aristote Onassis, et où Joseph Kessel traînait ses guêtres et où Matisse, fasciné par la ville, peignait sa «Vue sur la baie de Tanger». Comme eux, mais avec moins de panache, l’héritier d’Hermès en est le témoin présent du charme sulfureux.

Ali Amar

 

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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