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Agricultrice dans son champs à Todra, Maroc, mars 2009. © REUTERS/Rafael Marchante
Agricultrice dans son champs à Todra, Maroc, mars 2009. © REUTERS/Rafael Marchante

Maroc - Le temps des révoltes paysannes

Le printemps arabe n'a pas fait vaciller le trône du roi Mohammed VI. Et si la contestation venait des campagnes

L'éminent spécialiste du Maroc qu’était Rémy Leveau écrivait dans les années 70 que le fellah marocain était le défenseur du trône. Les campagnes, cadenassées par les notables de tribus à la solde du pouvoir, étaient alors prises pour acquises au Makhzen (expression, dans le langage courant et familier au Maroc, pour désigner l’Etat marocain et les institutions régaliennes, justice, administration, police, etc.)

Pour conserver sa position dominante, la monarchie avait scellé une alliance avec les élites rurales traditionnelles, relais indispensable pour consolider l’allégeance de la paysannerie au roi et neutraliser l’effervescence urbaine, tant bourgeoise que prolétarienne. Le prix de ce pacte devait être l’immobilisme économique, celui de l’éducation et l’impossibilité volontaire de bâtir un Etat moderne et démocratique.

La seule menace des campagnes était de constituer le réservoir de tant de paysans, chassés de leurs terres par la famine et l’expropriation, venant inéxorablement grossir les bidonvilles des villes.

Vint ensuite le temps des grandes insurrections citadines, celles des émeutes sanglantes de Casablanca de 1981, Marrakech, Al Hoceima et Tétouan en 1984 ou encore Fès en 1990, catalysées par une inversion du rapport démographique entre population urbaine et population rurale. L’exode rural avait, en dix ans, changé les paramètres sociaux du pays.

Les erreurs des sultans du Maroc

L’accalmie des campagnes, comparée à la révolte des villes, n’était qu’une parenthèse de l’histoire. Les sultans du Maroc n’ont jamais pu pacifier les plaines et les régions montagneuses d’un empire chérifien de tout temps retranché derrière les murailles de ses cités impériales. Bled Al-Makhzen et bled As-Siba, disait-on. L’ordre contre l’anarchie. La tutelle répressive contre la liberté en réalité.

Avec son protectorat, la France avait permis aux Alaouites de préserver leur couronne en péril, menacée par tant de tribus rebelles. Hubert Lyautey (premier résident général du protectoral français dans l’empire chétifien) avait même réinventé la monarchie et l’Istiqlal, le parti des indépendantistes citadins, lettrés, mais pétris du seul arabisme islamique, l’avait remise en selle.

La mosaïque des peuples du Maroc allait, sous le long et terrible règne de Hassan II, vivre une ère glacière, faite de répression et de paternalisme, d’exploitation et d’exclusion.

A sa mort en 1999, l’espérance de voir son héritier engager le royaume vers la démocratie n’a été qu’un leurre. Une transition de façade jalonnée de réformes en trompe-l’œil n’a pas permis une meilleure redistribution des richesses.

Dans les campagnes, les écarts de revenus n’ont cessé de se creuser, en témoigne le piètre palmarès du Maroc en matière de développement humain. La masse des paysans s’est davantage paupérisée.

L’accaparement des meilleures terres récupérées aux colons français par Hassan II et son entourage est un système qui se perpétue sous Mohammed VI. Il serait d’ailleurs, selon le quotidien britannique Telegraph, le premier bénéficiaire des accords agricoles conclus avec l’Union Européenne.

Le désarroi du «Maroc inutile»

Depuis des années, malgré ses quelques zones d’opulence, le Maroc danse sur un volcan. Des événements d’un genre nouveau en sont le révélateur. En 2007, la petite ville de Sefrou, nichée dans le Moyen-Atlas, avait connu des affrontements sans précédent. En cause, une hausse de 30% du prix du pain, vite annulée par le gouvernement.

Les focos (technique de guérilla rurale théorisée par Che Guevara) s’étaient d’ailleurs multipliés un peu partout dans les bleds enclavés du «Maroc inutile» exprimant ainsi son désarroi.

A Ben Smim, des paysans s’étaient soulevés contre la privatisation de leur source d’eau, à Tamassint, dans le Rif, une marche de protestation contre l’immobilisme des autorités, après le tremblement de terre d’Al Hoceima en 2004, avait été violemment réprimée. A Tata, des étudiants ont manifesté au nom de l’accès aux soins. A Mfassis, la population dénonçait l’expropriation des terres agricoles par le puissant Office chérifien des phosphates (OCP). A Bouarfa, dans l’Oriental (une de seize régions du Maroc), les laissés-pour-compte menacent régulièrement les autorités d’exode vers l’Algérie voisine, et subissent à répétition l’assaut des forces de l’ordre.

Une des plus grandes jacqueries a été celle de Sidi Ifni, en 2008 où la désobéissance civile a été durement matée.

«Si le roi Mohammed VI a placé la question sociale au cœur de l’agenda du pays, avec notamment la mise en place de l’Initiative nationale pour le développement humain en 2005, les nouvelles formes de contestation populaire partiellement, encadrées par le monde associatif, montrent que les mesures prises restent largement insuffisantes aux yeux de la population» analyse une note du CETRI (Centre tricontinental, une ONG belge).

Du pain, mais pas de révolution?

Jusqu’ici, les violences contestataires dans le monde rural exprimaient davantage le sentiment d’abandon des populations par le pouvoir central que des aspirations révolutionnaires.

La tradition de lutte avait été laminée par un demi-siècle de domestication des masses. Hassan II n'avait-il pas dit:  

«Peu m'importe qu'il y ait 15 millions d'opposants au Maroc pourvu qu'il n'y ait pas d'opposition» ?

 Contre Ben Ali, l’ex-président tunisien, l’étincelle de la révolution n’a pas jailli à Tunis ou Carthage, mais à Sidi Bouzid. La révolte couvait d’ailleurs depuis des années dans le bassin minier de Gafsa, dans le centre de la Tunisie. Le printemps arabe a réveillé les consciences au Maghreb.

Au Maroc, le Mouvement du 20-Février, né dans la capitale, a ravivé la flamme contestataire. Mais au bout d’un an de manifestations, sa dynamique s’est essouflée, minée par les dissensions internes, les renoncements à répétition et le jeu subtil du pouvoir pour calmer la fronde et la détourner de ses objectifs. Le Maroc profond, lui est toujours en surchauffe.

Récemment, à Taza, une ville du nord-est marocain, des scènes de guerilla ont mis la petite cité rurale en état de siège. Les images prises pendant la révolte montrent des voitures de police incendiées, des bâtiments publics saccagés et des jeunes chômeurs appelant à «la révolution marocaine».

Le scénario se répète à Beni Bouayach, sur la côte méditéranéenne, où fait inédit, des drapeaux de la République du Rif (régime républicain établi dans la région du Rif, entre 1921 et 1927) sont arborés par les manifestants.

«Ce refus d’abdiquer devant ce pouvoir omnipotent agace. La réponse du régime ne s’est pas fait attendre. Profitant d’une baisse de régime considérable du Mouvement du 20-Février, la répression bat son plein. Avec Taza et Beni Bouayach, l’Etat a retrouvé ses habitudes de l’avant février 2011. Depuis, c’est la série noire. Manifestations et sit-in réprimés, militants arrêtés et procès fabriqués de toutes pièces», écrit Mamfakinch, le site des indignés du Maroc. 

Dernière poussée de fièvre, une répression féroce a frappé des centaines de villageois à Chlihate, près de Larache, au nord du Maroc. Les paysans avaient tenté de faire entendre leur voix face à l’exploitation, qu’ils jugent abusive, de terres agricoles concédées par l’Etat à une entreprise agricole espagnole.

Déchaînées, les forces de l’ordre appuyées par l’armée se sont livrées à des exactions et au pillage.

Alors que le Maroc fait face à une crise économique inquiétante, le fellah (travailleur agricole en Afrique du Nord et au Moyen-Orient), réputé loyal à son roi, le sera-t-il encore longtemps?

Ali Amar

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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