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Une dame âgée achète le journal en Algérie, le 7 octobre 2010. Zohra Bensemra / Reuters
Une dame âgée achète le journal en Algérie, le 7 octobre 2010. Zohra Bensemra / Reuters

Algérie: la presse écrite se porte bien, merci

La presse algérienne compte une centaine de quotidiens arabophones et francophones. Un journal en arabe s'est taillé la part du lion.

Comme les soap-operas brésiliens, pourfendus publiquement mais regardés subrepticement, le journal Echourouk —qui s’offre déjà une télévision avant même que la loi sur l’audiovisuel ne soit élaborée— suscite des sentiments contradictoires en Algérie.

Pour les francophones, il est l’incarnation du mal algérien. Pour les arabophones, il est le niveau le plus bas, «trash», dans lequel le système veut les maintenir.

La ligne du journal? Islamiste? Trash? Conservateur? Une proposition en forme de boutade recueille une majorité de suffrage: «islamo-lubrique». Retour sur un journal qui a gagné les «esprits» en Algérie tout en suscitant de profondes et solides antipathies.  

Echourouk, un journal à grand tirage

Dans le foisonnement totalement antiéconomique mais éminemment politique de la presse écrite algérienne (une centaine de quotidiens arabophones et francophones) le journal Echourouk tient le haut du pavé avec, selon les chiffres publiés en février dernier, un tirage de 512.671 exemplaires suivi par El-Khabar (397.468), Ennahar  (364.324) et, loin derrière, les journaux francophones, El Watan (134.163) et le Quotidien d’Oran (107.000).

La suprématie d’Echourouk dans le lectorat algérien —massivement arabophone du fait de la politique d’arabisation de l’enseignement— est récente.

Jusqu’au milieu des années 2000, c’est le journal El Khabar qui détenait la palme du plus fort tirage de la presse algérienne.

Durant la tumultueuse et sanglante décennie 90, les autorités, après avoir banni les publications islamistes, avaient étouffé pratiquement l’ensemble des titres arabophones et notamment le quotidien Al Djazaïr El Youm.

La recette du succès

El Khabar, davantage par impératif de survie que par conviction, a adhéré à la ligne d’El-Watan, à l’époque strictement «éradicatrice, anti-islamiste» et s’est retrouvé en position de monopole sur l’important segment de l’électorat arabophone.

A cette époque, Echourouk n’était qu’un hebdomadaire avec un tirage global inférieur à 100.000 exemplaires. Une partie du lectorat arabophone «contraint» de lire El Khabar à l’orientation éditoriale «moderniste anti-islamiste» retrouvait une fois par semaine dans Echourouk, les éléments qui feront le succès futur du quotidien. Un mix détonnant d’articles religieux et islamistes, parfois très obtus, d’infos croustillantes sur les «people» (chanteurs, footballeurs…) d’Algérie et d’ailleurs, de faits divers sordides (viols, incestes) et de sujets de société souvent éludés par la presse francophone (la crise du mariage et corollairement la défense de la polygamie).

L’hebdomadaire ne comptait pratiquement qu’une seule page politique dont la moitié était occupée par le chroniqueur Saad Bouakba, qualifié «d’Attila» de la presse algérienne en raison de ses écrits, souvent outranciers, qui dénonçaient bille en tête un omniprésent «parti de la France» (Hizb França).

Un Citizen Kane algérien

L’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999 devait modifier la donne, il fallait donner un peu plus d’espace à «l’expression arabophone» monopolisée par El Khabar.

Ali Fodhil, propriétaire du titre, s’associe alors avec d’anciens journalistes arabophones connus dont Saad Bouakba, Bachir Hammadi, Guettaf et d’autres. Une société est créée et le quotidien est lancé en novembre 2000.Très rapidement, le journal passe le cap des 100.000 exemplaires.

«Les instituteurs et enseignants arabophones qui ont été réduits à la seule lecture d’El Khabar durant les années 90 ont découvert un produit plus conforme à leur vision», explique un spécialiste.

Avec l’afflux de la publicité, le quotidien s’est avéré une affaire rentable, un véritable jackpot qui a relégué l’hebdomadaire au second plan. Commence alors une guerre entre associés. Faisant valoir que le titre lui appartenait, Ali Fodhil entreprend d’en prendre le contrôle total «en s’alliant à Saad Bouakba à l’époque». La publication du quotidien s’arrête pendant plusieurs mois le temps d’une bataille juridique où, selon de mauvaises langues, ce ne sont pas seulement les arguments de droit qui ont prévalu.

Saad Bouakba qui bénéficiait d’entrées dans le système a aidé Fodhil contre les autres en attendant de prendre sa part, raconte une ancienne journaliste d’Echourouk. Citizen Fodhil avait remporté une première manche. Il réussira même à empêcher ses anciens associés de lancer un journal concurrent. «Par la suite Ali Fodhil s’est retourné contre Bouakba qui s’est retrouvé perdant à son tour», raconte la journaliste. Bouakba se vengera en révélant une scabreuse affaire de harcèlement sexuel du patron d’Echourouk contre une femme de ménage.  

La tendance «islamo-lubrique»

Mais Citizen Fodhil l’avait définitivement emporté. Le journal s’est rapidement peuplé de membres de sa famille qui occuperont les postes de responsabilités. Le retour du quotidien Echourouk bouscule les hiérarchies. El Khabar recule en deuxième position et se voit contraint d’adapter son contenu qui cesse d’être «moderniste»…

Dans une surenchère de bigotisme, il commettra une «Une» dénonçant comme «attentatoire à l’Islam» le roman O’Maria de l’écrivain Annouar Ben Malek. La tendance «islamo-lubrique» d’Echourouk devient une norme et ses procédés sont imités avec plus ou moins de succès. Le journal fait l’information et se met en scène. Ali Fodhil fait sensation en 2008 en affirmant avoir été arrêtée par les services de renseignements britanniques et que ces derniers lui ont demandé de «collaborer» avec eux.

Dans un entretien au journal Al Djazaïr News, il affirme avoir rétorqué qu’il lui était «impossible de commettre ce "crime" qui porterait atteinte à la profession, la nation et le nationalisme». Le beau rôle dans une curieuse histoire!

Mais le journal est aussi spécialiste des basses œuvres. Comme la très longue campagne de presse contre les chrétiens dans la foulée de l’adoption, en 2006, d’une ordonnance pour lutter contre le prosélytisme évangéliste prévoyant des peines de 2 à 5 ans de prison et des amendes de 5.000 à 10.000 euros contre toute personne qui «incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion...».

Sous haute protection de la «main invisible»

Reportages bidonnés, affirmation jamais vérifiée que les conversions de musulmans étaient payées entre 5.000 et 10.000 euros et discours anti-kabyle pernicieux…

L’ancien archevêque d’Alger, Monseigneur Henri Tessier, découvrira avec stupéfaction à la Une du journal qu’il aurait exigé la restitution de toutes les églises transformées en mosquées depuis l’indépendance! Le religieux qui a été secrétaire du cardinal Duval, «Mohamed Duval» selon les ultras colonialistes, était outré et chagriné par l’aplomb avec lequel des contrevérités absolues étaient assenées.

La campagne anti-chrétienne ne s’est arrêtée qu’en 2010 avec la guerre médiatique algéro-égyptienne déclenchée à la faveur de trois matchs de qualification au Mondial de football 2010 entre les deux pays.

Le journal Echourouk a été le principal vecteur d’un discours anti-égyptien aussi virulent qu’injurieux. Il est vrai que les médias audiovisuels égyptiens acquis au clan Moubarak avaient pour leur part outrepassé toutes les limites de la décence.

«Le niveau des échanges d’amabilités algéro-égyptiens est tombé si bas qu’il s’est trouvé, en Algérie, des partisans convaincus de la nécessité de la libéralisation de l’audiovisuel pour avouer leur soulagement que des télévisions privées n’existent pas encore chez-nous», écrivait le Quotidien d’Oran en janvier 2010.

C’est désormais chose faite. Trois télévisions privées algériennes adossées à trois journaux émettent déjà à partir de la capitale jordanienne, sans attendre la parution de la nouvelle loi sur l’audiovisuel.

En toute illégalité, ces télévisions couvrent des activités officielles et font parler des officiels.

Personne n’est surpris de trouver Echourouk-TV parmi ces TV «informelles» autorisée de facto par la «main invisible» du pouvoir, cette même main qui tient en laisse la presse algérienne. Citizen Fodhil est sous haute protection. Pour l’instant du moins.

Lakhdar Benchiba 

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Lakhdar Benchiba. Journaliste algérien.

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