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Nigeria: Kaduna dans l'engrenage infernal des violences confessionnelles


Des restes de voiture brûlée lors d'émeutes dans la ville de Kaduna, le 18 juin 2012 AFP/Archives Victor Ulasi

De nouveaux affrontements ont secoué la ville de Kaduna, dans le nord du Nigeria, faisant au moins cinq morts malgré un couvre-feu en vigueur depuis quatre jours dans cette ville après des attentats contre des églises et un cycle de représailles entre chrétiens et musulmans.

"Les violents affrontements, les tueries et les saccages continuent" dans les quartiers Haoussa et Foulani (Peul) de Kaduna, rapportait jeudi The Vanguard, l'un des principaux quotidiens du pays.

Des habitants et la police locale ont fait état d'affrontements dans plusieurs quartiers, mettant au prise groupes de jeunes musulmans et membres de la minorité chrétienne.

"Soldats et policiers ont été déployés, mais cinq personnes avaient déjà été tuées (...)", a précisé un habitant de Kujama, en périphérie de Kaduna: "j'ai vu cinq cadavres".

Des SMS seraient à l'origine de ces nouvelles violences: "les affrontements ont débuté après des rumeurs infondées relayées par SMS sur de possibles attaques et contre-attaques dans la ville, ce qui a provoqué beaucoup d'émotion", a expliqué le porte-parole de la police à Kaduna, Aminu Lawan.

Un nouveau pic de tension a failli dégénérer mercredi soir, alors que les familles des victimes qui tentaient de récupérer les dépouilles de leurs proches assassinés, sont devenues furieuses en découvrant le nombre des victimes et l'état des corps, selon un défenseur des droits de l'homme à Kaduna.

"Nous avons eu (...) des désordres dans des quartiers de la ville et à l'extérieur, mais la situation est sous contrôle", a affirmé le porte-parole de la police, Aminu Lawan.

Entre dimanche et mardi, un cycle d'attaques et de représailles entre chrétiens et musulmans a fait une centaine de morts et nécessité l'instauration d'un couvre-feu à Kaduna et Damaturu, capitale de l'Etat de Yobe plus au nord-est du pays.

Jeudi, le couvre-feu a été allégé à Damaturu, où les habitants sont désormais autorisés à sortir dans les rues de 10H00 à 16H00.

Dimanche, des attentats avaient visé trois églises à Kaduna et Zaria - les deux principales villes de l'Etat de Kaduna - et provoqué des représailles immédiates de jeunes chrétiens, avec un bilan officiel de 52 morts et 150 blessés.

Le groupe islamiste nigérian Boko Haram a revendiqué ces attaques. Depuis 2009, Boko Haram multiplie ainsi, essentiellement dans le nord du pays, les attentats et coups de mains contre les membres des forces de sécurité, les responsables gouvernementaux et les lieux de culte chrétiens.

Beaucoup, comme le ministre italien de la Coopération internationale et fondateur de l'influente Communauté Sant'Egidio, proche du Vatican, Andrea Riccardi, y voit une "stratégie perverse" pour "provoquer une guerre civile".

Situation "hors de contrôle"

Pays le plus peuplé d'Afrique avec quelque 160 millions d'habitants, le Nigeria est divisé entre un nord majoritairement musulman et un sud à dominante chrétienne plus riche grâce au pétrole. Il est régulièrement le théâtre de sanglantes violences inter-communautaires, notamment entre chrétiens et musulmans.

Des responsables chrétiens ont de nouveau averti que l'impuissance du gouvernement à neutraliser Boko Haram et à mettre fin à ces attaques confessionnelles pourraient conduire de plus en plus de Nigérians à assurer eux-mêmes leur défense.

"La situation devient à présent dangereuse parce qu'elle est hors de contrôle", a mis en garde monseigneur Matthew Kukah, évêque catholique.

"Le gouvernement ne fait pas tout pour protéger" les chrétiens, accuse Abubakar Tsav, l'ex-chef de la police de la capitale économique Lagos. "C'est pourquoi ils ont commencé les attaques en représailles".

Le puissant syndicat des travailleurs du pétrole, PENGASSAN, a même évoqué le possible éclatement du pays, sur le modèle de la défunte Yougoslavie de Tito.

"Depuis le début de ces actes terroristes, le président Goodluck Jonathan n'a rien fait qui puisse nous rassurer (...)", a dénoncé pour sa part l'Association chrétienne du Nigeria, principale organisation chrétienne du pays, fustigeant la "faiblesse" présidentielle alors que Boko Haram a "déclaré la guerre aux chrétiens".

De nombreux observateurs mettent cependant en garde contre une lecture réductrice et uniquement religieuse des violences en cours. Ils rappellent la pauvreté qui règne dans le nord, ainsi que la corruption généralisée à tous les échelons de la société, terreau fertile pour l'insurrection.