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Nogi, pour la promotion de la Black Fashion Week à Prague. Tous droits réservés.
Nogi, pour la promotion de la Black Fashion Week à Prague. Tous droits réservés.

Nogi, «Avant d’être mannequin, j’étais sans papier et j’ai dormi dans la rue»

Mannequin sénégalais installé à Milan, Nogi est un personnage atypique. Dans un milieu généralement lisse, elle aborde l’envers du décor du monde de la mode.

Paris, une journée de juin, où les éléments semblent s’être déchaînés. La combinaison du léger vent froid avec un crachin discontinu transforme l’après-midi de printemps en une scène hitchcockienne angoissante.

L’attente devant le lieu du rendez-vous semble interminable. Soudain le ciel s’éclaircit avec l’apparition d’une silhouette filiforme, à la démarche élégamment chaloupée.

«Je suis Nogi», se présente t-elle, en courbant son 1,83 m pour «claquer» la bise. On va s’asseoir à l’intérieur?»

Rendez-vous était pris au Café du commerce dans le XVe arrondissement de la capitale française, où la jeune sénégalaise est venue participer à des défilés et faire des photos. 

«Je sors d’une séance photos pour Valège (marque de lingerie, Ndlr)», s’excuse-t-elle presque, pour justifier son retard.

Malgré ses 23 ans, la jeune femme a un visage d’adolescente, sur lequel règne des yeux subtilement globuleux, sublimés par ses cheveux rasés de près, d’un blond artificiel. Ses lèvres sont ostensiblement pulpeuses. Des tatouages au cou viennent se perdre sur sa peau mate, fruit d’un métissage sous régional ouest-africain (ses ancêtres sont Sénégalo-Mauritaniens).

L’attirail du parfait mannequin est complété par des jambes interminables croisées et décroisées à la même cadence que le regard récurrent qu’elle jette sur son téléphone et qui trahit une gêne que son sourire ne parvient pas à dissimuler.

«Cherche un vrai travail ou un autre toit»

Que de chemin parcouru. De son enfance à Pikine, dans la banlieue dakaroise, elle se souvient que ses formes étaient souvent moquées, car pas toujours conformes aux canons sénagalais de beauté de la drianké (la femme aux formes arrondies).

Le temps d’une traversée de l’Atlantique, elle a l’impression de prendre une revanche sur ce passé douloureux en étant «une icône de beauté, au point d’en vivre».

Son parcours n’a pourtant pas été sans embûches.

Arrivée à la mode «comme une évidence», dès l’âge de 17 ans, elle a commencé à défiler à Dakar. Cette passion lui permettra de travailler pour la styliste Oumou Sy et lors de la Dakar Fashion Week.

Après plusieurs succès et une réputation naissante, elle choisit de partir en Europe et particulièrement à Milan, «l’une des capitales de la mode».

«Le Portugal fut ma porte d’entrée vers l'Europe, en avril 2010», se souvient-elle.

Le soir même de son arrivée, elle prit la direction de Turin (Italie) pour rejoindre un oncle qui l’hébergeait, le temps de chercher une agence de mannequins, indispensable pour travailler dans la mode en Europe.

Malheureusement les relations se sont rapidement détériorées avec sa famille du fait «d’une incompréhension et de la mauvaise réputation du milieu de la mode, chez beaucoup de Sénégalais». On lui enjoint d’aller «chercher un vrai travail ou un autre toit».

C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée à la rue. Et c’est le début des galères.

«Mon visa d’un mois était arrivé à terme. Je ne pouvais pas travailler, parce que les agences de mannequinat ferment pendant l’été pour rouvrir en octobre et je n’avais plus d’argent pour me payer l’hôtel.»

Livrée à elle-même, elle dormira dans la gare centrale de Milan, pendant trois nuits. Bonjour tristesse n’évoque pas seulement pour elle le nom d’une fiction romanesque mais une vraie réalité. Une période difficile mais qui l’a réconciliée avec l’espérance grâce à des rencontres fortuites.

«D’abord, celle un concitoyen qui m’accueillie chez lui, sans contrepartie, juge-t-elle utile de préciser. Puis, avec un Italien du nom de Maurizio qui m’a permis par la suite de mettre un pied dans le métier. Il connaissait le patron de l’agence Urban. Après quelques essais, j’ai commencé à travailler pour eux.»

Le milieu de la mode est une jungle 

Un travail qui lui permit de découvrir l’envers du décor totalement différent de ce qu’elle avait jusque là connu à Dakar.

«Lors des castings, il faut souvent faire la queue pendant des heures. Il m’arrive d’enchainer 5 castings par jour.»

C’est un métier où l’apparence est essentielle, les exigences à ce niveau sont nombreuses.

«Je suis naturellement mince mais certaines filles sont obligées de faire régime sur régime et énormément de sport pour atteindre le poids demandé», explique la jeune femme.

Dans cette jungle, où les mannequins apparaissent pour mieux disparaître, comme des étoiles filantes, sa chance ne tarda pas à poindre.

«A la rentrée 2011, mon agence m’a envoyée pour le casting du nouveau parfum de Cavali qui devait sortir début 2012». Une réussite.

Elle décroche le contrat et est propulsée sur le devant de la scène. Depuis, elle enchaîne les collaborations.

«Récemment, au mois de mai, j’ai défilé pour Jean-Paul Gaultier, dit-elle fièrement. Mais aussi pour Benetton, j'ai fait des photos pour le catalogue de Costume national (une marque italienne), Daviden, les Fashion week de Paris à Prague, en passant par Milan et Londres, les défilés d’Adama Paris et quelques shootings à Athènes», énumère-t-elle pour compléter son tableau d’honneur.

Difficile d’accès, le milieu de la mode «ressemble faussement à un long fleuve tranquille».

Le racisme? Son regard s’allume d’un coup.

«C’est un sujet tabou, mais il existe. Lors d’un casting, on m’a fait comprendre que pour le produit, le client ne voulait pas de noires pour le représenter. Il n’y a aucune ambigüité, on me l’a fait comprendre de manière cash devant toutes les autres collègues. C’était humiliant».

Il y a une autre forme de rejet. 

«Entre filles, le regard et les fréquentations changent selon la couleur de la peau», regrette Nogi. 

La présence du racisme est une réalité au cœur d’une concurrence effrénée entre mannequins.

«Si dans un passé récent, les filles noires furent très demandées, c’est désormais moins le cas. Elles sont supplantées par les mannequins originaires des pays de l’Est. Les métisses ou les Ethiopiennes sont les rares qui s’en sortent très bien.»

La mode face à la tradition

C’est aussi un milieu où les tentations sont nombreuses. L’alcool, la drogue, le sexe, la mauvaise réputation…

«C’était difficilement acceptable par ma famille traditionnelle sénégalaise.»

Elle reconnaît aussi que les a priori sur le métier de mannequin ne sont pas forcément sans fondements.

«On peut vite tomber dans une certaine forme de prostitution. Par exemple, les nouveaux riches venus de Russie proposent des fortunes pour sortir, le temps d’une soirée ou d’un week-end, avec des mannequins… Tout est après une question de maturité et d’éducation.»

Une éducation qu’elle dit tenir de son père qui vit au Japon, même si elle ne l’a pas revu depuis 2005 et d’une mère «plus belle» qu’elle.

Désormais, Nogi gagne bien sa vie. 

«Je travaille avec deux agences, elles s’occupent de tout (y compris de sa régularisation), jusqu’à mon appartement à Milan. Mais aussi de mes hôtels lors de mes déplacements.»

Les agences sont chargées de trouver des contrats mais elles peuvent prendre entre «30 et 60%» par cachet, sur des sommes qui peuvent s'éléver jusqu'à 30.000 euros. 

Toutefois, Nogi révèle qu’elle a souvent participé à des défilés où les cachets variaient «entre 600 et 1.000 euros». Dérisoires?

«Ces sommes n’ont rien à voir avec les 100 euros payés pour mon premier défilé en Italie.»

Envisager la suite

Comme pour les sportifs, la retraite dans le mannequinat arrive plus tôt que dans les autres métiers. D’où la délicate question de la reconversion qui se pose.

«Faire du cinéma me plairait beaucoup, mais la création et l’ouverture de ma propre marque de chaussures est plus plausible», explique Nogi, titulaire d’un BTS en tourisme.

Une ambition politique n’est pas à l’ordre du jour. Même si, en avril 2012, elle a rencontré le président Macky Sall, à l’occasion de sa première visite en France. 

«Nous avons discuté des questions liées à une meilleure organisation des métiers de la mode à Dakar. Cela pourrait empêcher les filles sénégalaises qui veulent aller travailler en Europe de connaître les mêmes difficultés que moi.»

Tirant des leçons de ce parcours pas toujours rectiligne, Nogi n’est pas prise par une forme d’embourgeoisement. Elle est en perpétuel questionnement sur sa vie, même privée.

La jeune mannequin confesse «être préoccupée par le mariage», car elle reste persuadée que «c’est à la fois l’unique beauté et richesse de la femme», pour reprendre un dicton traditionnel wolof (langue parlée au Sénégal). 

Moussa Diop

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Journaliste sénégalais diplômé de l'Institut Français de Presse. Il est correspondant permanent du quotidien sénégalais Le Soleil à Paris.

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