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Un soldat congolais devant la cour suprême à Kinshasa, 22 novembre 2006. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Un soldat congolais devant la cour suprême à Kinshasa, 22 novembre 2006. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Qui a tué le Martin Luther King congolais?

Le 19 juin devant la Haute Cour militaire de Kinshasa s’ouvrait le procès en appel de l’assassinat du défenseur des droits de l'homme Floribert Chebeya et de son beau-frère Fidèle Bazana. Un double meurtre qualifié de crime d’Etat et dans lequel seraient impliquées les plus hautes autorités congolaises.

Mise à jour du 17 octobre 2012: Un policier congolais, Paul Mwilambwe, condamné à mort pour sa participation à l'assassinat du militant des droits de l'homme Floribert Chebeya, a affirmé le 17 octobre que ce meurtre avait été exécuté "sur ordre" du président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila.

Interrogé sur la radio RFI, Mwilambwe, qui était responsable de la sécurité des locaux où Chebeya a été assassiné, a affirmé qu'il avait été témoin, via une caméra de surveillance, du meurtre en juin 2010. S'en étant inquiété auprès d'un de ses chefs, celui-ci lui aurait répondu : "J'ai reçu l'ordre du président de la République par (le) canal du général John Numbi".

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«Lorsque celui qui a la charge de protéger, c’est lui qui tue. Lorsque celui qui a à charge de sécuriser, c’est lui qui plonge dans l’insécurité. Que faire et que dire, demande avec emphase l’Abbé Mugaruka.

«Nous nous trouvons devant un crime d’Etat», tranche-t-il dans le film de Thierry Michel à propos de la République démocratique du Congo et intitulé L’affaire Chebeya, un crime d’Etat?

«Lorsqu’un crime est commis par les membres de l’Etat, les personnes qui engagent la responsabilité de l’Etat, cela ne peut pas être qualifié autrement qu’un crime d’Etat», précise d’emblée le bâtonnier Maître Mukendi.

Ce dernier a coordonné les avocats de la partie civile dans le procès en première instance sur l’assassinat de Floribert Chebeya Bahizire et de Fidèle Bazana Edadi, défenseurs des droits de l’homme en République démocratique du Congo.

Morts soudaines, inattendus, frustrantes, absurdes, etc.

«Depuis la mort de mon mari Floribert et mon grand-frère Fidèle, dont je ne sais même pas s’il a été enterré ou jeté, je vis un traumatisme au quotidien. Je ne réalise toujours pas que cette histoire m’est vraiment arrivée, témoigne, la gorge serrée, Annie Chebeya, la veuve du défenseur.

En plus, le pouvoir en place à voulu me corrompre pour acheter mon silence et m’intimider, je ne me laisserai pas faire et j’irai jusqu’au bout pour que la vérité éclate au grand jour», précise la veuve Chebeya, qui ne jure que par la mémoire et la continuité du combat de son défunt mari.

Il fallait supprimer la vérité

Le 2 juin 2010, à Mitendi, quartier situé à 30 kilomètres de la capitale Kinshasa, le corps de Floribert Chebeya, militant en vue et connu pour ses prises de position dans l’association de défense des droits de l’homme la Voix des sans voix (VSV) est retrouvé vers 5h30 du matin sans vie, dans sa voiture.

Quelques jours avant, il avait reçu une invitation pour rencontrer le général John Numbi, à l’inspection de la police. Il s’y rend le 1er juin et fait signe à certains proches de ses mouvements. Son corps sera retrouvé inerte dans sa voiture, abandonné tôt le matin par deux jeeps de la police comme l’atteste les propos du chef de ce quartier.

Il dérangeait probablement comme le dit un prêtre dans le film de Thierry Michel, réalisateur et documentariste belge.

«Floribert dérangeait par la force de la vérité, la vérité de ses rapports sur l’état des droits de l’homme dans notre pays. Cette vérité dérangeait et il fallait la supprimer», note le prêtre.

Depuis cette mort, tout est fait pour que cet assassinat soit considéré comme l’un des nombreux cas d’insécurité que connait la ville de Kinshasa, où comme un crime passionnel.

Deux ans après, la VSV, continue son combat pour que toute la vérité éclate dans cette affaire et que la justice soit rendue.

Novembre 2010, ouverture du procès en première instance.

«Il a été prouvé que, malgré les manipulations, Floribert Chebeya, non seulement est mort assassiné, mais on pourrait dire qu’il a été étouffé. En plus, le crime passionnel a été écarté et on a pu voir les exécutants de cette basse besogne à la barre», affirme Me Mukendi.

Ce dernier reste serein sur l’issue du procès en appel qui ne se fera plus devant une Cour militaire comme en première instance, mais devant la Haute Cour militaire, capable de juger quelqu’un comme le général John Numbi, ancien inspecteur général de la police congolaise.

Et ce, même si cette justice congolaise souffre parfois du manque d’indépendance, vu les différentes influences et interférences —des politiques, militaires, des hommes d’affaires, etc.— qui peuvent survenir pour court-circuiter la démarche d’une justice équitable et vraie.   

Pendant le jugement en première instance, 5 personnes sur 8 ont été arrêtées.

«Parmi les cinq condamnés, il n’y a que les exécutants et trois d’entre eux sont en fuite, raconte Dolly Ibefo Mbunga, directeur exécutif de la Voix des sans voix. Le gouvernement ne fait rien pour les arrêtés, alors qu’il y a parmi eux un major, qui est réputé à Kinshasa, l’un des exécutants des sales besognes.»

Visiblement, «on n’a pas voulu les rattraper», confirme Thierry Michel.

Que s’est-il passé le jour de l’assassinat?

D’après la VSV, Floribert Chebeya arrive à l’inspection générale de la police, à Kinshasa. Il est installé dans le bureau du major chargé de la sécurité alors que Fidèle Bazana, son beau-frère et chauffeur est resté dans la voiture.

Le commandant du bataillon de la mort —bataillon des tueurs, inconnu officiellement dans la structure de la police— et 8 autres policiers assassinent d’abord son chauffeur, témoin gênant, et se chargent après de Floribert Chebeya.

«Chebeya a été en réalité assassiné dans les locaux de la police nationale», s’emporte Jean-Claude Mvuemba.

Le commandant du bataillon de la mort et ses hommes se chargeront d’aller jeter le corps de Chebeya à Mitendi. Celui de Fidèle Bazana ne sera jamais rendu à sa famille.

«Je pense qu’il y a des gens qui savent. Mais, il y a un silence organisé pour ne pas reconnaître l’assassinat de Fidèle Bazana, ignorer où se trouve son corps pour ne pas le rendre à sa famille», estime le réalisateur et documentariste belge.  

L’expert de la police nationale François Nkuna donne la version officielle de son expertise sur le lieu de la reconstitution des faits. Parlant du corps de Floribert Chebeya découvert abandonné dans sa voiture, il dit:

«Lorsque le corps d’une dépouille est rigide, c’est tout le corps qui l’est. Mais, nous avons constaté qu’il y avait un mouvement irrégulier du cou. Il tournait dans tous les sens. Ce qui est anormal. Au regard des lésions constatées dans les avant-bras, du sang qui coulait par la bouche et du mouvement irrégulier du cou, rien n’exclut que la victime serait ligoté et son cou tordu.»

De faits qui ne seront contredits par aucune partie impliquée dans le procès.

Devant la cour militaire, Marie-Josée Bazana, sa veuve, lance un appel chargé d’émotion et désarçonne la cour.

«Messieurs les membres de la cour, messieurs les organes de la loi, consolez-moi, je vous en supplie, implore-t-elle, en me donnant même les restes du corps de Fidèle Bazana. J’aimerais bien l’enterrer en tant que Bantoue… »

Et de lancer comme une sentence:

«Que tous ceux qui ont participé à cet odieux crime de mon mari et de papa Floribert ne trouvent jamais la quiétude et la paix, aussi longtemps que la justice ne soit rendue.»

Un général sur le banc des accusés

Devant la justice, rien ne permettra de savoir où le corps de Fidèle Bazana a été enterré. Visiblement, le mot d’ordre était de dire «Je ne sais rien de cette affaire».

«En première instance on a assisté à une parodie de justice, à une comédie, à du théâtre, observe madame Annie Chebeya, veuve du défenseur des droits de l’homme qui vit depuis en exil.

J’ai vu dans les réponses des prévenus comme le colonel Mukalay, il était évasif, les autres aussi. Comme s’ils s’étaient donné le mot de ne rien dire. Cette fois-ci, je crois que le général John Numbi sera jugé conformément à la loi et la justice congolaises», espère la veuve Chebeya.

Devant la cour, ce général, suspendu de ses fonctions à titre conservatoire a affirmé ne pas savoir pourquoi M. Chebeya voulait le rencontrer, alors que des sources soutiennent que le défenseur des droits de l’homme était venu à l’inspection générale de la police pour répondre à l’invitation du général John Numbi.

«Une véritable chape de plomb qu’on essaie de faire tomber sur le procès, s'indigne Me François Cantier, observateur et avocat.

«Que le chef de la police dont on a dit que c’était un homme d’autorité, vienne expliquer qu’il ne sait rien de cette affaire, alors que deux personnes, et non des moindres, des défenseurs des droits de l’homme connus et reconnus, ont été tuées alors qu’ils étaient entre les mains de sa police, c’est parfaitement invraisemblable. Surtout, insupportable pour les familles des victimes», déplore l’avocat dans un extrait du film de Thierry Michel.

D’après le directeur exécutif de la VSV, «il y a des doutes sur la responsabilité de l’inspecteur général de la police de l’époque. Il serait le principal suspect. Voilà pourquoi nous sommes en appel pour connaître qui était à la base de cet assassinat? Qui a donné l’ordre, le moteur intellectuel et tous ceux qui ont participé».

Le Martin Luther King du Congo

Parmi les gros poissons qui croupissent en prison, il y a le colonel Daniel Mukalay, chef des services spéciaux de la police, au moment des faits.

L’association de défense des droits de l’homme avance que le colonel a voulu se donner la mort au pavillon 8 de la Prison centrale de Makala (PCM), alors qu’il est déjà condamné à mort. Il s’est vu chargé, le 18 mai 2012, de la mort des défenseurs des droits de l’homme lors d’une conférence de presse donnée par Lambert Mende Omalanga, ministre des Médias, chargé des Relations avec le Parlement et d’Initiation à la nouvelle citoyenneté.

Le colonel Daniel Mukalay wa Mateso se serait plaint de n’avoir été qu’un simple exécutant dans l’assassinat des deux défenseurs des droits de l’Homme. Il se serait par la suite mis à la recherche d’un outil tranchant dans sa cellule pour mettre fin à ses jours. Il confiait avoir gardé le silence au nom de l’Etat, comme cela lui aurait été demandé.

Le procès en appel qui s’ouvre ce 19 juin servira-t-il à reconnaître l’implication et le rôle d’autres acteurs de l’ombre? Maître Mukendi, l’un des avocats de la partie civile, le crois bien.

«On fait confiance à la Haute cour militaire. C’est elle qui doit révéler si cette confiance est bien placée ou pas. On y va sans aucune garantie d’obtenir une justice équitable, explique le bâtonnier.

Nous partons au combat pour forcer la justice à aller de plus en plus vers son indépendance qui est proclamée et qui lui a été octroyée».

Un combat comparable à celui des défenseurs des droits de l’homme qui risquent d’y laisser leur peau.

«Travailler comme défenseur des droits de l’homme en RDC, c’est comme tremper sa main dans de l’eau bouillante. On le fait parce que, sinon, on risque de perdre même les faibles acquis de la démocratie qu’on a acquis depuis l’époque de Mobutu et que l’actuel pouvoir veut détruire. Et si on baisse les bras, ils diront qu’ils ont gagné», insiste Dolly Ibefo de la VSV.

Une chose est sûre, «en matière des droits civiques en RDC, Floribert est comme Martin Luther King. Il est le fondateur de ce mouvement au Congo. C’est un symbole qui a été touché et son assassinat lui donne encore une stature plus importante», compare Thierry Michel.

Il estime que, «même si les familles ont été deux fois victimes, victimes de perdre des êtres qui leur étaient chers et victimes de se déraciner pour l’exil, il y a un espoir de voir les zones d’ombres s’éclaircir» dans ce procès en appel qui peut donner lieu des rebondissements inattendus.

Jacques Matand

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Journaliste congolais, spécialiste de la région des grands lacs en afrique. Rédacteur en chef adjoint du site grandslacsTv.com.

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