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Le groupe poly-rythmo au grand complet. ©Youri Lenquette.
Le groupe poly-rythmo au grand complet. ©Youri Lenquette.

Poly-Rythmo: le retour des papys les plus funky d’Afrique

Le Tout-Puissant Orchestre Poly-Rythmo, mythique groupe béninois, créé en 1968, sera en tournée en France cet été. Rencontre à Cotonou lors des dernières répétitions.

Le rendez-vous a été donné à 16h dans une salle de répétition accolée à une clinique de Cotonou. Ce n’est pas vraiment une salle, plutôt un petit hangar, juste à l’entrée d’une maison, dans le jardin, ouvert aux quatre vents si ce n’est le mur qui donne sur la rue et couvert d’un toit de tôle.

Des amplis, des micros, des percussions qui ont vécu, une vieille batterie. Seuls quatre des dix musiciens que compte le Poly-Rythmo sont là.

«C’est à cause de la pluie. Vous savez comment c’est à Cotonou, dès qu’il pleut, tout le monde est en retard», explique Vincent Ahehehinou, l’un des chanteurs et membre historique du groupe.

On sait alors on attend et on en profite pour l’interroger sur l’histoire de Poly-Rythmo.

Un groupe populaire devenu «orchestre national»

Le groupe est né en 1968 des cendres d’une autre formation, le Sunny Black Band, grâce au propriétaire du magasin de disques Poly-Disco, qui achète des instruments électriques.

Il veut que l’ensemble s’appelle Poly-Orchestra, finalement ce sera Poly-Rythmo. Très vite, il se démarque de la production musicale d’alors.

«On a fait une musique différente. Les autres groupes étaient inspirés par la rumba. Nous, on était jeune, on écoutait de la soul, des chansons américaines, anglaises et la musique française», raconte Vincent Ahehehinou.

Au départ, Poly-Rythmo se contente d’interpréter à sa façon des tubes de James Brown ou de Johnny Halliday.

Et puis le groupe compose. Bingo! Les premiers succès sont des chansons de Clément Mélomé, le chef d’orchestre et chanteur vedette à l’époque. «Chaque semaine, on enregistrait deux 45 tours. Ça rapportait 25.000 Francs CFA ( environ 38 euros), un peu pour nous, le producteur empochait le reste».

Quelle est cette musique qui plaît aux Béninois? Un mélange de funk, de soul, d’afrobeat, de musique cubaine associé aux rythmes des rites vaudou martelés par les gongs. Et des paroles, la plupart du temps en langue locale (fon, yoruba) qui parlent de la vie quotidienne, des mauvais sorts et d’amour bien sûr.

Poly-Rythmo fait un tabac chez lui, avant de s’exporter dans la sous-région. Le Nigéria, le Niger, le Burkina-Faso, le Togo, la Côte d’Ivoire se déhanchent sur le groove made in Bénin. A tel point que le groupe devient incontournable sous le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou (1972-1990).

«On était devenu «l’orchestre national». On nous appelait pour toute manifestation officielle».

Et à chaque visite d’un chef d’Etat étranger, le groupe doit interpréter le répertoire du pays, de la musique arabe jusqu’aux tubes du Bembeya Jazz guinéen lors d’un séjour de Sékou Touré. Ils sont sur scène et chez les Béninois.

«Du temps de la révolution, on ne sortait pas beaucoup de chez soi, on n’allait pas voir des spectacles. Le dimanche, on recevait des amis à la maison et on écoutait les disques de Poly-Rythmo. C’est toute mon enfance !», se souvient Sandrine, quadragénaire rencontrée quelques jours après cette répétition.

Poly-Rythmo et le maître Fela

Le groupe rencontre même Fela Kuti, l’inventeur de l’afrobeat, au studio EMI de Lagos où le «Black President» et les Béninois enregistrent. Ils font ses premières parties lorsqu’il se produit à Cotonou. Ils aiment sa musique et décident de la relayer. Sans la drogue ni les femmes en pagaille, précisent les «Poly». Mais le succès finit par s’étioler.

«On a tiré le gros lot de 1968 à 1978», analyse Vincent Ahehehinou. «En 1982, lors d’une tournée en Libye, les autorités, persuadées qu’on transportait de l’alcool, ont détruit nos instruments. Ils n’ont rien trouvé mais ça a été un coup dur».

Après cet épisode, le groupe n’a jamais réussi à avoir son propre matériel. «On le loue pour les concerts. Car attention, on n’a jamais arrêté de jouer !».

Mais ce n’était plus comme avant. D’ailleurs certains ont d’autres activités: un atelier de soudure, de reportage photo-vidéo, une buvette.

Néanmoins, c’est parce qu’ils étaient encore ensemble (malgré le décès de deux membres des débuts) qu’ils peuvent vivre aujourd’hui l’aventure internationale. En 2007, Elodie Maillot, journaliste et productrice française, vient les dénicher au Bénin et les remet en selle. Pugnace, énergique, elle leur offre leur première tournée en France en 2009. Et un album, «Cotonou Club», sorti en 2011.

Après des décennies de carrière et une traversée du désert, Poly-Rythmo conquiert l’Europe, l’Amérique. Les papys béninois savourent cette reconnaissance internationale. À en perdre parfois un peu la tête…

L’énergie des 18 ans

En tout cas, avant leur nouvelle tournée, ils répètent sérieusement. Tout le groupe est maintenant là, ou presque.

Le «chef» Clément Mélomé est indisposé, il a déjà raté la répét’ de la veille. Il y a peu, il a placé son fils, Roland, 23 ans, à la batterie. Maintenant au sein du Poly, il y a les «anciens», quatre membres historiques et ceux qui sont là depuis 20 ans, et les «modernes», qui ont rejoint le groupe récemment. La sauce a pris, le groove et l’énergie sont toujours là.

Dès les premières mesures, il n’y a rien à faire, on tape du pied et on a envie de bouger.

«Même s’il y a des sexagénaires, on joue comme si on avait 18 ans!», lâche Ahehehinou.

La preuve, il se contorsionne sur certains morceaux, alors que le saxophoniste et le trompettiste esquissent quelques pas de danse. Même le clavier remue les bras!

Un bébé pleure dans une maison voisine, un camion s’immobilise dans la rue et fait vibrer les murs, il y a des coups de klaxon. Ça ne gêne personne. On imagine facilement que si on sortait les enceintes, tout le quartier se trémousserait…

«Gebti madjro», «C’est lui ou c’est moi», «Angelina», quelques titres parmi le répertoire pléthorique (500 titres en 40 ans), les musiciens enchaînent les morceaux comme ils seront joués sur les scènes françaises et nord-américaines prochainement.

 

Angelina II par T.P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou

«Angelina» est un des tubes : «C’est un tournant incontournable», s’amuse Vital Assaba, trompettiste. «Ça parle d’une histoire d’amour, des ados qui se retrouvent 10 ans après. L’homme est toujours fou de la femme. Quand il la voit, son cœur bat à ce rythme-là, «kéou kéou kéou».

«Quand ça palpite, ça veut dire quelque chose». Et il part dans un grand éclat de rire.

Moins de rigolade par moments, quand il faut reprendre plusieurs fois. Entre les morceaux, les «Poly» échangent en fon. Ils répètent même la présentation des musiciens et le rappel. Ne manque que les applaudissements.

Plus connu des jeunes en Europe qu’au Bénin

Gloire nationale dans son pays il y a 30 ans, le Poly-Rythmo est aujourd’hui plus connu des jeunes Européens que des jeunes Béninois. Ce serait la faute à la culture des clips vidéo, les ados ne connaissant que ce qu’ils voient à la télé. Le groupe déplore qu’il n’y ait plus à Cotonou que de rares clubs, d’espaces où les musiciens peuvent s’exprimer.

«On pouvait jouer dans plusieurs cabarets chaque soir ! Ils ont tous fermé. Le Bénin n’a même pas une salle de spectacle. La culture n’est pas la priorité de l’Etat».

Dommage. Ce n’est pas comme ça qu’on trouvera les dignes successeurs du Poly-Rythmo.

Delphine Bousquet 


Le Poly-Rythmo tourne en France, aux Etats-Unis et au Canada. Ils seront en France le 21 juin au Villerbanne Festival, le 29 juin au festival Jazz à la Défense (Paris) et le 30 juin au MusicOparc (Rosny-sous-Bois). 

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Delphine Bousquet. Journaliste française, installée au Bénin.

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