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Le président équato-guinéen Teodoro Obiang, à Bata,  février 2012. © REUTERS/Amr Dalsh
Le président équato-guinéen Teodoro Obiang, à Bata, février 2012. © REUTERS/Amr Dalsh

La schizophrénie de Washington au sujet du clan Obiang

Le département de la Justice américain s’en prend au pouvoir équato-guinéen, une dictature riche en ressources naturelles. Au même moment, le département d’Etat aide son dirigeant à polir son image.

Mise à jour du 17 juillet 2012: La remise du prix Unesco-Guinée Equatoriale pour la recherche en sciences de la vie aujourd'hui à Paris suscite la polémique. Ce prix est financé par le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, connu pour tenir son pays d'une main de fer et actuellement dans le collimateur de la justice française dans l'affaire dite des biens mal acquis. Dans une lettre ouverte, des ONG tel Human Rights Watch s'insurgent: «Il est honteux et totalement irresponsable pour l'Unesco de remettre ce prix, eu égard aux multiples questions morales et juridiques qui l'entourent.»

***

Le ministre des Forêts de Guinée équatoriale refuserait d’accorder des permis d’exportation de bois aux entreprises étrangères qui ne lui verseraient pas de pot-de-vin. Il accepterait les chèques ou les mallettes remplies de billets.

Les compagnies qui s’exécutent peuvent abattre du bois où ça leur chante, y compris dans des réserves forestières nationales normalement protégées, selon les lois du pays. Les entreprises refusant de soudoyer le ministre seraient chassées et se verraient confisquer leurs propriétés et leurs équipements.

Ces allégations sont relatées dans une plainte modifiée, déposée au civil, le lundi 11 juin, par le département de la Justice américain, qui cherche à récupérer des dizaines de millions de dollars de biens appartenant à Teodorin Obiang, le fils notoirement soupçonné de corruption du président de la Guinée équatoriale.

Selon le gouvernement américain, ces biens —qui comprennent un somptueux domaine à Malibu, en Californie, et pour plus d’un million de dollars d’objets ayant appartenu à Michael Jackson, notamment un «gant blanc couvert de cristaux “Bad Tour”»— ont été achetés avec de l’argent sale blanchi aux Etats-Unis.

Le département de la Justice a déposé sa première plainte en octobre 2011. Les avocats d’Obiang ont rétorqué que la plainte devait être rejetée faute de preuves de corruption; le 12 avril, le juge de district américain George Wu déclarait qu’il classerait l’affaire si le département de la Justice ne fournissait pas davantage de preuves dans un délai de 60 jours.

La plainte déposée le 11 juin est la réponse du gouvernement. Si la corruption de Teodorin est flagrante depuis longtemps, la plainte du 11 juin y apporte des détails substantiels inconnus jusqu’ici.

Enquêtes pour corruption massive

Le père de Teodorin, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, dirige la Guinée équatoriale depuis sa prise de pouvoir à la suite d’un coup d’Etat en 1979. Le pays, riche en pétrole, revendique un revenu annuel de 19.300 dollars par habitant, comparable à celui de la Hongrie, mais la plus grande partie de la population vit dans une misère noire.

Ce qui n’a pas empêché le président Obiang de se remplir les poches: en 2006, il a réussi à se classer huitième dans la liste établie par Forbes des dirigeants les plus riches du monde, avec une fortune estimée à 600 millions de dollars.

Obiang a nommé son fils Teodorin vice-président du pays et a clairement l’intention de lui transmettre le pouvoir quand il aura décidé de prendre sa retraite. La famille Obiang fait l’objet d’enquêtes pour corruption massive en France et Espagne, ainsi qu’aux Etats-Unis.

En Espagne, un tribunal enquête sur l’achat par onze des proches et associés du président équato-guinéen de propriétés à Madrid et aux Canaries, pour 26,5 millions de dollars, de l’argent qui aurait été blanchi.

Teodorin est au cœur de l’enquête française. En septembre 2011, la police a saisi onze véhicules de luxe dans sa résidence parisienne, à côté de l'avenue des Champs-Elysées.

Selon le département américain de la Justice, en 1993, Obiang aurait accordé à Teodorin —24 ans à l’époque— une concession d’exploitation de bois sur presque 36.400 hectares de forêt tropicale humide.

L’année suivante, Teodorin fut nommé ministre de l’Agriculture et des Forêts. En tant que ministre, Teodorin reçoit un modeste salaire d’environ 5.000 dollars mensuels, ce qui, selon le département de la Justice, est «incohérent» avec ses dispendieuses habitudes.

Outre sa demeure de Malibu, Teodorin possède un avion Gulfstream V à 38,5 millions de dollars et un petit parc de voitures de luxe, comprenant des Ferrari, Bugatti, Maserati et des Porsche.

La plainte modifiée du département de la Justice comporte des détails stupéfiants sur la gestion corrompue par Teodorin des forêts nationales de son pays.

On y lit qu’il a demandé à des entreprises de lui verser 27 dollars par rondin exporté et que ces «taxes personnelles étaient calculées par des techniciens» de son équipe ministérielle.

La plainte allègue qu’une entreprise malaisienne appelée Shimmer lui a versé des pots-de-vin particulièrement élevés et que, en retour, elle s’est vue «offrir un accès illimité» aux forêts du pays, y compris aux réserves protégées.

En Guinée Équatoriale, la loi exige de chaque compagnie d’exploitation forestière de contribuer à la régénération de la forêt et d’investir dans des équipements sanitaires pour les communautés, dans les écoles et les églises.

Mais, selon la plainte, Teodorin n’a pas demandé aux entreprises que lui ou sa mère possèdent, «qui toutes ont des concessions forestières substantielles en Guinée équartoriale, d’obéir à ces règles».

La plainte cite un ressortissant de Guinée équatoriale resté anonyme, propriétaire d’une exploitation de bois, disant que les entreprises de Teodorin «n’avaient d’autre fonction que d’ouvrir des comptes en banque et de recevoir des versements illégaux».

La plainte rapporte également que Teodorin avait confié à un cadre d’une entreprise étrangère que ce dirigeant allait «souffrir», car il refusait de le soudoyer.

Ce dernier fut arrêté et emprisonné. A sa libération, il quitta le pays, suivant le conseil d’un «Equato-guinéen qui connaissait Teodorin» et qui lui avait recommandé de fuir immédiatement, «s’il ne voulait pas que ses enfants en Europe deviennent orphelins».

Plan de communication bien huilé

Mais alors même que le département de la Justice se décide à traquer les biens américains mal acquis d’Obiang, le département d’Etat participe à une table ronde ultrasecrète, organisée le 15 juin, avec des groupes de défense des droits de l’homme, des universitaires et du personnel du Congrès, avec rien moins que le président Obiang en attraction vedette.

Les médias n’ont pas le droit d’assister à cet événement, et le Wilson Center, qui accueille cette rencontre, a indiqué aux participants qu'ils ne devaient pas parler aux journalistes (pour tout vous dire: parmi les ONG invitées figure l’Open Society Foundations, à laquelle j’appartiens). Mais la liste des invités et le programme sont secrets.

Voici ce que dit l’invitation:

«Le Programme Afrique du Wilson Center vous invite à participer à un événement unique, «Différences de points de vue sur la Guinée équatoriale—dialogue avec S. E. le président Obiang Nguema Mbasogo.» Cette conversation aura lieu en privé et en petit comité, uniquement sur invitation, le vendredi 15 juin à 11h au 6e étage, salle de réunion, avec une assemblée choisie d’universitaires, d’ONG, de leaders d’opinion et de membres du Congrès. Nous commencerons par une intervention du sous-secrétaire aux Affaires africaines du département d’Etat, monsieur l’ambassadeur Johnnie Carson, suivie par un court exposé par le président et par un échange ouvert. L’événement sera fermé à la presse et observera la règle de Chatham House. Veuillez noter que cette invitation est nominative.»

Interrogé sur cet événement, Steve McDonald, du Wilson Center, a déclaré qu’il accueillait cette réunion à la demande du département d’Etat. Avant d'ajouter:

«Il ne s’agissait que d’une conversation en petit comité et d’ordre privé, sur invitation, entre Obiang et Carson, plus quelques leaders d’opinion d’ONG, du Congrès et du monde universitaire... Nous ne disons à personne de ne pas dire que cette réunion va avoir lieu. C’est simplement un événement privé... Nous n’avons reçu aucune incitation financière ou autre pour l’organiser, mais nous le faisons dans le cadre d’un engagement soutenu visant à faciliter un dialogue susceptible de déboucher sur un changement démocratique et paisible dans des pays où ces idéaux n’ont pas cours.»

Double stratégie des Etats-Unis

Pendant ce temps, une autre institution de Washington, la Leon H. Sullivan Foundation, prépare un projet de relations publiques plus direct encore pour le clan Obiang.

Elle organise un sommet, au mois d’août, en Guinée équatoriale, «pour promouvoir un dialogue ouvert et une communication de bas en haut entre le peuple d’Afrique, les organisations locales et internationales et les institutions gouvernementales.»

La fondation propose une formule tout compris, vol inclus, au prix de 2.012 dollars.

En décembre 2011, Obiang a reçu la récompense «Beacon for Africa» (guide pour l’Afrique) lors d’un dîner de la Sullivan Foundation à Washington. Fondation qui «donne plus de pouvoir aux moins privilégiés du monde», à en croire son site Internet.

Mike DeGeurin, l’avocat de Teodorin, n’a pas répondu à une demande de réaction officielle.

Le département d’Etat a promis de répondre à une demande de réaction officielle, réponse qui ne nous était pas parvenue lors de la publication de cet article.

Mise à jour: Réponse du département d’Etat américain:

«L’idée de cette réunion est née d’une discussion entre le président Obiang et le sous-secrétaire aux Affaires africaines, Johnnie Carson. Le département d’Etat a travaillé avec le Wilson Center sur cette réunion à laquelle participera le sous-secrétaire Carson.

Un échange ouvert et franc entre un gouvernement et les représentants des organisations de la société civile et les autres groupes intéressés et possédant un certain savoir sur la Guinée équatoriale, et l’Afrique en général, peut fournir de précieuses perspectives à tous les participants.»

Ken Silverstein (Foreign Policy)


Traduit par Bérengère Viennot

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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