mis à jour le

Mazagan El jadida, by golfawaycom via Flickr CC.
Mazagan El jadida, by golfawaycom via Flickr CC.

Mazagan, le nouveau temple du poker au Maroc

Le Sud-africain Sol Kerzner, magnat déjanté du tourisme mondial, a fait de son palace marocain la nouvelle Mecque du poker continental.

Les deux Naomi (Campbell et Watts), Lindsay Lohan, Guy Ritchie (ex-mari de Madonna) ou Simon Le Bon, leader du groupe de rock Duran Duran et côté français, Patrick Bruel, Jean-Michel Jarre, Bruno Solo, Tomer Sisley ou Caroline Barclay.

Ce sont là quelques célébrités qui étaient invitées à la soirée de prestige, pour le lancement du Mazagan Beach Resort d’El Jadida en 2009, un hôtel, ou plutôt une Atlantic City pour joueurs de poker en terre marocaine, créée de toute pièce par Sol Kerzner, le plus déjanté des magnats du tourisme mondial.

Démesure et mégalomanie

Pour parler des people, il préfère toujours céder la parole à sa quatrième épouse, la très américaine Heather, qui ne le quitte pas d’une semelle. Mais, ce n’est que par galanterie, car Sol Kerzner «a l’œil sur tout, ne laisse rien au hasard», répètent à l’envi les membres de son staff marocain.

Son amphétamine à lui, c'est de créer les hôtels «les plus dingos du monde», peut-on lire de lui dans la presse internationale. Pourtant, à le voir comme ça, avec son pantalon de toile bon marché, son allure de grand-père cool, à la chemise ouverte, souriant comme s'il recevait de vieilles connaissances autour d'une tasse de café, on se dit que Sol Kerzner a quelque chose de terriblement normal. Archi-faux.  

«C’est un concentré de génie, de démesure et de mégalomanie», déclarait un jour l'un de ses intimes.

Pour lui, bâtir un hôtel de 1.600 chambres à Dubaï sur un îlot artificiel en forme de palmier, c'est juste une bonne idée. Construire un aquarium géant contenant 65.000 poissons, c’est «so funny».

Pour preuve, à l’inauguration de son resort marocain, une nuée d’artificiers avaient préparé sur le sable fin de la plage de Mazagan le plus grand feu d’artifice que le ciel du Maroc ait connu.  

«Plus spectaculaire que celui des jeux olympiques de Pékin», promettait la belle Heather aux journalistes ébahis. 

Une simple formalité en fait. Pour fêter dignement son palace de Dubaï à plus d’ 1 milliard d’euros, tout droit inspiré de l’Aladdin de Disney, Sol Kerzner avait convié 2.000 de ses meilleurs copains dont les photos tapissent les revues de stars hollywoodiennes.

Au menu, un concert privé de Kylie Minogue, un feu d'artifice géant «visible depuis l'espace», des dîners au champagne sous les étoiles... On y avait aperçu Jean-Paul Gaultier, Liz Hurley, Mohamed Ali, Roger Federer, Michael Jordan, Wesley Snipes... Facture des festivités: 20 millions d'euros. A Mazagan dont l’édification a tout de même coûté la coquette somme de 300 millions d’euros, 1.400 cartons d’invitation avaient été expédiés au gratin du royaume, pour une nuit, «at the place to be».

Exotisme et bling bling

Salomon Kerzner voit le jour en août 1935, mais, fait iconoclaste, l'amateur de lagons poissonneux et d'eaux turquoise a dû attendre l'âge de 14 ans pour voir la mer.

Dernier d'une famille juive de quatre enfants originaire de Russie, il grandit dans une banlieue pauvre de Johannesburg. De ses parents, il avoue la buée à l’œil: 

«Ils nous ont élevé de façon très modeste. Ils avaient une épicerie, où ils se tuaient à la tâche. Mais nous étions heureux.»

Mais «King Solomon» aura sa revanche sur la vie. À peine bardé de son diplôme d'expert-comptable, le jeune homme de 29 ans profite de l'absence de ses parents pour revendre l'hôtel qu'ils possédaient et fait l'acquisition d'une ruine à proximité d'un village de pêcheurs.

Ce sera le Beverly Hills, le premier établissement cinq étoiles d'Afrique du Sud. C'est à cette époque qu'il donne naissance au concept de resort «made by Kerzner», qui mêle hôtel, bar, restaurant, espaces de sports et de divertissement. En l'espace de vingt ans, le Sud-Africain réinventera l'hôtellerie de luxe, en développant les projets les plus fous.

Il crée l'Atlantis dans les années 90, un complexe gigantesque de 2.300 chambres sur le thème de l'Atlantide. Et depuis, les Bahamas, archipel réservé aux happy few millionnaires, amateurs de croisières sous les tropiques, font partie des destinations les plus courues de la planète.

Le multi-milliardaire se définit lui-même comme le spécialiste des complexes touristiques intégrés, ciblés sur une clientèle avide d’exotisme, mais surtout dispendieuse.

Son marché de prédilection: le luxe façon bling bling. Sa philosophie: la démesure. Les palaces pharaoniques, les méga-casinos, les forêts feintes, c’est lui. Les parcs aquatiques dignes de 20.000 lieues sous les mers, les golfs signés Gary Player, les fêtes extravagantes, c’est encore lui.

Le vieux lion octogénaire, n’a rien perdu de son audace. Son leitmotiv: émerveiller le client, lui faire écarquiller les yeux. Fin 2008, il décline le concept avec l'Atlantis de Dubaï, un aquarium-hôtel aménagé sur une île artificielle en forme de palmier.

Mexique, Maldives, île Maurice... Kerzner International est également propriétaire et exploitant d’une dizaine d’établissements qui comptent parmi les plus extraordinaires au monde. Aujourd'hui, le groupe d'hôtels et de casinos, dont la famille possède encore près du quart, réalise un chiffre d'affaires de l'ordre de 20 milliards d'euros et emploie plusieurs milliers de personnes sur tous les continents.

Ivresse du jeu et poudre aux yeux

Pour le Mazagan Beach Resort, la station de 250 hectares développée sur un des plus beaux rivages de l’Atlantique marocain a des allures de palais des milles et une nuits au style néo-mauresque ultra clinquant. Trop kitsch pour les vacanciers au goût raffiné, il plaît néanmoins aux nouveaux riches du royaume et d’ailleurs, qui y viennent le temps d’une escapade dominicale en s’imaginant au Tangiers de Vegas, au Sun de Monte Carlo ou au Venetian de Macau.

Bien plus que le palace de 500 chambres, ses huit restaurants, son night-club Sanctuary de 2.000 mètres carrés, son spa tropicalisé, son golf de dix-huit trous et ses soixante-sept villas résidentielles vendues 2 millions d’euros pièce, c’est surtout son casino qui attire le chaland.

Il faut dire que la crise mondiale est passée par là. Le projet du Costa Rica ou celui de Zanzibar ont été remisés, mais qu’importe Kerzner a fait de Mazagan une destination de luxe abordable, mêlant architecture de pacotille et ivresse du jeu. Pour lui, le decorum en vaut toujours la chandelle.

Et pour cause, c’est de la poudre qu’il jette aux yeux des touristes depuis des lustres. Lorsqu’il avait lancé Sun City dans son Afrique du Sud natale, au milieu de nulle part, ce complexe de loisirs de tous les superlatifs était bien plus modeste que Mazagan. Aujourd’hui, pour le visiter, mieux vaut louer un hélicoptère.

A sa création, son projet marocain avait fait trembler l’industrie de la nuit casablancaise qui craignait de voir ses noctambules déserter les boîtes de nuit de «la côte» pour se procurer le frisson devant les 415 machines à sous, les tables de Black-Jack et de Poker du désormais fameux casino de Mazagan distant d’à peine une demi-heure d’autoroute de la métropole.

«Casa a peur? Ah bon?», avait dit, dans un rire nonchalant, Kerzner en apprenant ces lointaines inquiétudes. Lui ne joue pas, «mais j'accompagne parfois ma femme, qui aime la roulette» dit-il avec malice.  

Connu pour n'avoir jamais d'argent sur lui, il n'a qu'une seule coquetterie: rouler en Rolls blanche, mais uniquement à Londres. D’ailleurs, il avoue sans ciller qu’il n’a jamais mis les pieds à Casablanca. Pour rassurer le «Casa by night», Kerzner avait sa propre théorie:

«Le cake va grandir, et tout le monde va en profiter.»

Pas vraiment! En réalité, le soufflé est vite retombé comme les cendres du feu d’artifice annonçant son inauguration. Crise oblige ou Poker menteur? Toujours est-il que Kerzner avait très tôt pris les devants.

Joueur rusé, il a vite fait de récupérer une bonne partie de ses billes en culbutant dans la foulée 50% de ses parts, notamment à un fonds de Dubaï, avec qui d’autres projets fantasmagoriques prennent depuis l’eau. Le développement du site marocain, prévu à l’origine en trois phases et dont seule la première a été concrétisée, n’est plus vraiment d’actualité.

Pokermania et inquiétudes

Qu’importe, si la mayonnaise n’a pas pris, à part attirer quelques charters de golfeurs! Mazagan qui compte maintenant des investisseurs publics marocains,  se rattrape allégrement avec le gambling.   

«Le palace aux 500 chambres (à partir de 150 euros) loge les riches familles de Casa les week-ends et des Européens en vacances ou en voyage d’affaires. En pleine saison, l’hôtel est rempli à 80% en moyenne, tandis que l’affluence se réduit à 40% pendant l’hiver. Pour se distinguer, Mazagan a décidé de jouer la carte poker» tempère Le Journal du Dimanche (JDD)

«Avec son agencement étincelant et sa technologie de pointe, ce casino ultramoderne s'engage à offrir des services de qualité supérieure à chacun de ses visiteurs», promet aussi un site marchand spécialisé.

Il faut dire que le lieu attire déjà les flambeurs locaux, tant la pokermania a déjà ses adeptes au Maroc que ce soit sur les tapis vert des grands hôtels, des arrières-salles privées des clubs à la mode, des salons des villas bourgeoises, ou encore en ligne.

«La décoration de la salle de casino, où de riches Marocains flambent à la roulette et aux machines à sous, est d’ailleurs directement inspirée du Bellagio, casino emblématique du Strip. Mazagan rêverait sûrement d’acquérir le sobriquet de "petit Vegas" du Maghreb», s’émerveille encore le JDD.

Mais, l’hôtel-casino lancé par Kerzner espère surtout concurrencer Marrakech à l’international, qui tient encore le haut du pavé avec son célèbre casino Es-Saâdi. Mazagan est son challenger déclaré, tant il est devenu ces dernières années une destination prisée des joueurs de poker africains et européens, qui peuvent notamment y disputer une étape du World Poker Tour.

Le «Mazagan Poker Million» (un million de dirhams est garanti, soit 100 000 euros) ne cesse d’accueillir des professionnels européens, et surtout français. Et les afficionnados des «Series» s’y bousculent au portillon.

Lors des dernières éditions de cet événement, plusieurs stars du poker tricolore étaient au rendez-vous. Parmi eux, Antoine Saout, qui a réalisé la plus grande performance de l’histoire du poker hexagonal (3e du tournoi principal des championnats du monde en 2009), Fabrice Soulier, ambassadeur en France depuis une décennie, et Roger Hairabedian, désigné meilleur joueur en 2009 et qui a remporté le tournoi marocain en 2010.

Ce n’est donc pas par jeu de hasard que le JDD prophétise:

«Avec l’offre poker, le Mazagan pourrait même dérouler le tapis rouge à la fine fleur du poker mondial. Sol Kerzner aura peut-être l’occasion d’inviter d’autres célébrités du cinéma américain, notamment les nombreux passionnés de Texas Hold’em..

 Ali Amar

A lire aussi

La Mamounia, palace de tous les fantasmes

Marrakech n'est pas Sodome et Gomorrhe

Le jardin des délices de DSK à Marrakech

Casablanca a son ghetto pour riches et revenants


Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

hôtels

AFP

Sida: au Cameroun, la prévention dans les hôtels de passe

Sida: au Cameroun, la prévention dans les hôtels de passe

Croissance

Contrairement au Maghreb, les hôtels poussent comme des champignons en Afrique subsaharienne

Contrairement au Maghreb, les hôtels poussent comme des champignons en Afrique subsaharienne

AFP

Le voyagiste Fram vend ses 4 hôtels au Maroc et s'estime tiré d'affaire

Le voyagiste Fram vend ses 4 hôtels au Maroc et s'estime tiré d'affaire

Las Vegas

Vacances

Oran c'est un peu comme Las Vegas, sauf que c'est en Algérie

Oran c'est un peu comme Las Vegas, sauf que c'est en Algérie

luxe

AFP

Les diamants, produit de luxe de plus en plus rare dans les entrailles de la Terre

Les diamants, produit de luxe de plus en plus rare dans les entrailles de la Terre

AFP

En Ethiopie, l'immobilier de luxe en plein boom

En Ethiopie, l'immobilier de luxe en plein boom

Marché émergent

Pour l'industrie du luxe, l'Afrique subsaharienne est le nouvel eldorado

Pour l'industrie du luxe, l'Afrique subsaharienne est le nouvel eldorado