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Ahmed Chafiq, l'ex-Premier ministre de Moubarak et candidat à la présidentielle égyptienne, le 16 juin 2012. REUTERS/Stringer
Ahmed Chafiq, l'ex-Premier ministre de Moubarak et candidat à la présidentielle égyptienne, le 16 juin 2012. REUTERS/Stringer

C'en est fini de la prétendue transition égyptienne

Quelle qu'en soit l'issue, l'élection présidentielle controversée va entraîner l’Egypte vers un chemin dangereux.

Mise à jour du 18 juin 2012:  Les Frères musulmans ont revendiqué lundi la victoire de leur candidat Mohammad Morsi à l'élection présidentielle en Egypte, annonce aussitôt contestée par son rival Ahmad Chafiq, une ancienne figure du régime de Moubarak renversé en février 2011.

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La politique égyptienne est sujette à l’exagération et à la panique, alimentée par des frustrations profondes, des manœuvres politiques sans fin, des informations partiales diffusées par des médias controversés, et une immense incertitude politique. Mais les choses ne sont pas toujours aussi désespérées qu’il semble.

En effet, je plaisantais hier sur Twitter en disant que le consensus des experts disant qu’aujourd’hui serait un jour de crise grave au Caire se traduirait certainement par le fait qu’il ne se passerait rien, puisque tout le monde (et moi y compris)  se trompait toujours.

Mais la décision de la Cour constitutionnelle (jeudi 14 juin), agissant pour le compte du Conseil suprême des forces armées (CSFA) semble difficile à surmonter et va probablement pousser l’Egypte vers un chemin dangereux.

Des militaires décevants

Devenant un pays sans Parlement, sans Constitution, et avec un nouveau président vivement controversé, on peut dire que l’expérience de la transition menée par les militaires s’achève de manière décevante.

Il y quelques semaines, j’avais osé espérer que malgré «la transition la plus stupide de l’histoire», l’Egypte pourrait toujours aboutir à un résultat politique réalisable a minima, tant que le CSFA respecterait sa promesse de transférer le pouvoir à un gouvernement civil élu. 

Ensuite, le premier tour de l’élection présidentielle s’est déroulé aussi mal que possible, et les électeurs ont dû choisir entre le champion de l’ancien parti au pouvoir, le Parti national démocrate (PND), et le candidat des Frères musulmans, après l’échec des partis du centre à s’unir autour d’un candidat et la disqualification arbitraire de plusieurs candidats importants.

Les forces politiques de l’Egypte n’ont pas réussi à proposer un moyen de rédiger une constitution légitime, après l’échec d’une dernière tentative. Finalement, le CSFA a rejeté une des seules réussites de la transition, la fin de l’état d’urgence, en redonnant d’importants pouvoirs aux services de sécurité afin d’arrêter des civils.

Vendredi (15 juin), la Cour constitutionnelle a donné le coup de grâce en refusant de disqualifier Ahmed Chafiq, l’ancien Premier ministre de Moubarak, de l’élection présidentielle et en dissolvant le Parlement, en déclarant illégale l’élection d’un tiers de ses membres.

La première décision est sans doute une bonne décision, pour être honnête, bien qu’elle constitue une opportunité manquée pour un nouveau départ politique. Mais la deuxième était absurde, destructrice, et elle a surtout vidé de sens la politique égyptienne de cette dernière année.

Quelques semaines avant la passation de pouvoir  prévue du CSFA, l’Egypte se retrouve désormais sans Parlement, sans Constitution (ni même un projet pour en rédiger une), et avec une élection présidentielle conflictuelle, sans espoir d’arriver à un pouvoir légitime, élu par consensus.

Un système judiciaire anéanti

Son système judiciaire ressemble à une mauvaise farce, sans aucune prétention d’indépendance politique vis-à-vis de l’armée, il est anéanti d’une manière irréparable.

La prise de pouvoir du CSFA durant ces derniers jours ressemble plus à un mouvement de panique qu’à l’exécution d’un plan soigneusement préparé. Cela reflète probablement un mélange de peur de la montée du pouvoir islamiste, d’auto-protection, et de confiance grandissante dans sa capacité à contrôler les manifestations de rue.

La perspective de voir les Frères musulmans contrôlant le Parlement et la Présidence les a probablement effrayés davantage que beaucoup d’autres gens, influencés par des spéculations au sujet d’une alliance entre les Frères musulmans et le CSFA – une dynamique que Robert Springborg a parfaitement bien exposée pour Foreign Policy il a quelques mois.

Bien sûr le CSFA a voulu préserver son empire économique et ses protections politiques. Mais cela a toujours été le cas durant la transition, et n’explique pas la dureté des mesures prises à l’apogée du processus.

Ce qui était nouveau, et a probablement encouragé cette attitude téméraire à la fin de la transition, était sa certitude qu’il avait vraiment neutralisé les mouvements révolutionnaires et les manifestants.

Le CSAF croit probablement que le retour de manifestations massives n’est pas d’actualité, grâce à la combinaison de la répression et de son incessante propagande, associée aux erreurs faites par les manifestants eux-mêmes.

Le CSFA ne se sent pas menacé par quelques milliers de manifestants isolés sur la place Tahrir, et parie qu’ils ne seront pas rejoint par la foule qui a engendré la révolution du 25 janvier de l’an dernier.

Ils sentent peut être que les profondes divisions qui séparent les Frères musulmans des tendances politiques non-islamistes sont désormais si profondes qu’ils ne seront pas capables de coopérer de manière efficace pour réagir.

Ou peut être pensent-ils que les Frères musulmans préféreront conclure un accord, même maintenant, plutôt que de passer à l’étape suivante. Ils ont peut-être raison, ils ont peut-être tort. Mais je ne parierai pas sur la stabilité.

Si l’on considère cela comme le point culminant d’un plan efficace et retors du CSFA, il faut prendre du recul et regarder ce qu’ils y ont «gagné». Le CSFA aurait pu être proche de la fin d’un processus qui aurait créé des institutions politiques élues et légitimes, il aurait pu restaurer la confiance et la sécurité dans le pays sans menacer fondamentalement ses principaux intérêts.

Ahmed Chafiq, président sans trône?

Au lieu de cela, leur plus grand succès est de placer Ahmed Chafiq sur un trône vide et vacillant. Il va être le président d’un pays qui s’effondre économiquement, avec peu de perspective de restaurer rapidement la confiance des investisseurs. La légitimité du système judiciaire est partie en fumée.

La dissolution du Parlement va éliminer toute source alternative possible de légitimité démocratique. Et la façon dont Chafiq arrive au pouvoir garantit qu’il ne va pas créer d’embarras au CSFA puisqu’il est clairement sa créature. C’est cela, «la victoire»?

En d’autres mots, le CSFA a l’air d’avoir remporté ce round décisif. Mais nous n’en sommes pas encore à la fin du jeu. C’est seulement le début d’une nouvelle phase d’une «transition» terriblement mal gérée qui arrive enfin à son terme.

Et après? Un replay de l’Algérie en 1991? Un retour au 25 janvier 2011? Retour en 1954? Un retour à l’époque des derniers jours de Moubarak? Une invasion d’extra-terrestres utilisant des nano-armes et des vers transgalactiques dans les pyramides?

Personne ne semble vraiment savoir… mais je suis quasiment sûr que nous n’allons pas assister au retour d’un système stable clonant celui du PND-CSFA. Bien sûr, s’agissant de l’Egypte, il est possible que demain, la Cour se dissolve elle-même et que nous puissions revenir à la normale…

Marc Lynch (traduit par Sandrine Kuhn)

Marc Lynch est professeur agrégé de sciences politiques et relations internationales à l'université George Washington.

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

Ses derniers articles: Plongée dans les rues de Bambari, symbole du chaos centrafricain  Les partisans de Kadhafi sonnent leur retour dans une Libye désabusée  Mauvaise nouvelle, la mort d'un dictateur est rarement suivie d'une transition démocratique 

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