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Aminata Traoré (au centre, en violet) © tous droits réservés
Aminata Traoré (au centre, en violet) © tous droits réservés

«La solution militaire ne doit être envisagée que par les Maliens» (3/3)

Militante altermondialiste et auteur de nombreux essais à succès sur l’Afrique dans la mondialisation, Aminata Traoré expose sa lecture de la crise que traverse son pays, le Mali.

Mise à jour du 18 juin 2012: Le groupe islamiste Ansar Dine, qui contrôle avec d'autres mouvements armés le nord du Mali, s'est dit le 18 juin prêt à négocier avec la médiation conduite par le Burkina Faso, qui lui a demandé de rompre avec les "terroristes" d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

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Slate Afrique - Comment expliquez-vous qu’Amadou Toumani Touré (président du Mali jusqu'au putsch du 22 mars 2012) ait participé à cette mondialisation militarisée que vous dénoncez en négligeant sa population et notamment la jeunesse. La responsabilité en revient-elle à cette communauté internationale, notamment à la France qui l’aurait empêché d’agir, ou est-ce que c’est aussi et peut-être d’abord la responsabilité des Maliens?

Aminata Dramane Traoré - C’est l’échec de la pensée unique en matière de  développement comme de démocratisation qui est en cause du fait de la volonté d’hégémonie des puissances occidentales. Les dirigeants élus servent d’intermédiaires et d’alliés dans ce travail de démantèlement des barrières  et de dé-protection des populations, en ville comme à la campagne, avec des conséquences particulièrement graves dans des zones écologiquement fragiles comme le Nord du Mali.

Le terrorisme intellectuel qui sévit dans l’analyse des rapports de force au niveau international interdit aux gens du sud d’intégrer les contraintes extérieures et le jeu des intérêts dominant dans leur discours. Le filtrage et le matraquage médiatiques font le reste.

Le président Amadou Toumani Touré   était présenté et se percevait certainement lui-même comme le «soldat démocrate.» Le Président Alpha Oumar Konaré était, quant à lui, «l’intellectuel démocrate» qui avait aussi un rôle majeur et historique à jouer dans le changement auquel les Maliens et les Maliennes s’attendaient, notamment dans le domaine de l’éducation.

Que s’est-il s’est passé pour que le pays de ces deux dirigeants africains se retrouve dans  cette situation?  Il se passe que vous n’avez pas de démocratie sans assise économique solide, de manière à répondre  aux aspirations légitimes de vos concitoyens et concitoyennes. Il ne suffit pas de dire à des êtres humains, éprouvés et désemparés par le chômage, la faim, et d’autres maux, de bien élire leurs dirigeants et ensuite de rester tranquillement chez eux pendant  que ces derniers appliquent les politiques que leur dictent  les argentiers. 

La «transition démocratique»  s’est inscrite au Mali comme dans d’autres pays aujourd’hui en crise après la chute du mur de Berlin, dans un environnement international monolithique où il faut ouvrir les économies nationales à la compétition, réduire la masse salariale, supprimer les dépenses considérées comme improductives.

C’est dire jusqu’à quel point le défi majeur dans notre pays n’est  pas la transition en tant que telle, ni l’alternance politique mais l’alternative à un modèle économique structurellement défaillant, incapable de satisfaire les besoins les plus élémentaires des êtres humains. C’est dire jusqu’à quel point l’option militaire n’est en rien la solution à cette crise multi-facette et d’une grande complexité.

Slate Afrique - Si dans le cadre d’une concertation démocratique comme vous le souhaitez, on vous propose d’assumer des fonctions politiques, est-ce que vous y seriez disposée?

A.D.T - Je voudrais lever toute ambigüité à ce sujet: je suis à la fois consternée et concernée par le sort de mon pays et cela ne date pas d’aujourd’hui. Contrairement à ce que d’aucuns racontent, je ne suis pas à la recherche d’une fonction politique. Je suis déjà passée par là et n’en ai pas gardé un bon souvenir.

Mais par ailleurs, je sais par expérience, l’énorme difficulté de mener à bien une initiative,  quelle qu’elle soit,  quand on n’a pas d’appartenance politique, du fait du clientélisme et des  torpillages. C’est pour cette raison que j’avais pensé à me présenter à l’élection présidentielle de 2012, non point parce que j’avais des chances de gagner, mais pour contribuer à l’indispensable débat sur les alternatives africaines à la crise systémique qui ne nous épargne pas, n’en déplaise à nos libéraux, chantres de la «mondialisation heureuse.»

Au contraire l’Afrique paiera cher pour la relance de la croissance mondiale au plan politique, économique, social et environnement, si nous nous ne sommes pas plus lucides, plus vigilants et plus solidaires.

Pour l’heure, il m’importe de poursuivre mon travail de déconstruction de certaines idées reçues sur l’Afrique, le développement, la démocratie, les femmes etc. C’est ma modeste contribution à la construction d’une pensée économique et politique africaine pertinente face aux énormes défis auxquels le continent est confronté. C’est elle qui confèrera à la démocratie son sens parce qu’enracinée dans le terreau fertile de la culture et des valeurs.

Slate Afrique - Le débat est en effet très utile, mais quand il y a des éléments d’Ansar Dine ou d’Aqmi qui sont à Tombouctou, peut-on vraiment débattre avec eux? Est-ce souhaitable?

A.D.T - Nous pouvons transformer cette crise, dite malienne, en opportunité: celle de mieux comprendre notre pays et d’inviter les acteurs politiques et institutionnels nationaux, africains et internationaux, à mieux appréhender les exigences de la paix et de la sécurité dont celles des peuples dans la bande sahélo-saharienne. Cette perspective ambitieuse mais incontournable exige que nous fassions preuve d’imagination et de créativité politique, mais aussi de rigueur et d’honnêteté dans l’analyse des rôles et des responsabilités de tous les protagonistes.

Il faut en finir avec cette lecture caricaturale de la situation de notre pays, qui met en scène des organisations africaines irréprochables, face à une junte militaire qui en renversant le régime de Amadou Toumani Touré, aurait facilité l’invasion et l’occupation des trois régions du Nord. Le régime déchu ne tenait qu’à un fil. La situation sociale et politique était explosive. L’armée n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Prendre nos responsabilités en tant que Maliens

Le coup d’Etat n’est que le résultat d’une mutinerie conduite par des officiers subalternes. Il est survenu au moment où l’évènement tragique d’Aguelhok avait eu lieu, et des villes comme Ansango, Ménaka, et Tessalit étaient déjà prises. Nos soldats avaient le moral aux talons. Rien ne garantit qu’ils auraient pu empêcher le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) d’atteindre ses objectifs.

Au point où nous en sommes, il vaut mieux prendre nos responsabilités en tant que Maliens et Maliennes, en parlant entre nous, faisant preuve de notre propre capacité d’analyse, de règlement de nos conflits et d’anticipation.

Primordiale est la participation de toutes les composantes de la société malienne à l’analyse de la situation et à la recherche de solutions de sortie de crise. Aucune institution sous régionale ou régionale, si bien intentionnée soit-elle, n’a le droit de décider à notre place. Les évolutions qui sont en cours sur le terrain en termes d’alliances,  de ruptures ainsi que de résistance des populations locales sont à prendre en compte.

Les communautés du Nord du pays dans leur ensemble dont les Touareg, qui contrairement à une idée qui tend à se répandre, ne sont pas tous des rebelles et des séparatistes, ont un rôle à jouer. Quant aux autres communautés, Songhay, Peuls, Arabes, elles sont en train de  réagir et de s’organiser, parce que déterminées à ne pas se laisser coloniser par une poignée de séparatistes instrumentalisés.

Je n’attends pas de la France et des États-Unis qu’ils donnent à l’Union Africaine (UA) et à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) les moyens militaires de nous entre-tuer. Confrontés aux conséquences sociales et écologiques gravissimes de leur modèle de développement, et à l’insurrection populaire sous leurs propres cieux, les puissants de ce monde doivent savoir qu’ils embrasent nécessairement nos régions en y convoitant les ressources naturelles au prix de l’ingérence et du sabotage de la démocratie par et pour le peuple.

Mais le schéma se complique parce qu’il n y a pas que les puissances occidentales  défendant leurs intérêts face aux émergents notamment la Chine. Comme en Libye de nouveaux acteurs, dont le Qatar et l’Arabie  Saoudite sont dans la course  aux ressources naturelles et aux terres agricoles. Au plan diplomatique, la France  et les États-Unis, en amis de ce pays devraient leur demander de couper les ponts avec les groupes islamistes au lieu de pousser la Cédéao à engager des soldats de la sous-région dans une aventure dont nul ne mesure la durée et aux conséquences dangereuses. 

S’agissant des rebelles du MNLA ils commettent une faute grave en prétendant que les deux tiers du pays constituent leur territoire historique. Ils se trompent de défi et de guerre ainsi que d’alliances comme l’atteste l’évolution de leurs relations avec Aqmi et Ansar Dine. Entre leur ancien statut de Maliens et de Maliennes déçus ayant le sentiment d’être marginalisés, qui peut changer à la faveur d’un dialogue et d’une réconciliation véritable et la charia, je me dis qu’ils sauront choisir. Le plus tôt sera le mieux pour nous tous.

La solution militaire ne doit être envisagée que par les Maliens, lorsque le dialogue politique, social et religieux aura échoué. Le dialogue dont il s’agit doit être engagé dans les meilleurs délais sur la base d’un bilan rigoureux non seulement des précédents accords  mais aussi du volume et de l’impact des politiques de développement mises en œuvre. Combien? Dans quels secteurs?

A qui les fonds investis ont-ils profité? Ces mêmes questions s’imposent dans  le sud du pays. Ce qui revient à dire que la transition ne devra pas être réduite à la préparation de la prochaine élection présidentielle. Elle doit être aussi et surtout l’heure d’un diagnostic rigoureux et honnête de l’impact des réformes économiques, politiques et institutionnelles si l’on veut réellement donner une seconde chance à la démocratie et à la paix durable au Mali, au nord comme au sud.

Parallèlement à ce processus de réappropriation politique et institutionnelle, la priorité devra être accordée au réarmement moral des militaires maliens ainsi qu’à leur formation et à la mobilisation des moyens qui leur ont  fait cruellement défaut dans la défense des trois régions du nord. Cette perspective n’exclut en rien une coopération étroite avec la Cédéao et tout autre partenaire extérieur,  respectueux de la souveraineté de notre pays et de notre dignité.

S’agissant des composantes d’Aqmi et Ansar Dine, l’équation est beaucoup plus difficile du fait de leur radicalisme religieux et de leur volonté de créer un Etat islamiste, régi par la charia. Mais même là, il ne faut pas désespérer. Il est arrivé aux Etats-Unis d’Amérique   d’avoir des pourparlers avec les Talibans, Le Président afghan Hamid Karzai en témoigne  dans un entretien au Wall street Journal.

Je fais confiance, sur ce plan, aux autorités religieuses du Mali, notamment le Haut Conseil Islamique. Mais toutes les bonnes volontés devront contribuer à la recherche de solutions pacifiques à cette dimension de l’occupation que ni le MNLA ni ses soutiens occidentaux n’avaient appréhendée à sa juste mesure.

Slate Afrique - Comment sortir de la crise?

A.D.T - Pour conclure, je voudrais m’adresser à mes concitoyens, notamment les populations, hommes, femmes, mais surtout les jeunes qui continuent d’être délibérément privés des clés de la compréhension de notre situation, de ne pas culpabiliser, ni désespérer.

La crise gravissime que nous traversons et que certains analystes et observateurs regardent de haut en la qualifiant de malienne, n’est que l’une des expressions du désordre mondial et d’un leadership distant des populations souvent arrogant et corrompu.

Les démocrates et les républicains auto-proclamés qui se posent en victimes au lieu de reconnaître leur part de responsabilité dans l’état de déliquescence des lieux et auront transformé l’espérance démocratique des années 90 en un immense désespoir. Il suffirait  que les partis politiques, ainsi que  l’ensemble de nos institutions acceptent de faire leur propre bilan en vue de se mettre résolument au service de leurs concitoyens, en l’occurrence les plus vulnérables qui attendent des réponses crédibles et honnêtes à leur demande de dignité.

Propos recueillis par Pierre Cherruau, Christian Eboulé et Abdel Pitroipa

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