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Gael Faye pendant un enregistrement. My space Gael Faye©
Gael Faye pendant un enregistrement. My space Gael Faye©

Gael Faye: l’homme qui pimente le rap français

L’enfant du Burundi nous parle de l’exil, du métissage, de la guerre, du génocide rwandais et d’amour.

«Pili pili sur un croissant beurre» sera disponible sur internet en juin avant d’être dans les bacs en septembre. L’auteur franco-rwandais Gael signe ainsi un premier album savoureux, avec des sonorités métissées.

Parcours d’un déraciné

Gael est né au Burundi d’une mère Rwandaise et d’un père français. En 1993 éclate un conflit très violent dans son pays natal. Deux ans plus tard, du jour au lendemain pour fuir la guerre, il quitte ses amis, sa famille, et sa maison au milieu de la nature. Fini alors les balades à pied nues dans la latérite, commence alors une nouvelle vie où l’horizon n’offre d’autres perspectives visuels que le bitume. Il vit alors au troisième étage d’une tour HLM à Versailles (en Région parisienne). La brutalité du changement lui laisse des traces.

«Ici je me heurtais à l'indifférence des gens. C'était une sensation de solitude et de déracinement. Être là sans le vouloir. J'ai attendu des années le jour d’un retour au pays, mais la guerre a duré plus de 10 ans et j'ai fini par m'habituer à la France».

Chaque 7 avril Gael est en deuil et pleure son Rwanda.

Pour extérioriser ses maux, le remède magique a été de poser des mots pour exprimer son ressenti. «Le rap c’est de la névrose qu’on soigne en métrique», explique l’enfant du Burundi. Très vite, Gael se rapproche du rap, ce grand frère qu’il n’a jamais eu.

L’enfant du rap français

«Quand je suis arrivé en France complètement perdu, c’est la rap français qui m’a expliqué ce qu’est la société française», explique le chanteur longiligne au regard profond.

«Le rap m’a raconté des histoires, m’a pris par la main, m’a appris la langue française mieux que l’école. Il m’a appris comment la malaxer, jouer avec elle, la faire rebondir sur la musique, comprendre l’argot, décrypter les codes d’un monde auquel je n’appartenais pas», avoue l’amoureux des mots.

Il s’est ainsi nourri du rap français. Cette musique des fils d’immigrés, qui prennent la parole pour raconter cet entre-deux qu’ils vivent, pas vraiment chez eux en France et ni chez eux sur les terres de leurs ancêtres. Gael est diplômé d’une grande école de commerce, et a travaillé ensuite deux ans dans la finance à Londres. De retour à Paris, commence alors les contrats précaires en journée et les scènes slam. Gaël fini par oser prendre le micro, parce que lui aussi avait des choses à raconter, et il veut aussi faire de son intime un message public.

Un album profond

Naturellement Gael cite Fanon pour parler des confessions de son album; «Il ne s’agit pas d’enfler le monde de ma personne». Pour autant, Pili pili sur un croissant beurre se veut autobiographique mais avec une nécessaire pudeur. Ainsi, à travers ses titres, l’enfant du Burundi nous parle de l’exil, du métissage, de la guerre, du génocide rwandais, d’Amour.

Dans le titre «Métis», il s’oppose à la sempiternelle idée qui veut qu’un métis soit un « «moitié-moitié, blanc-noir». Pour lui, il n’y a pas d’addition à faire, le métissage serait avant tout «de la fusion». Il ajoute même, «Le métis n’existe pas. Ce qui existe et qui peut faire de nous des métis c’est une double appartenance culturelle par exemple, ce qui n’a rien à voir avec la couleur de peau.» A Gael d’ajouter:

«j’ai grandi entre un père français qui a décidé de devenir burundais et une mère rwandaise qui a décidé de devenir française. Le métissage c’est comme toutes les cultures, ça se cultive, ça s’entretient ou bien ça se laisse en friche».

Le jeune homme du bitume aime briser les frontières, son rap est comme du hip-hop qui s’ouvre à d’autres horizons. L’album a été entièrement joué par une trentaine de musiciens, et traversé par de nombreuses influences, qui vont du rap américain type Fugees, en passant par la chanson française à texte, à la musique africaine congolaise et lusophone.

Des artistes de renoms ont participé à l’aventure de cet album, c’est le cas Bonga, Pytshens Kambilo, Ousman Danedjo, Julia Sarr, Tumi Molekane du groupe Tumi and The Volume, et Ben l’Oncle Soul. D’ailleurs le réalisateur de ce dernier, Guillaume Poncelet, a collaboré à l’élaboration du disque en signant avec talents ses arrangements. Le premier extrait de l’album s’appelle «Petit pays».

 

Le groupe Milk Coffee & Sugar en suspens

Après avoir assuré, avec son acolyte Edgar Sekloka d’origine camerounaise, les premières parties d’Oxmo Puccino, Beat Assailant, ou encore Hocus Pocus, Gaël se sent serein. «Avec Edgar nous fonctionnons comme un collectif en ce sens que même nos projets solo sont là pour en faire bénéficier le groupe, moi avec cet album solo, et lui avec ses romans et son recueil de poésie», d’ailleurs à chaque étape de créations de leurs travaux respectifs, les deux acolytes se soutiennent. Au gré de beaucoup de sacrifices, ils ont ensemble autoproduit un premier album en 2009.

Les sacrifices, les portes des professionnels du métier qui se ferment un temps, mais après la galère est très vite arrivé le succès de la rencontre le public. Le duo est même sacré "Découverte du Printemps de Bourges" en 2011. Le groupe vient également de signer en licence avec le label Motown France. «C’est une collaboration qui j’espère nous permettra d’apporter et de porter nos projets plus loin».

Riche de son expérience de studio et d’écriture avec son groupe, Gael peut un temps se consacrer à son projet d’album solo, un rêve nourrit depuis son arrivée en France. Le premier opus solo de Gael Faye est incontestablement une invitation au voyage à ne pas manquer. Un bon moyen, il vous permettra d’humecter les senteurs des rues de Bujumbura, d’imaginer les collines du Rwanda, avant de vous transposer dans les rues de Paris et de Londres.

Côté scène, un concert est prévu le 19 à la Maroquinerie avant une tournée en province cet automne.

Ekia Badou

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