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Ali El Wakwak à Benghazi © Droits réservés.
Ali El Wakwak à Benghazi © Droits réservés.

El Wakwak, l'artiste qui ne veut pas qu'on oublie la révolution libyenne

Depuis la fin de la guerre en Libye, l’artiste Ali El Wakwak expose ses sculptures géantes dans sa ville natale et berceau de la révolution libyenne, Benghazi. Ses matériaux de base, les restes des champs de bataille: douilles, obus, morceaux de tanks, casques, etc.

Veste en jean, malgré les 30 degrés, cheveux grisonnants tombant aux épaules et barbe hirsute, Ali El Wakwak, 65 ans, rappelle davantage un rockeur européen des années 80 sur le retour que l’«artiste officiel» de la révolution libyenne. Et pourtant!

Le 15 septembre 2011, David Cameron, Nicolas Sarkozy ou encore Bernard-Henri Lévy sont venus admirer ses sculptures, dans sa ville natale, là où la rébellion a commencé: Benghazi.

Dès mars 2011, soit à peine quinze jours après le début des manifestations, Ali El Wakwak amasse les déchets de la bataille: douilles, casques, morceaux de ferrailles de tanks, etc. L’artiste transforme ces artefacts de morts en sculptures.

Très souvent des effigies de soldats. Mais aussi de dinosaures. Car, «comme Kadhafi, ils ont disparu», s’amuse à expliquer Ali El Wakwak. Depuis la chute de Kadhafi, il explique que son œuvre est là pour que tout le monde se souvienne de cette révolution victorieuse. A Benghazi, mais pas seulement. A l’automne 2012, il  exposera ses œuvres à Rome, en Italie.

«Les soldats m’approvisionnaient en ferrailles»

Mais au début, en mars 2011, c’est l’art qui l’a guidé:  

«Quand j’ai vu ces pièces cassées joncher le sol, je me suis dit que cela constituerait un très beau matériau pour des sculptures. J’ai donc commencé à les ramasser. Et puis, à mesure que les révolutionnaires avançaient à l’ouest, vers Tripoli, j’allais dans les villes conquises pour m’approvisionner. A la fin, ce sont les soldats eux-mêmes qui revenaient avec des monceaux de ferrailles ramenés de la guerre. Huit mois après la mort de Kadhafi (20 octobre 2011, Ndlr), il m’en reste encore.»

Ali Wakwak officiait comme décorateur-sculpteur pendant la Jamahiriya kadhafiste. Il taillait dans le bois des figurines pour les touristes et il lui arrivait d’avoir des commandes du pouvoir, «si je n’acceptais pas, c’était la prison».

Il feuillette les photos de son aigle géant de cinq mètres qui ornait un bâtiment officiel, aujourd’hui détruit, à son grand regret. Ali, un révolutionnaire de la vingt-cinquième heure? Non, mais il n’a pas non plus été au front. «Je n’aime pas les armes», se justifie-t-il lapidairement.  

Le natif de Benghazi connaît les horreurs de la dictature. Sa pièce maîtresse est certainement son «mur des lamentations»: un mur de barbelés confectionné en lance-missiles et obus d’où tentent de s’échapper des visages horrifiés modelés dans des casques.

«Je voulais montrer le peuple libyen étouffé par le régime de Kadhafi.»

«Les vrais héros, ce sont les morts»

Les sculptures sont installées dans l’ancien palais colonial Graziani, qui a servi ensuite de résidence du Premier ministre sous l’ancien régime dans la capitale de la Cyrénaïque.

Situé face au port, la façade du bâtiment n’a pas été endommagée. Quand les révolutionnaires ont pris le bâtiment, ils ont incendié l’intérieur du hall qui reste encore noir de suie:  

«Je n’ai pas voulu qu’on touche aux murs. La couleur noir cadre bien avec mon travail», précise Ali El Wakwak.

Aujourd’hui, la population de Benghazi peut visiter librement le Palais et déambuler entre les sculptures, installées pour la plupart dans le jardin. Résultat, les habitants franchissent spontanément l’entrée pour faire un tour.

Imbarak est un ancien combattant. Il a combattu depuis le premier jour, et a suivi l’armée rebelle jusqu’à Syrte, le fief de l’ex-Guide libyen, situé dans le nord du pays. Jusqu’à la mort de Kadhafi. Au moment de franchir l’entrée du musée, il tient à dire:  

«Les vrais héros de la révolution, ce sont les martyrs, ceux qui sont morts.» Imbarak ne voit pas des sculptures, il voit la guerre:

«J’avais le même casque. Là, ce sont des Sam-6. Ce sont des lance-missiles russes. On peut tirer jusqu’à deux ou trois kilomètres. Et là, sur le mur, c’est des missiles Milan. Des armes françaises, vous savez. Je connais bien. C’était moi le tireur. Il faut s’allonger par terre avant de tirer. Avec ça, on peut viser jusqu’à cinq kilomètres.»

L’aspect artistique?  

 «Oui, c’est bien. Les gens doivent se  souvenir. Mais les sculptures ne doivent rester là tout le temps. Maintenant, la révolution est finie. Il faut penser à reconstruire le pays.»

«Le drapeau a changé, mais pas les gens au pouvoir»

Et la reconstruction passe par l’élection. Le 7 juillet, les Libyens sont appelés à voter pour une assemblée constituante. Fidèles à leur réputation de «rebelles», les habitants de Benghazi sont fiers d’avoir été l’étincelle de la révolution. Alors, ils redoutent l’extinction de la flamme. 

Ahmed est l’un des nombreux contributeurs anonymes à l’œuvre d’Ali El Wakwak. A 22 ans, il a été sur tous les fronts. L’une de ses nombreuses douilles tirées sert peut-être maintenant de peau à l’un des dinosaures. 

Le musée est là pour célébrer son engagement. Ahmed n’en a cure. Il veut que son pays tourne la page de Kadhafi et de la guerre.  

«Le drapeau a changé, mais pas les gens au pouvoir. Je voterai sûrement pour les fédéralistes (qui prônent une très large autonomie de l’Est du pays vis-à-vis de Tripoli, Ndlr)

Ali El Wakwak, se laissera probablement lui-aussi tenter par le vote fédéraliste. C’est là le seul point commun entre l’artiste et l’ancien combattant.

Ahmed se montre dubitatif sur l’existence du musée:  

«Je ne trouve pas que ce soit une bonne idée. Les sculptures sont dans le jardin. Les enfants peuvent contempler les armes librement, ce n’est pas bien.»

Depuis la guerre, Ahmed a deux balles logées dans le bras gauche. Trois de ses doigts sont immobiles. Comme une statue.

Mathieu Galtier

 

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Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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