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Aminata Traoré (au centre) © tous droits réservés
Aminata Traoré (au centre) © tous droits réservés

Mali: «Nous sommes dans une démocratie de façade» (2/3)

Militante altermondialiste et auteur de nombreux essais à succès sur l'Afrique dans la mondialisation, Aminata Traoré expose sa lecture de la crise que traverse son pays, le Mali.

Slate Afrique - Vous avez été aperçue parmi les visiteurs du Capitaine Sanogo au camp militaire de Kati durant les premiers jours du putsch. Quelle était la raison de ces visites?

Aminata Dramane Traoré - A ce sujet aussi je voudrais vraiment que certains de mes concitoyens me laissent en dehors  des querelles intestines et fratricides qu’ils préfèrent, visiblement, au débat de fond sur ce qui nous arrive et comment nous en sortir.

Contrairement à ce qu’ils prétendent je n’ai pas rendu visite au capitaine Amadou Haya Sanogo. J’ai répondu, comme d’autres Maliennes et Maliens, à son appel parce qu’il a cru devoir prendre attache avec les uns et les autres en vue de les informer de vive voix de sa motivation et de celle de ses compagnons.

Il se trouve que dès le 7 Février 2012, bien avant le coup d’Etat,  j’avais créé avec d’autres camarades, au niveau du Centre Amadou Hampaté Bâ (Cahba) que je dirige, un groupe de travail sur des solutions concertées et pacifiques de sortie de crise. J’ai demandé à certains membres de ce groupe de m’accompagner à Kati. C’est ce que nous avons fait. J’en suis devenue, à mon grand étonnement, une pro-putschiste. Selon mes détracteurs, mon tort serait de n’avoir pas condamné, même par principe, le coup d’État. Je ne condamne pas par principe. Parce je sais que nous sommes dans une démocratie de façade. Je ne juge et ne condamne que par conviction après avoir analysé la situation dont il s’agit.

Je crois d’une manière ou d’une autre que la partition de notre pays et l’occupation des trois régions du Nord constituent une réalité suffisamment dramatique pour ne pas soumettre notre société à d’autres déchirures dont celle qui fait des uns des démocrates, parce anti-putschistes, et des autres des apatrides ou presque. C’est trop simple et trop facile en ce qui me concerne. Je milite pour une démocratie qui ne s’habille pas de la légitimité de façade que confère le vote lorsqu’il ne donne pas lieu aux changements auxquels aspirent les électeurs et les électrices.

Slate Afrique - Mais est-ce que vous comprenez aujourd’hui les critiques contre l’ex-junte selon lesquelles, ils instrumentaliseraient la rue pour installer le capitaine Sanogo au pouvoir notamment après l’agression dont a été victime le président Dioncounda?

A.D.T - Cette agression que je déplore illustre le manque total de repères et d’ancrage culturel des processus dits de développement et de démocratisation. Nous appartenons à des sociétés qui ont leurs propres mécanismes de gestion des conflits et de négociation qui n’ont pas leur place dans un contexte où des institutions extérieures prennent le pas sur les espaces, les valeurs et les repères qui nous sont familiers.

Nous nous devons d’en tirer toutes les conséquences de telle sorte que la douleur et la colère du peuple malien puissent trouver leur expression dans le cadre de débats contradictoires. Cette exigence est à la fois vraie pour l’état national et pour les Etats regroupés au sein de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (Cédéao) et de l’UA. La Cédéao, en encourageant le Président Dioncounda Traoré à se maintenir en poste au-delà des quarante jours, alors qu’il avait déclaré qu’il n’y resterait pas une minute de plus si le peuple malien ne voulait pas de lui, ne l’a-t-il pas exposé à la vindicte populaire? 

De quel droit l’organisation panafricaine, qui se montre si maladroite et si anti-démocratique dans la gestion de la situation dramatique de notre pays, se permet-elle de proférer des menaces, dont celle de réprimer toute résistance à la restauration de l’ordre constitutionnel dit normal?

Restauration dont le peuple devrait pourtant être le premier instigateur et l’unique garant. Pourquoi la «communauté internationale», qui continue d’encenser le «printemps arabe», est-elle incapable de comprendre la colère et le désespoir des Maliennes et des Maliens, même si le fait de s’attaquer à l’intégrité physique du Président par intérim est inacceptable et condamnable?

S’agissant de la responsabilité du capitaine Amadou Sanogo, je n’ai pas les moyens de la prouver. Si je ne m’abuse. Des voix plus autorisées que la mienne, dont celle du premier ministre Cheick Modibo Diarra, se sont prononcées sur ce sujet.

Slate Afrique -  Les soupçons d’instrumentalisation portent sur la présence de l’armée au Palais et son manque de réaction face à l’agression de la foule...

A.D.T - Encore une fois, il ne faut pas sous-estimer la souffrance et le désespoir de la rue. Je ne pense pas que l’on puisse instrumentaliser si facilement des gens qui attendent impatiemment depuis vingt ans un changement démocratique répondant aux questions de vie ou de mort auxquelles ils sont quotidiennement confrontés.

Si ces laissés-pour-compte estiment avoir trouvé dans le coup de force du 22 mars 2012 l’occasion de tourner une page, je ne pense pas qu’ils se laissent pour autant instrumentaliser. Ceux d’entre eux, qui soutiennent le Capitaine Sanogo et ses camarades, sont d’abord des déçus de la démocratie libérale affairiste et corrompue.

Ils considèrent que sans le coup de force de mars 2012, le Mali serait encore dans la politique consensuelle du régime déchu, totalement muette sur le chômage endémique, la pauvreté, la corruption et l’impunité. C’est pour cette raison qu’ils attachent tant d’importance à la transition.

Slate Afrique -  Pour finir sur cette question de Sanogo, il y a quand même quelque chose qu’il faut noter. Il y a d’un côté, des pro-junte et de l’autre côté des anti, y compris au sein de la jeunesse dont vous dites qu’elle soutient Sanogo. Une partie de la jeunesse est quand même contre ce putsch...

A.D.T - Je n’ai pas dit que toute la jeunesse soutenait Sanogo. Mais force est de constater qu’il s’est constitué au lendemain du coup d’État, de manière spontanée, un nombre considérable de comités de soutien à ses auteurs, tant à Bamako qu’à l’intérieur du pays. Ce phénomène, que la plupart des médias passent sous silence est hautement révélateur du niveau de la déception de ceux et celles pour qui la démocratie devait œuvrer.  C’est cette réalité qu’il nous faut examiner avec la rigueur et l’honnêteté intellectuelle qu’exige la gravité de notre situation.

Quant à la division de la jeunesse malienne entre pro et anti putschistes, elle résulte comme celle de leurs aînés d’une divergence de lecture des faits qui n’est pas de nature à aiguiser leur conscience sociale et politique quant aux enjeux des mutations en cours. Ces jeunes divisés et souvent en colère contre le destin qui leur est infligé, se demandent pourquoi le chômage, la pauvreté, la faim, l’exil, et la guerre. Ils ont également besoin de gagner en confiance en eux-mêmes et en leur pays en vue de participer pleinement à sa reconstruction

Slate Afrique -  Sanogo n’a pas fait preuve d’une attitude de nature à démontrer un manque d’ambition. Comment expliquer qu'il soit à la fois accroché à certains privilèges que pourraient lui donner un statut d'ancien chef d’État  et en même cet homme providentiel d’une partie du peuple malien?

A.D.T - Ce n’est pas à moi de répondre à ces questions. Je crois qu’il ne faut pas occulter  celle plus fondamentale et plus urgente, de la démocratie et de la justice. Les  Maliens et les Maliennes, en l’occurrence les jeunes, aspirent à un leadership qui soit en phase avec leur demande de justice et de dignité. La focalisation du débat sur le capitaine Sanogo qui est le dernier arrivé sur la scène politique malienne, participe de cette tendance à la personnalisation à outrance du débat politique dans laquelle nous excellons en Afrique.

C’est le meilleur moyen de faire l’impasse  sur les circonstances qui ont occasionné le coup d’Etat. On perd ainsi de vue les exigences politiques, économiques, sociales et culturelles qui, dans l’avenir, pourront nous mettre à l’abri de ce type de dénouement.

La Cédéao, dont la mission première est l’intégration économique,  aurait dû éviter de s’enfermer dans une sorte de tête à tête avec Sanogo,  en accordant  l’attention nécessaire au cri de détresse des Maliens et des Maliennes qui, bien avant  la rébellion et le coup d’État, descendaient régulièrement dans la rue  pour se faire entendre. Ils sont restés inaudibles.

Mais comment reprocher ce déni de démocratie de la part de la Cédéao qui tente  tout simplement de s’acquitter de la mission ingrate de parrain sous-régional de la  gouvernance mondiale, qui lui a été récemment assignée? A l’instar des États qui la composent, la Cédéao s’est s’inscrite dans une logique ultralibérale avec un coût social d’autant plus élevé que le jeu politique consiste à se positionner non point pour défendre les biens communs mais pour séduire les «bailleurs de fonds»,  se maintenir au pouvoir ou en sortir en veillant sur ses arrières.  

Slate Afrique - Justement, quand vous parlez des parrains régionaux, un certain nombre d’observateurs pensent que le président du Burkina Faso joue un rôle de pompier-pyromane. Que pensez-vous de son rôle au Mali? Y a-t-il intérêt?

A.D.T - Je ne l’ai pas approché de près pour comprendre sa lecture de la situation et n’ai pas envie de spéculer sur les rôles et les intérêts spécifiques des protagonistes de cette crise. Il m’importe davantage de les interpeller-en tant que dirigeants- qui, par le truchement de la Cédéao et de l’UA, engagent aujourd’hui, de manière injuste et fort risquée, le destin du peuple malien par conformisme à un dogme politique qui n’a rien à voir avec  la démocratie par  et pour le peuple.  

Slate Afrique - Sans citer de noms, penser vous qu’il y a des acteurs politiques et économiques de l’Afrique de l’Ouest qui peuvent avoir intérêt à ce que des conflits durent au Mali, comme cela a été le cas en Côte d’ivoire, en Sierra Leone, au Libéria?

A.D.T - Je suis peut-être naïve mais j’ai du mal à croire, au point où nous  en sommes dans nos différents pays  qu’au lieu d’œuvrer pour la paix certains dirigeants s’ingénuent à déstabiliser leurs voisins en  difficulté.

Propos recueillis par Pierre Cherruau, Christian Eboulé et Abdel Pitroipa

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