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Les enfants de la crèche de Fayda à Tel Aviv. ©Ekia Badou
Les enfants de la crèche de Fayda à Tel Aviv. ©Ekia Badou

Haro sur les crèches clandestines

La forte présence d’immigrés illégaux en Israël a donné naissance ces dix dernières années à la prolifération de squats qui font offices de garderies clandestines à Tel Aviv. 4000 enfants les fréquentent, et non sans risque.

Tel-Aviv abrite 50 crèches non homologuées. Ces lieux de fortunes sont, tantôt des locaux vides réquisitionnés, des appartements loués pour l’activité ou tout simplement des logements de mères au foyer.

L’argent, c'est fatalement la première motivation. Chaque enfant rapporte minimum 100 dollars (environ 80 euros) par mois aux nourrices et si les parents se ruent dans ces garderies de fortunes, où les petits sont accueillis de 6H30 à 19H, c’est avant tout à cause de ces prix imbattables. Dans le public, il faut compter 500 dollars (environ 400 euros) par mois. 

Les familles se rabattent également vers ce système parce que faute de papiers en règle, elles n’ont pas la possibilité d’inscrire leur enfant dans le public. De plus, elles ne reçoivent aucune aide de l’Etat, réservée uniquement aux israéliens. Rare sont d’ailleurs les crèches publiques qui reçoivent les enfants des migrants illégaux.

Le marché est tenu avant tout par les Nigérianes, et les Ghanéennes, viennent ensuite les crèches des Philippines.

Dans le collimateur de la municipalité

«Les parents sont souvent en survie et ils laissent leurs enfants dans ces lieux précaires sans trop pouvoir réfléchir aux conséquences», explique Tamar Shwartz, directrice du centre municipal d’information de Mesila.

Depuis douze ans, l’association Mesila travaille en étroite collaboration avec la mairie de Tel-Aviv pour venir en aide aux différentes crèches clandestines.

«Ici c’est vraiment la jungle, si nous n’étions pas là pour surveiller tout ça, je pense que ça serait vraiment plus désastreux».

Deux enfants sont morts par négligence dans des garderies illégales. La dernière victime est un bébé de quelques mois étouffé en mars dernier par le contenu de son biberon enfoncé dans sa bouche. Cette méthode est appliquée par quelques nourrices qui ne trouvent plus le temps de donner le biberon aux nourrissons, et à l’aide d’un élastique celui-ci est maintenu au niveau de l’extrémité, sans que le nouveau né ait la possibilité de s’arrêter de boire aisément.

Ainsi, Mesila frappe aux portes de chaque lieu de garde et incite les «tantines», les nourrices, à suivre une formation de six mois dispensée par l’association.

Quand les femmes sont réticentes le centre social utilise le chantage.

«Je leur dis vous ne pouvez pas accueillir les enfants dans de telles conditions, nous allons repeindre pour vous les locaux, vous fournir des jouets et du matériel de puériculture, et une bénévole pour jouer avec les enfants, mais en contre partie vous devez suivre une formation gratuite sans avoir à vous déplacer», explique Tamar.

Fayda, est en Israël depuis six ans sous le statut de réfugié politique. Elle dirige une garderie illégale depuis près de trois ans. La Congolaise a été dénoncée par ses voisins, puis convoquée par la mairie.

Alors qu’on lui a demandé de mettre la clef sous la porte immédiatement, Fayda ne s’est pas démontée, au contraire, «mon projet est socio-humanitaire. J’apporte un service de qualité aux enfants de réfugiés qui ne sont pas aidés par la municipalité. Aidez-moi à leur offrir un mode de garde adapté. Prêtez moi un local même délabré, je pourrais le rénover, mais sachez que je ne pourrais pas fermer et laisser les enfants à la rue», a-t-elle plaidé.

 

Fayda et les enfants dont elle à la charge à Tel Aviv. ©Ekia Badou

Fayda est en sursis car elle sait qu’elle devra chercher un autre lieu, la municipalité ne peut offrir les aides résérvées uniquement aux israéliens. Mesila a ensuite pris le relais.

«Mesila me propose des jouets, de la peinture etc. Est-ce que c’est avec leurs jouets que je vais payer le loyer de l’appartement que je loue pour recevoir les enfants décemment?» ajoute Fayda excédée.

Malgré les murs décrépis de sa crèche, les enfants semblent épanouis et heureux. La trentenaire qui ne manque pas de ressources essaye actuellement de passer sous la tutelle de «Come and see», son assemblée religieuse enregistrée à la mairie, afin d’obtenir un statut légal et un local adéquat. 

Des services pas toujours adaptés

Fayda s’inquiète des fortes chaleurs qui vont bientôt sévir, car elle n’a pas les moyens de s’offrir la climatisation. Elle s'efforce de toujours fournir le maximum aux enfants. 

«J’offre aux enfants le petit déjeuner. Le déjeuner et le goûter sont assurés par les parents, mais je dois aussi jongler avec les familles en difficultés qui faute de moyen donnent du riz blanc et des pâtes sans accompagnements aux enfants. Je cuisine pour ceux là. J’achète des couches parce qu’il y a aussi des parents qui n’arrivent pas à fournir le minimum vital et même à me payer en une fois. Il me reste des miettes à la fin du mois, mais malgré cela je veux continuer», explique la Congolaise qui travaille aussi avec sa mère et sa sœur.

Educatrice de formation, elle propose aussi des activités éducatives et ludiques aux enfants. Un luxe par rapport à certaines de ces crèches clandestines. 

Sylvie a dû mettre son enfant dans une petite crèche comme celle de Fayda pour avoir plus de tranquillité.

«Ma fille Yemina revenait chaque soir avec son repas non entamé, et on me disait à chaque fois qu’elle ne voulait pas manger. Ma fille maigrissait, et semblait triste, et ses couches n’étaient pas assez changées. Elle avait des plaies aux fesses. Je n’étais pas tranquille», explique cette mère ivoirienne.

Elisabeth, 27 ans, a été bénévole pour l’association Mesila. Cette jeune psychologue franco-israélienne raconte ce qu'elle a pu voir: «J’avais mal au cœur quand j’allais dans certaines crèches. Certains enfants ne sortaient jamais de leur berceau. Aux larmes des petits, les nourrices avaient pour seule réponse un nounours balancé en plein visage. Les plus grands étaient scotchés au poste de télévision et ne sortaient jamais. C’était terrible».

En moyenne, dans les grandes crèches clandestines, les nourrices s’occupent de 20 à 40 enfants chacune.

Quand tous les berceaux sont pris, les malchanceux dorment à même le sol. Certains enfants semblent manquer d’affection, sont perpétuellement stressés et réclament beaucoup d’attention ou manifeste de l’agressivité.

Peu de moyens mais beaucoup d’amour

La crèche de Félicia est la plus ancienne et ressemble aux crèches modernes que l’on trouve dans le public. Les repas sont assurés, et il est le même pour tous.

Il y a trois salles, avec des couleurs flamboyantes et agréables. L’une est destinée aux plus grands (plus de 4 ans) avec une trentaine d’enfants, une autre pour les moyens avec également une trentaine d’enfants (de 2 à 4 ans), et une troisième pièce est destinée aux plus petits qui sont une vingtaine (jusqu’à 1 an et demi).  

La directrice est ghanéenne, et les deux autres employées sont Nigériane et Erythréenne.

«J’aime mon métier et je le fais avec beaucoup d’amour, il est important que tous les enfants soient bien traités. Ils payent tous le même prix, et ils ont tous la même attention» explique Félicia avec le sourire.

Il est évident que les six bras des employées sont insuffisants pour s’occuper en même temps de tous les petits, malgré la bonne volonté évidente.

Dans l’enceinte de la crèche il y a un brouhaha général dû au surpeuplement du lieu. Profitant de la promiscuité pour apprendre plusieurs langues, ces enfants ont l'air de petits génies. Ils jonglent entre l’Hébreu, l’Anglais, l’Arabe, le Français, le Russe, l’Amharique.

«Je sais qu’il y a beaucoup d’enfants dans les garderies africaines mais ma fille sera plus débrouillarde et plus vive en restant ici, avec plein d’autres enfants. En plus, je sais qu’elle est bien traitée chez Félicia», explique Svetlana, mère d’une métisse nigériane-russe de 4 ans.

Chez Fayda on n’échappe pas non plus à la mixité.

«J’ai des enfants du monde entier et chacun apporte sa culture. Les enfants du Pérou et de Colombie disent zapatos pour dire chaussures et tout le monde répète. Les enfants du Soudan disent Ta’al pour dire viens, je parle français et anglais avec eux, et eux parlent tous hébreu et anglais. Il y a aussi des enfants qui parlent érythréen. Ils font tous des phrases avec plusieurs langues, c’est rigolo. Ici c’est un saladier, un mélange merveilleux», ajoute-t-elle.

Compte tenu du champ d’action limité de la mairie de Tel-Aviv, Mesila et les différentes crèches de bonnes volontés continuent de mettre tout en œuvre pour accueillir au mieux les enfants de réfugiés, mais ils espèrent tous recevoir une aide, quelle qu’elle soit.

Leur objectif est de permettre aux 4000 enfants polyglottes en herbe d’avoir les mêmes chances de grandir que les enfants israëliens dans des conditions d’encadrement épanouissantes.

Ekia Badou

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Ekia Badou. Journaliste française.

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