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Manifestation le 8 juin à Tunis contre Jalel Brick. REUTERS/Zoubeir Souissi
Manifestation le 8 juin à Tunis contre Jalel Brick. REUTERS/Zoubeir Souissi

Tunisie : jusqu'où iront les salafistes?

La question est de savoir jusqu’où les salafistes vont aller dans leurs actions et jusqu’à quand le gouvernement restera réticent à engager une grande épreuve de force avec eux.

Mise à jour du 15 juin 2012: Après un début de semaine marqué par des violences en Tunisie, les islamistes ont lancé le 14 juin des signes "d'apaisement": le parti Ennahda, au pouvoir, et plusieurs factions radicales ont renoncé à manifester pour "défendre les valeurs du sacré" vendredi.

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Des affrontements d’une grande violence, des casseurs qui sèment la terreur, des forces de l’ordre qui font usage de leurs armes – et qui ont reçu l’autorisation de tirer à balles réelles en cas de besoin –, des tribunaux et des commissariats attaqués (et parfois incendiés), des quartiers populaires qui s’embrasent, le couvre-feu rétabli (puis allégé) sur Tunis et sa grande banlieue.

Voilà donc la Tunisie de nouveau en proie à l’agitation et à l’instabilité, cela à quelques semaines du début de la saison touristique. Dans les faits, tout a commencé avec une exposition d’art contemporain à La Marsa, en bordure nord de la capitale. «Un sacrilège» ont dénoncé des salafistes à propos de certaines œuvres dont une qui représentait une femme nue sous le regard d’hommes barbus.

Un peu dépassé par ces événements qui inquiètent la société, les autorités tunisiennes ont mis en cause «des groupes extrémistes», comprendre des salafistes mais aussi des membres de la mouvance d’extrême-gauche, et des «spectres du régime déchu», en clair des partisans de Ben Ali et des membres de l’ex-RCD, l’ancien parti au pouvoir désormais interdit d’activité. Selon les témoignages recueillis par la presse locale et étrangère, des délinquants et des jeunes désœuvrés ont aussi participé à ces échauffourées qui ont fait un mort par balle et plusieurs dizaines de blessés.

Activisme salafiste qui semble ne connaître aucune limite

«L’exposition à La Marsa n’a été que le catalyseur d’une situation déjà tendue», explique un homme d’affaires tunisien qui requiert l’anonymat. Il est vrai que la Tunisie n’en n’a pas fini avec ses problèmes majeurs et cela alors que les travaux de la nouvelle Assemblée constituante avancent à la vitesse d’un escargot. Il y a d’abord l’activisme salafiste qui semble ne connaître aucune limite.

Déterminé à instaurer un Etat islamique, les membres du parti Ansar el-Charia, ainsi que d’autres groupuscules qui lui sont plus ou moins liés, multiplient les provocations et les actions d’éclats. Dans un pays qui a longtemps connu une certaine tranquillité imposée d’une main de fer par la dictature de Ben Ali, ces incidents à répétition démoralisent une bonne partie de la population.

Les salafistes bénéficient de plus du renfort de jeunes laissés pour compte pour qui la chute du régime de Ben Ali n’a rien changé. Le chômage est toujours au plus haut, aucun plan de relance économique digne de ce nom n’a été mis en place et ce n’est pas la chute annoncée des recettes touristiques pour cet été qui va arranger les choses.

Une certaine indulgence du parti Ennahdha

Plus important encore, cette frange radicale de l’islamisme sait qu’elle peut compter avec une certaine indulgence du parti Ennahdha au pouvoir depuis octobre dernier. Malgré un discours officiel de fermeté et de mise en garde, le gouvernement tunisien semble en effet peu disposé à engager l’épreuve de force avec un parti qui défie ouvertement les institutions et l’ordre public et qui, plus important encore, bénéficie d’une sympathie au sein de la base d’Ennahdha.

De plus, le parti de Rached Ghannouchi sait que les salafistes sont un repoussoir qui lui permettent d’apparaître comme un moindre mal. D’ailleurs, la récente sortie d’Ayman al-Zawahiri, le numéro un d’Al Qaïda, qui a condamné et critiqué Ennahdha ne fait finalement que conforter la crédibilité de cette formation vis-à-vis des Tunisiens mais aussi des partenaires occidentaux de la Tunisie. Il est évident qu’Ennahdha joue un jeu dangereux dans cette affaire. Le risque est grand pour ce parti de se voir dépasser par les salafistes mais aussi par une partie de sa base qui reste convaincue que la réislamisation des institutions tunisiennes mais aussi de la vie quotidienne doit être poursuivie.

Appels à une intervention de l’armée

La question est donc de savoir jusqu’où les salafistes vont aller dans leurs actions et jusqu’à quand le gouvernement tunisien restera réticent à engager une grande épreuve de force avec eux. Les perspectives sont d’autant plus incertaines qu’une partie de l’opposition laïque – notamment une partie de l’extrême-gauche - joue elle aussi avec le feu en appelant de manière plus ou moins explicite l’armée à intervenir pour rétablir l’ordre. Un scénario qui a la faveur de nombreux Tunisiens lassés par l’instabilité de leur pays mais qui pourrait faire basculer ce dernier dans le chaos.

Dès lors, dans une atmosphère minée par les rumeurs alarmistes en tous genres, on comprendra pourquoi l’annonce de la condamnation à perpétuité (et par contumace) de l’ex-président Ben Ali n’a guère soulevé d’émotions. Pour mémoire, le parquet avait requis la peine capitale contre le dictateur en fuite dans un procès destiné à juger les responsables de la mort de dizaines de manifestants au centre de la Tunisie durant les manifestations de décembre 2010 et janvier 2011.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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