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Hortance Diedhiou sur le tatami de l’Athletic Club de Boulogne-Billancourt ©Stéphanie Trouillard
Hortance Diedhiou sur le tatami de l’Athletic Club de Boulogne-Billancourt ©Stéphanie Trouillard

Hortance Diedhiou: la lionne sénégalaise des tatamis

Championne d’Afrique, la judoka originaire de Casamance va participer à ses troisièmes olympiades. À Londres, cette athlète au caractère bien trempé espère devenir la première Sénégalaise à remporter un titre olympique.

Mise à jour du 30 juillet: La judoka sénégalaise Hortance Diedhiou a été éliminée aujourd'hui en 16e de finale par l'Autrichienne Sabrina Filzmoser. Elle a perdu son combat par ippon.

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Avec ses 54 kilos pour 1m65, son visage rond et enfantin et sa voix douce et posée, Hortance Diedhiou ne fait pas spécialement peur. Mais sur le tatami, c’est une toute autre histoire. La judoka sénégalaise est une combattante redoutable. Son palmarès parle pour elle: double championne d’Afrique sénior (-57kg), un titre de meilleur sportif du Sénégal en 2011 et trois qualifications pour les Jeux Olympiques.

Juste avant son entraînement du soir à l’Athlétic Club de Boulogne-Billancourt où elle est se prépare pour Londres, elle se souvient de sa première olympiade à Athènes.

«Je sortais du fin fond de mon village au Sénégal. Je savais déjà que c’était la compétition la plus grande que tout sportif rêve de faire, mais je ne savais pas la valeur et l’intensité que cela peut avoir. Du coup j’y suis allée comme d’habitude», raconte la jeune femme de 29 ans, assise dans l’herbe, à l’extérieur de la salle.

Pourtant ces Jeux en Grèce vont changer sa vie. Même si elle est éliminée en quarts de finale, elle fait une rencontre déterminante. Après sa défaite, la championne française Frédérique Jossinet vient l’encourager.

«Elle m’a demandé, où je m’entraînais, je lui ai répondu au Sénégal, chez moi. Elle m’a dit de venir en France pour percer. C’était un moment très fort pour moi. Si une grande athlète comme ça a vu quelque chose en moi, ce n’est pas rien».

Aidée financièrement par sa famille et soutenue par l’Ambassade de France, la judoka décide de partir en Europe. Elle quitte Ziguinchor, sa ville natale en Casamance pour le club de Venelles près d’Aix-en-Provence.

De Ziguinchor à la Provence

Pendant six ans, Hortance travaille dur pour faire progresser son judo. Elle enchaîne les compétitions nationales et internationales. En 2008, elle participe pour la deuxième fois aux JO à Pékin, mais échoue au pied du podium. Dans sa Provence d’adoption, la Sénégalaise fait la fierté du Judo Club Venellois.

Mais la belle histoire va mal se terminer. En 2010, après une demande de RSA, Hortance réclame une rémunération du club pour ses résultats et pour des cours. «Depuis le début, je n’avais touché aucun argent, alors que je rapportais tous les week-ends des médailles.» Sans peser ses mots, la championne parle même d’exploitation.

«Ils ont trop abusé de ma confiance, de ma gentillesse peut-être de l’Africaine innocente qui vient d’arriver. Je vivais dans le club, j’étais le gardien. Il y avait un petit hangar où on mettait les cartons et les kimonos, ils l’ont réaménagé avec un lit, un petit micro onde et un frigo». Pourquoi alors ne pas avoir réagi plus tôt? « Je suis venue pour apprendre donc ce qu’on me disait de faire dans le sport, je devais le faire. Et comme je vais rentrer chez moi plus tard pour enseigner, il vaut mieux se serrer la ceinture, se taire et apprendre», répond calmement la sportive.

Interrogé sur cette affaire, son entraîneur de l’époque, Dominique Gaudinière réfute ces accusations: «Elle a tenté de porter plainte et elle a été déboutée». Selon lui, le club n’était pas tenu de la rémunérer. «Elle ne donnait pas beaucoup de cours, explique-t-il, une fois tous les trimestres, où elle remplaçait un prof qui était absent. (…) On ne pouvait pas la salarier car elle n’avait pas de diplôme et que c’était en échange des bons rapports qu’on avait à ce moment là. Elle était hébergée et transportée gratuitement.»

La rupture est consommée. Hortance quitte le club. Malgré ce départ douloureux, son ancien coach garde le souvenir d’une grande championne. «C’est une battante, c’est quelqu’un qui est persévérant et qui sait tracer son chemin.»

Repartir à zéro

Ses bagages sous le bras, la judoka s’installe chez une tante à Paris. Une nouvelle ville pour un nouveau départ. Connaissant la réputation de l’Athletic Club de Boulogne-Billancourt qui a formé de grands champions de judo comme Cathy Fleury, Larbi Benboudaoud  ou Cécile Nowak, Hortance frappe à la porte de l’association. C’est ici qu’elle s’entraîne à quelques semaines des Jeux Olympiques.

«Tous les jours, le matin, je fais de la musculation. Je dois prendre un peu de poids, je suis un peu léger par rapport aux filles de ma catégorie. On demande moins de 57 kilos et j’en fais 54. J’ai encore beaucoup de marge, je travaille avec les entraîneurs pour essayer d’en prendre un petit peu

L’un de ses nouveaux coachs, Stéphane Brégeon connaît les soucis qu’elle a eus avec son précédent club. Mais pour ce spécialiste du judo, cette personnalité entière et bien trempée est une force.

«C’est une championne, c’est une athlète de haut niveau. Ils ont toujours des caractères pas faciles. (…) On ne peut pas avoir des combattants sur le tapis en compétition et avoir des agneaux à l’entraînement et dans la vie».

Pour lui, si elle arrive à canaliser ses émotions, elle peut créer la surprise aux JO. «J’espère qu’elle pourra aller chercher une place en demi-finale. Elle en a le potentiel

Ambassadrice de la paix

Une médaille olympique. Hortance en rêve depuis son enfance au Sénégal. À l’époque, la petite fille pratique la lutte, le sport national. «On fait des fêtes où les gens dansent et font des combats. On veut voir qui vont être les champions dans le village», raconte-t-elle. Mais un jour en regardant la télévision, elle découvre le judo.

«J’ai vu une Japonaise Tamura [NDLR : Ryōko Tamura, double championne olympique], que j’estimais beaucoup. J’ai dit a à mère que je voulais porter des habits pour faire des combats. Je ne voulais plus être nue car en lutte, on a juste un pagne au niveau de la taille. On n’est pas vêtu d’un kimono, je trouvais ça plus joli», se souvient-elle dans un grand éclat de rire.

Aujourd’hui, elle compte monter en haut du podium, comme son idole. Un défi personnel, mais aussi un objectif pour son pays. « Je vais chercher le premier titre pour le Sénégal, et pour l’Afrique noire qui n’a jamais eu de médailles dans le judo.» Fière de ses origines, Hortance porte toujours en elle la terre de ses ancêtres, la Casamance. À Londres, elle veut gagner pour sa région ravagée depuis 30 ans par un conflit entre l’armée et les rebelles indépendantistes.

«Ce n’est pas que le sport ou la gloire qui me fait chercher cette médaille. Je la veux pour cette paix qu’on demande et qui n’arrive jamais», murmure la championne entre deux sanglots. Mais très vite, la judoka efface ses larmes. Il est l’heure de reprendre l’entraînement. Juste le temps d’enfiler son kimono, Hortance est déjà sur le tatami.

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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