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Une centaine de réfugiés passent leurs nuits dans le jardin public Levinsky au sud de Tel Aviv. © Nathalie Hamou
Une centaine de réfugiés passent leurs nuits dans le jardin public Levinsky au sud de Tel Aviv. © Nathalie Hamou

Israël: Cachez ces réfugiés africains qu'on ne saurait voir

La tension monte dans le sud de Tel-Aviv, où vivent les migrants africains établis en Israël. Et l'afflux massif des demandeurs d'asile se confronte à l'absence d'une politique d'immigration dans le pays. Reportage.

Un théâtre de l'absurde se joue tous les jours dans les rues de Neve Sha'anan (littéralement «oasis tranquille» en hébreu), où a grandi le grand dramaturge israélien Hanokh Levin, dont les pièces prennent souvent des accents beckettiens.

Ce quartier défavorisé du sud de Tel-Aviv concentre la grande majorité des près de 65.000 migrants d'Afrique orientale qui ont gagné Israël ces cinq dernières années.

Chaque nuit, une centaine de sans domicile fixe s'endorment sur l'herbe du parc Levinsky; au centre du jardin public, où trône une bibliothèque, mise sur pied, voilà trois ans, par des bénévoles et des artistes israéliens, avec des ouvrages disponibles dans toutes les langues (une dizaine) parlées par les migrants africains.

Les bâtiments avoisinants abritent ici des foyers insalubres, là des studios loués 3.000 shekels (600 euros) par mois, où s'entassent une vingtaine de demandeurs d'asiles, pour la plupart, sans emploi.

Non loin, les rues commerçantes alignent des dizaines de boutiques Internet ou d'échoppes de vêtements, aux enseignes rédigées en tigrigna, l'une des langues parlées par les Erythréens, les plus nombreux à vivre sur le sol de l'Etat hébreu.

«A Tel-Aviv, les migrants africains peuvent tenir des boutiques sans permis de travail, être illégalement employés par des sous-traitants de la mairie, scolariser leurs enfants dans des établissements publics, et risquer la déportation», résume Sigal Rozen, porte-parole de l'organisation Hotline for Migrant workers

Un climat de tension permanent

La précarité frappant ces clandestins, qui ont traversé le Sinaï, pour échapper aux persécutions, à la conscription militaire ou aux tortures des prisons égyptiennes, n'est pas nouvelle.

«Depuis la signature de la convention de Genève en 1951 (sur le statut de réfugiés, Ndlr), les autorités israéliennes n'ont accordé le statut de réfugiés qu'à 157 demandeurs d'asile arrivés via l'Egypte, poursuit Sigal Rozen. A partir de 2007, elles ont cessé d'attribuer des permis de travail, pour lutter contre l'afflux massif de ceux que l'on présente comme des infiltrés.»

Mais ces six derniers mois, la situation s'est brutalement dégradée. Une cour de justice de Jérusalem vient de mettre un terme à la protection collective dont bénéficiaient jusqu'à présent près d'un millier de Soudanais du sud, suite à la proclamation à Juba, d'un nouvel État.

Idem pour les 3.000 ressortissants de Côte d'Ivoire, désormais menacés d'expulsion.

Depuis le 11 juin, une campagne d'interpellation a été lancée pour renvoyer ces migrants dans leur pays.

Un climat tendu qui pèse sur les groupes «non expulsables», à savoir les 35.000 Erythréens et les 15.000 Soudanais, qui forment le plus gros bataillons des clandestins.

D'autant que face à la montée de l'insécurité attribuée à la présence des migrants africains, qui représenteraient de 5 à 10% de la population de Tel-Aviv, la classe politique a durci le ton.

Guy Yusef, le Darfouri qui aimerait obtenir un statut de réfugié en Israël pose devant la «bibliothèque des migrants» installée au coeur du parc Levinsky à Tel-Aviv. ©Nathalie Hamou

Deux récents cas de viol commis par des Erythréens, dans le quartier de la gare centrale, ont mis le feu aux poudres.

Des manifestations «anti clandestins», organisées par les résidents du sud de Tel-Aviv se sont multipliées sur fond de publication de fausses statistiques attribuant aux infiltrés 40% de la hausse de la criminalité dans la cité balnéaire.

Des chiffres vigoureusement démentis par la police. N'empêche qu'à Neve Sha'anan, la cohabitation a volé en éclat.

«Les attaques racistes ont pris de l'ampleur. Les gens nous disent ouvertement: on ne veut pas de toi», témoigne Guy Yusef, 24 ans, un ressortissant du Darfour qui dispose d'un permis de résidence temporaire, quatre ans après son arrivée.  

«Je me considère comme un réfugié, un statut que l'État d'Israël refuse de nous accorder.»

Une politique nationale d’immigration inexistante

Au douzième étage de la mairie de Tel-Aviv, Assaf Amir, l'un des cinq adjoints élu sous la bannière Rov Ha Ir, le Parti des jeunes, est dans ses petits souliers. Passant en revue les différents services municipaux mis en place pour améliorer la vie des migrants africains, ce responsable condamne avec vigueur «l'absence de politique d'immigration» au plan national.

«Les ressortissants qui ne peuvent être renvoyés dans leurs pays devraient recevoir un permis de travail», souligne-t-il. Avant de pointer que Tel-Aviv n'est plus en mesure d'absorber 1.500 à 2.000 nouveaux infiltrés par mois.

Pour Shlomo Maslawi, membre du conseil municipal inscrit au parti Likoud, «la ville a fermé les yeux et laissé s'installer une situation ingérable».

A l'origine de plusieurs manifestations contre les infiltrés, ce résident du quartier populaire Ha Tikva, qui compte de nombreux clandestins, se défend de tout préjugé raciste.

«Simplement, prévient-il, le fardeau de l'immigration illégale ne peut pas être supporté par les couches les plus défavorisées de la population.»

Nathalie Hamou, à Tel-Aviv

 

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Nathalie Hamou. Journaliste française, spécialiste des questions internationales.

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