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Un marché de Tunis, décembre 2012. © FETHI BELAID / AFP
Un marché de Tunis, décembre 2012. © FETHI BELAID / AFP

Quand le halal s'impose partout en Tunisie

La révolution du jasmin a provoqué un téléscopage des mentalités. Un café halal vient d'ouvrir et les grandes surfaces proposent différents modèles de burkini.

Le hasard a voulu que je naisse en Algérie, quelque part non loin de la frontière tunisienne, c'est pourquoi je me rendais souvent dans ce pays voisin. Enfant, j'aimais les séjours dans les hôtels de ce pays étrange et familier à la fois, pas tout à fait le même que le mien, ni tout à fait un autre. Adolescente dans les années 90, ces escapades vers l'Est me «dépaysaient»; j'étais contente de me promener tard le soir en toute sécurité, de pouvoir aller en boîte avec mon père ou simplement de circuler en short, sans craindre l'agression ou l'insulte.

C'est peut-être une vision très réductrice et ultra-superficielle, mais la jeune fille de 18 ans que j'étais, à l'époque, ne demandait pas plus que des vacances réussies.

Printemps arabe: hiver des femmes

Il n'est plus sûr aujourd'hui que la Tunisie puisse offrir le même «dépaysement exotique». Au lendemain de la victoire d'Ennahda, les Tunisiens découvrent qu'une frange non négligeable d'entre-eux aspire à un autre modèle de société.

Quelques jours après leur éclatante victoire électorale, Souad Abderrahim, porte-parole du parti Ennahda donne le ton et déclare à la radio:

«La liberté absolue n'existe pas, la liberté, c'est d'abord respecter les traditions et les règles morales (...) Il ne manquerait plus que les lois protègent ces femmes célibataires qui vivent dans la transgression de nos valeurs

En marge de cela, la venue de prédicateurs égyptiens radicaux, comme Wajdi Ghanim, qui prônent l’excision ou la lapidation, ou l'arrivée d'une délégation composée de 500 femmes appartenant au mouvement Hizb Ettharir (pouvant se traduire par parti de la libération) venue promouvoir l'idée d'un 6e Califat, ne va pas servir la lutte pour l'égalité.

Bien que le Code du Statut personnel, promulgué par feu Habib Bourguiba (président de la Tunisie de 1957 à 1987) et garant des droits de la femme tunisienne, soit toujours en vigueur, depuis février 2012, le ministère de l’Intérieur autorise une association à caractère religieux à légalement promouvoir la vertu et à prévenir le vice, une sorte de police des mœurs.

Le fondateur de l'association  Ali Al-Elmi confie au quotidien arabophone Assabah: 

«D'une certaine manière, cette association contribuera à l'assainissement de la société tunisienne, à la débarrasser des dérives et déviances dans les aspects sociétaux les plus simples.»

N'est-ce pas, là, un formidable outil d’ingérence dans les libertés individuelles? L'idée est semée et n'a pas fini de faire son chemin. Une animatrice de la chaîne nationale El Watanya se fait insulter en direct pour «son manque de pudeur». Il est à prévoir que l’exception du monde arabe que constitue le statut des femmes dans cette société sécularisée soit menacée.

À la fin des années 80 en Algérie, des âmes «bien intentionnées» invitaient diplomatiquement leurs sœurs à un comportement plus conforme à leur vision radicale de l'islam. Quelques années plus tard, en 94, Katia Bengana, une jeune Algérienne de 17 ans se fait assassiner sur le chemin de son lycée pour avoir refusé de porter le voile.

Démocrates, progressistes, opposants: tous des mécréants!

Avant la révolution, la frontière entre le profane et le sacré était assez claire. Au cours des derniers mois, la démarcation s'est faite de plus en plus imprécise; l'affaire de Nessma TVen est un exemple édifiant: le patron de la chaîne se retrouve devant les tribunaux pour avoir diffusé Persepolis, film qui fut projeté, quatre ans plus tôt, dans les salles de cinéma sans provoquer la moindre réaction.

Nassredine Ben Saïda, directeur d'un quotidien arabophone Ettounissia a écopé d'une amende pour atteinte à l'ordre public et aux bonnes mœurs à cause de la publication d'une photo de femme légèrement vêtue. En avril 2012, Jaber El Majri, professeur d'anglais et Ghazi El Beji, écrivain, sont condamnés à 7ans de prison et à verser une amende de 600 euros pour propagation d'idées anti-islamiques.

Un groupe de salafistes s'est rassemblé dimanche 10 juin devant la galerie Printemps des Arts à La Marsa, un quartier résidentiel dans la banlieue nord de Tunis, en signe de protestation et pour exiger le décrochage d'œuvres jugées insultantes pour l'islam. Une chasse aux sorcières et à 'l'islamiquement incorrect' semble être menée.

Les intellectuels tunisiens soulignent dans un manifeste la dangerosité de la répétition de ces actions répressives et l'urgence de la situation:

«Les agressions contre les intellectuels, les artistes, les universitaires, lesacteurs politiques se sont multipliées. Des appels au meurtre s’élèvent de mosquées transformées en lieux de sédition et d’activisme politico-religieux, les violations touchant l’intégrité des institutions et des personnes ne suscitent ni l’intervention de la police, qui observe les exactions sans agir.»

Un prédicateur salafiste proche d'Ennahda, Béchir Ben Hassen, pousse la logique de la diabolisation en l'étendant jusqu'aux opposants politiques:

«Tous ceux qui s'opposent au gouvernement légal, qu’ils sachent qu’ils nedéfendent pas l’islam, mais cherchent à nuire à la religion et aux musulmans», déclare-t-il, lors d'un prêche.

Vers un business halal

Si le secteur touristique tunisien connaît une grave crise qui menace la stabilité du pays, Abou Iyadh, chef des djihadistes salafistes, propose devant 5.000 militants, lors du grand rassemblement de Kairouan, une relance par l'investissement dans un tourisme respectueux des préceptes islamiques. Sous entendu, sans  alcool et sans mixité.

Il propose également la construction d'infrastructures médicales dédiées exclusivement aux femmes afin «que leur dignité soit conservée».

Parallèlement à ces déclarations, à travers tout le pays, les commerces jugés illicites; comme des bars servant l’alcool, des débits de boissons ou des maisons de tolérance, sont mises à sac par des groupes salafistes.

La nature ayant horreur du vide, le premier café 100% halal a été inauguré au mois de mai. On y sert, bien évidemment, uniquement des boissons sans alcool (je me demande s'ils vendent du Coca-Cola, symbole occidental par excellence?). Seule la diffusion de musique religieuse y est permise et les femmes ne sont pas acceptées.

Le groupe Carrefour a même inclus dans sa nouvelle collection destinée aux Tunisiennes, un large choix de burkini, nom donné aux combinaisons de bain couvrant la totalité du corps.

En dehors de toute considération idéologique, 35 dinars en moyenne pour l'ensemble de bain (18 euros dans un pays où le Smic se situe aux alentour de 130 euros) le marché duhalal wear semble ne cibler, pour l'instant, que les bourses les plus aisées, à moins que des mécènes wahabistes, dans une largesse magnanime, subventionnent ces produits.

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