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Discours du Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus lors du New York Forum de Libreville, 8 juin 2012. AFP PHOTO/WILFRIED MBINAH
Discours du Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus lors du New York Forum de Libreville, 8 juin 2012. AFP PHOTO/WILFRIED MBINAH

L'Afrique est le continent des opportunités

La croissance est au rendez-vous sur le continent. Au-delà du message d'optimisme insufflé par le New York Forum de Libreville, l'économie africaine doit surmonter de nombreux obstacles.

Trois jours passés à Libreville au New York Forum Africa, du vendredi 7 au dimanche 10 juin,  ne disent rien de l’Afrique. Des difficultés de tous les jours pour simplement survivre, de la démographie explosive, de l’exode rural dans des villes tentaculaires, du trop d’eau, du manque d’eau, de l’insécurité, des petits commerces colorés, de la musique partout, des travaux jamais finis, de la vie de débrouillardises et de petites rapines, de la dolence et de la bonne humeur.

Mais tout y était quand même dans ce Forum organisé en une «cité de la Démocratie» qui n’est qu’un grand parc bunkerisé, en pleine ville où les nombreux Chinois présents reconnaissent leur «Cité Interdite». Tout y est aussi d’une inauguration par le  président gabonais Ali Bongo arrivé en long et inutile cortège de voitures blindées et de Porsche Panamera, sirènes hurlantes. Tout y est encore de ces petits défauts qui, ici comme partout en Afrique, font capoter les grands projets, le wifi qui casse, le bus qui attend sans qu’on sache jamais pourquoi, le «il y a toujours un truc qui manque» comme les petites cuillers ce matin au petit déjeuner.

Un message d'optimisme

Tout y était, plus sérieusement, dans les débats. Ce Forum, le premier du genre, visait à dire au reste du monde qui l’ignore que l’Afrique est en développement: 5% de croissance depuis dix ans en moyenne, c’est aussi bien que l’Asie de l’est (le lent Japon compris il est vrai). Richard Attias, le fondateur qui, un temps, a travaillé pour le Forum de Davos voulait aussi qu’en plus des «panels» réunissant des experts, politiques et chefs d’entreprises, s’organise un «Networking» de rencontres et d’affaires qui se montent. Cette mayonnaise semblait prendre elle aussi: l’Afrique est le continent des opportunités.

Ce message d’optimisme n’est pas infondé, loin de là. L’Afrique doit d’abord sa croissance aux prix des matières premières qui se sont envolés depuis une grosse décennie à cause de la Chine. Chine qui, pour sécuriser ses approvisionnements de pétrole, de minerais comme de denrées alimentaires, a décidé d’investir sur tout le continent à sa manière: beaucoup, systématiquement, avec constance, mais aussi avec brutalité et ignorance des populations. Pékin qui a compris sa mauvaise image auprès de peuples au chômage qui voient débarquer des ouvriers de chantiers chinois, essaie de corriger mais avec maladresse, la compassion n’est pas son genre.

Une nouvelle génération d'entrepreneurs

Mais le prix des matières premières et les investissements asiatiques n’expliquent pas tout. L’Afrique croît aussi parce qu’elle a fait naître une nouvelle génération d’entrepreneurs, formés dans les universités américaines et anglaises, pragmatiques et déterminés. Les dirigeants ont aussi changé, comme le fils Bongo, Ali, qui comprend qu’il n’est que temps de diversifier une économie que son père, Omar, a laissée complètement dépendante de la rente pétrolière.

Tout cela donne, dans un nombre de plus en plus grand de pays, une nouvelle politique économique africaine qui correspond aux canons universels de l’époque: le consensus de Washington du tout libéral et tout export est terminé, il faut équilibrer la croissance avec un développement de la consommation interne, l’Etat est de retour pour investir dans les infrastructures qui améliorent les conditions de cette croissance: les routes, les ports, les télécoms, mais aussi l’éducation aujourd’hui défaillante.

Ajoutez une politique agricole pour se mettre au niveau international de compétitivité (on est aux balbutiements), une politique de concurrence pour abaisser les prix des services et, enfin, des conditions générales juridiques et fiscales «business friendly» pour attirer les capitaux et vous obtenez un ensemble d’actions contre lesquelles il n’a dans l’ensemble rien à dire. La direction est bonne.

Opportunités et obstacles

Mais… il y a partout des petites cuillers qui manquent et qui freinent, sinon font échouer toutes ces bonnes intentions. L’Afrique devrait croître beaucoup plus vite que 5%. Mais elle peine à dégager sa route. Le continent des opportunités? Oui. Mais le continent plus encore des obstacles.

En voici une liste.

- les conflits et l’insécurité non seulement excluent certains pays de l’émergence du continent mais prolongent la vieille mauvaise réputation africaine de la terre de guerres. Les capitaux hésitent encore.

- La corruption. Si certains dirigeants tentent de sortir de l’exploitation personnelle éhontée des richesses de leurs sols, leur bonne volonté se perd vite dans les rangs inférieurs du pouvoir et de la bureaucratie. Les progrès sont lents. Tous les projets butent à tous les étages sur la prévarication, plaie ouverte.

- L’éducation. Le capital humain est peu enrichi. Former à Harvard une petite élite ne suffit pas, il faut professionnaliser toute l’échelle éducative, pour que la Chine ne trouve plus indispensable de faire venir ses ouvriers.

- Les infrastructures manquent partout pour que les flux des marchandises et des personnes soient simples et peu chers.

- Les infrastructures interétatiques trans-Afrique sont inexistantes rendant l’intégration régionale difficile. Les douanes sont des barrières difficilement franchissables, les taxes (tarifs interrégionaux) sont trop élevées. Les pays qui observent qu’ils produisent chacun à peu près la même chose que leurs voisins veulent encore défendre leurs propres producteurs par des protections, alors qu’ils devraient choisir d’ouvrir la compétition pour faire profiter leurs consommateurs des effets d’échelle. Les marchés de capitaux sont également cloisonnés.

- L’Agriculture reste vivrière. Ce n’est pas un mauvais point de départ que de vouloir d’abord nourrir sa propre population, mais encore faut-il que les rendements ne soient pas trop faibles pour qu’une petite barrière d’entrée dans le pays suffise. Sinon, c’est pénaliser les consommateurs des villes, choix politiquement impossible. Pour relever ces rendements, la nouvelle révolution verte impose des réformes foncières, financières et technologiques colossales. Ce n’est sûrement pas la partie la plus facile même s’il y a à beaucoup apprendre de l’Amérique du sud, avec prudence.

- Les fuites de capitaux demeurent l’apanage des pays instables et incertains.

- Les inégalités en croissance. Tout développement accroît les inégalités, l’Afrique, terre de solidarité, devra trouver sa manière de soutenir les plus faibles sans pénaliser les plus forts. C’est le «nouveau modèle africain» qu’il faut trouver.

L’Afrique, terre d’obstacles à ses propres opportunités. Mais le déclic a été entendu. Une nouvelle classe moyenne forte de 60 millions de personnes a émergé. C’est maintenant à elle de dégager la route.

Eric Le Boucher, co-fondateur de Slate.fr et directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos, à Libreville

 

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Eric Le Boucher

Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect».

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