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La machine à piler n'existe toujours pas et ce sont les femmes qui s'acquittent de cette corvée. OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP
La machine à piler n'existe toujours pas et ce sont les femmes qui s'acquittent de cette corvée. OLIVIER LABAN-MATTEI/AFP

Les Ivoiriennes ne sont pas des objets au service des hommes

La vidéo de la star du coupé-décalé DJ Arafat en train de battre son ex-petite amie est révélatrice de l'attitude des Ivoiriens envers les femmes. Pour l’éditorialiste de Fraternité Matin, le combat pour l'égalité des sexes est plus que jamais à mener.

Il y a quelque temps, un petit clip a circulé sur YouTube, montrant une de nos jeunes stars de la musique en train de battre sauvagement une jeune fille. Il a beaucoup fait jaser. Certains se sont étonnés de la passivité de la jeune fille, d’autres ont plutôt souligné l’effet négatif du comportement de cet artiste sur les jeunes dont il est l’idole.

Au-delà de l’anecdote, l’affaire n’est pas allée plus loin. Je n’ai, en effet, pas entendu une seule association de défense des droits de l’homme ou de la femme crier au scandale. Cette star est toujours adulée par les jeunes, dont une majorité de filles.

Pour ma part, ce clip m’a plutôt amené à réfléchir sur notre attitude envers les femmes, nos femmes. Et il m’est revenu en mémoire cette scène à laquelle j’ai assisté, il y a de cela plusieurs années. Un homme battait sa femme derrière la porte close de sa maison.

Les voisins, en entendant ses hurlements, sont allés frapper à la porte pour supplier l’homme d’arrêter. Lorsqu’il a fini par leur ouvrir et que les voisins lui ont reproché ce qu’il faisait subir à sa femme, il leur a demandé, d’un air sincèrement étonné, comment ils pouvaient l’en blâmer.

La femme appartient à la famille de son mari

Sa femme, en tant que sa possession, était son bien, dont il pouvait disposer comme il l’entendait, qu’il pouvait battre comme il lui plaisait. Outré qu’on l’ait dérangé pour si peu, il referma violemment sa porte et se remit à battre sa femme.

Aucun voisin n’osa le déranger à nouveau. Parce qu’au fond d’eux, ils lui avaient donné raison. C’était SA femme, il pouvait donc en faire ce qu’il voulait. Et chacun des voisins devait se dire que lui-même n’accepterait pas qu’un voisin l’empêche de battre, lui aussi, sa femme.

Dans notre mentalité, que malheureusement nous avons transmise à nos enfants, comme en témoigne le comportement de ce jeune artiste, la femme est un objet dont on peut disposer comme on veut, surtout lorsqu’on l’a épousée, ou, chez les plus jeunes, lorsqu’elle est devenue la «copine attitrée».

Dans plusieurs de nos coutumes qui sont encore vivaces, la femme appartient à la famille de son mari. Et lorsque celui-ci disparaît, elle fait partie de l’héritage qui est transmis à ses frères, comme tous les autres objets que possédait le défunt.

Dans d’autres coutumes tout aussi vivaces, la richesse d’un homme ne se mesure-t-elle pas au nombre de femmes qu’il possède, comme ailleurs cela se mesure au nombre de vaches collectionnées? N’est-ce pas ce que nous avons perpétué dans la vie moderne en multipliant le nombre de maîtresses comme de voitures, au fur et à mesure que croît notre fortune?

En plein dans le «mil»

Il y a quelques années, dans les colonnes de ce même journal, j’avais rapporté une anecdote racontée par Albert Londres dans son livre Terre d’ébène. Il racontait qu’au début de la colonisation, un ingénieur français inventa une machine qui pilait toute seule, libérant ainsi les femmes de cette corvée. Les hommes s’insurgèrent contre cette invention au motif que si les femmes ne pilaient plus, elles n’auraient plus rien à faire, et cela, ils ne pouvaient l’accepter.

Après la parution de cet article, un lecteur m’écrivit des Etats-Unis pour m’expliquer très sérieusement que le fait de passer la journée à piler le mil ou le foutou sociabilisait les femmes, les empêchait de faire n’importe quoi, et leur faisait faire du sport sans qu’elles s’en rendent compte.

Et depuis lors, aucun ingénieur africain n’a essayé d’inventer une machine qui remplacerait le pilon et le mortier, ce qui ne devrait pas être très compliqué. Pourquoi se donner cette peine, puisqu’il y aura toujours, en ville ou au village, des femmes pour piler le repas des hommes?

Au fond de nous, nous considérons encore les femmes comme des objets conçus pour le plaisir et le service de l’homme. Et le vrai combat que devraient mener tous les hommes et femmes modernes de ce continent épris de progrès est de faire en sorte que cette perception de la femme disparaisse totalement de nos mentalités et ne soit pas transmise aux jeunes générations.

Le jour où l’homme africain comprendra que la femme est sa parfaite égale au niveau des droits, le jour où il la respectera pleinement, le jour où il la libèrera de toutes les corvées, l’Afrique fera un grand bond en avant.

Venance Konan (Fraternité Matin)

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Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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