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Camille Vital. © Services de communication de la présidence de la HAT.
Camille Vital. © Services de communication de la présidence de la HAT.

Madagascar: Où est la sortie de crise? (Màj)

Le général Camille Vital s'est succédé à lui-même à la tête du gouvernement malgache. De Premier ministre offensif, il devra muer en homme de consensus. Difficile d'y croire.

[Mise à jour le 27 mars 2011. Le Président de la Haute Autorité de la Transition à Madagascar, Andry Rajoelina, et le Premier ministre, Camille Vital, ont annoncé la composition du nouveau gouvernement malgache le samedi 26 mars 2011 à Antananarivo. Il comprend 32 membres (six femmes et vingt-six hommes), dont deux ministres d’Etat, vingt-neuf ministres et un secrétaire d’Etat].

***

Depuis le début de la semaine, Madagascar attendait son nouveau Premier ministre. Pas n’importe lequel: un Premier ministre de consensus dans une crise politique qui dure depuis plus de deux ans.

Finalement, le président de la Haute Autorité de la Transition (HAT) Andry Rajoelina (qui a pris le pouvoir le 17 mars 2009 appuyé par l'armée) a maintenu le général Camille Vital, après avoir auditionné personnellement les sept candidats —dont l'heureux vainqueur— proposés par différents partis malgaches.

En décembre 2009, Camille Vital, alors colonel en disponibilté et inconnu en politique, avait pris la tête du gouvernement à un moment critique. Sa prise de fonction avait marqué la fin d’un processus de partage du pouvoir de transition, dans le cadre d’une sortie de crise neutre, consensuelle et inclusive, et ce sous la houlette de la société civile malgache et de la communauté internationale.

C’étaient les accords de Maputo et Addis-Abeba, qui bien que signés par toutes les parties impliquées, à savoir les trois mouvances des anciens présidents malgaches et celle du président de la HAT, n’ont jamais été appliqués, notamment en raison de leur rejet ultérieur par Andry Rajoelina et sa mouvance.

Depuis, en dépit de la kyrielle de formations politiques qui ont noué un dialogue avec le régime en vertu d'un accord politique, la HAT n’est toujours pas reconnue par la communauté internationale. Mais le 10 mars 2011, Vital avait posé sa démission et celle de son gouvernement avec le sentiment du devoir accompli.

«C’est ce gouvernement qui a été la cheville ouvrière de l’élaboration de la nouvelle Constitution et, surtout, de l’organisation du référendum qui nous a permis d’entrer dans la IVe République dans laquelle nous vivons aujourd’hui», l’a remercié Andry Rajoelina dans un discours.

Néanmoins, la Gazette de la Grande Île juge sévèrement le bilan de Vital, qui «n’a guère brillé… sur tous les plans. Notamment, dans les domaines de la sécurité, de la diplomatie, de l’économie, etc.».

Le médiateur international ne fait pas l'unanimité

La démission du gouvernement est intervenue dans le cadre d’un autre cycle de négociations qui porte la griffe du médiateur international, le docteur Leonardo Simão, ancien ministre des Affaires étrangères du Mozambique.

L’objectif d’une sortie de crise consensuelle et inclusive est le même. La feuille de route de Simão, présentée fin janvier 2011 à Madagascar, a donné lieu à d’intenses tractations, et deux révisions. Le tout a été couronné par une cérémonie solennelle et médiatique, au cours de laquelle un document a été paraphé —et non pas signé— le 8 mars à Ivato, près de la capitale malgache Antananarivo.

Il ouvre la voie à la mise en place d’institutions de transition en charge des affaires jusqu’à la tenue d’élections équitables et crédibles, notamment législatives et présidentielles, prévues cette année.

Mais la méthode Simão n’a pas convaincu tout le monde. Dans un communiqué, le président déchu Marc Ravalomanana considère comme non valide la feuille de route actuelle et plaide pour la réunion d’un sommet «des chefs de file des entités principales composant les partis politiques ayant participé au processus de Maputo, pour conclure les discussions et les négociations qui doivent demeurer en cours».

Rappelons que la feuille de route ne lui autorise de rentrer à Madagascar «qu’après l’instauration d’un environnement politique et sécuritaire favorable».

Quant aux trois mouvances des anciens présidents qui présentent un front uni contre le régime de la HAT, elles s’appliquent à faire la tournée des ambassades à Madagascar pour déposer une lettre de contestation de ladite feuille de route. Tous considèrent qu'elle fait la part belle au président de la HAT, qui est considéré comme chef de l'Etat avec des prérogatives jugées excessives.

Une feuille de route encore dans le flou

Interrogé par Slateafrique, deux experts malgaches soulignent que cette feuille de route de sortie de crise est entourée d'un flou général, auprès de l'opinion mais aussi des partis.

Le politologue malgache André Rasolo insiste sur «la nécessité de réunir les acteurs politiques autour d’une table pour discuter ensemble, au lieu de consultations entre Simão et chacune des parties». Il se dit «sceptique sur le processus en cours» et regrette que la société civile malgache, fortement impliquée dans l’effort national de médiation, ait été écartée par l'émissaire international.

C’est «le paradoxe de la démarche de Simão»: sa feuille de route confie à la société civile le suivi et le contrôle de son application, mais le texte ne lui a pas été envoyé officiellement, notamment à la Coordination nationale des organisations de la société civile (CNOSC), dont il est membre.

Sans la participation de l’opposition formée par les trois anciens présidents, le professeur de droit Jean-Eric Rakotoarisoa émet également des doutes sur les chances de réussite du processus actuel:

«Je ne suis pas sûr que l’on puisse sortir de la crise avec cette feuille de route. Cela dépendra de la personnalité du Premier ministre de consensus et de sa capacité de dialoguer avec les trois mouvances», confie-t-il.

Néanmoins, «il faut aller par étapes, mettre sur pied le gouvernement puis le comité de réconciliation pour avancer progressivement». Surtout, «le gouvernement doit faire ses preuves, cesser les arrestations, détentions et procès arbitraires».

A cet égard, l’arrestation et le placement en mandat de dépôt de Mamy Rakotoarivelo, le représentant de la mouvance Ravalomanana à Madagascar (étant donné que son chef de file est toujours en exil en Afrique du Sud), ne favorise guère un climat d’apaisement.

Le plus dur est à venir

L'obtention de la reconnaissance internationale figure également parmi les lourdes tâches du Premier ministre et de son gouvernement. Elle est promise par la feuille de route Simão. Mais cette dernière, toute paraphée qu'elle est par des partis malgaches, doit encore obtenir le feu vert de la communauté internationale à travers la Troïka, l'organe de coopération en matière de politique de défense et de sécurité de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), composée de l'Afrique du Sud, du Mozambique et de la Zambie, et qui devrait se réunir le 18 mars.

Fidèle à elle-même, la HAT veut aller vite. Mais après la nomination retardée du Premier ministre —qui a déçu sans pour autant surprendre—, la Gazette de la Grande île s’attend à des difficultés à répétition pour la formation du nouveau gouvernement dit d’union nationale, formé par le le président de la HAT et le Premier ministre, en respectant un équilibre régional et politique:

«Quand on va nommer les futurs ministres, le problème sera sûrement multiplié par dix ou vingt, tant les candidats vont être nombreux et tous les partis ayant soutenu depuis ou récemment Andry Rajoelina réclameront alors leur part du gâteau.»

En tant que Premier ministre de consensus, le général Camille Vital aura la tâche bien plus ardue que lors de son mandat précédent. Le professeur Rakotoarisoa le reconnaît sans ambages. «Ce sera très dur pour les institutions à venir car les sujets qui fâchent ne sont pas sur la table», en particulier la question de l’amnistie et celle de la réconciliation nationale.

Philippe Randrianarimanana

EDIT du 16 mars 2011, 18h: Mamy Rakotoarivelo est en garde à vue et non en mandat de dépôt comme écrit dans l'article.

Philippe Randrianarimanana

Philippe Randrianarimanana est Franco-malgache, il est spécialiste de Madagascar et la Russie.

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