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Des femmes accueillent à Oran le président Abdelaziz Bouteflika et le roi espagnol Juan Carlos, le 15 mars 2007. STR/AFP
Des femmes accueillent à Oran le président Abdelaziz Bouteflika et le roi espagnol Juan Carlos, le 15 mars 2007. STR/AFP

Algérie: Oran, le nouvel Eldorado des Espagnols

L’information était fausse: aucun migrant clandestin espagnol n'a été intercepté au large d’Oran. Mais l'Espagne est toujours plus présente en Algérie où ses entreprises raflent nombre de marchés. Premier volet de notre enquête: Fiesta, fortuna et reconquista.

Relayée le 17 avril par le très sérieux journal algérien Liberté, l'information -que personne n’a vérifié- prend du poids. En surtitre: «Des harragas espagnols appréhendés à Oran». En titre révélateur: Un lourd «Qui l’eût cru?». Le faux fait divers fera le buzz sur le net et sera repris, largement, par les blogs de pays africain, jusqu'à Abidjan.

C’est que la chose est fascinante. Voilà un bien délicieux retournement de situation: la riche Espagne, terre fantasmatique de toutes les immigrations clandestines est frappée par la «malédiction» et voit fuir les siens vers de supposées terres riches: l’Afrique du nord, nouvel Eldorado de l’Algerian Oil Dream.

De quoi donc se consoler et réparer une humiliation de plusieurs siècles. Ou même un basculement polaire de la terre. On comprend alors pourquoi les quelques lignes du journal Liberté ont laissé place à un long commentaire, digne d’une enquête sociologique:

«La crise économique mondiale qui frappe de plein fouet l’Espagne et certains pays européens a donné l'idée à un groupe de quatre jeunes espagnols de chercher du travail sur les terres africaines. Et quoi de plus naturel que de tenter la traversée de la mer à contresens par ces mêmes jeunes qui n’ont pas réussi à obtenir le visa algérien (…) Ces jeunes ont été attirés par les débouchés de travail compte tenu de la présence à Oran de nombreuses sociétés espagnoles. Notre source affirme que les jeunes Espagnols, qui avaient perdu leur travail dans leurs sociétés en faillite, avaient introduit une demande (infructueuse) de visa d’entrée en Algérie.»

Tout y est, mais en effet miroir: des Espagnols pauvres, visas refusés, chômage et boat people.

Les Espagnols raflent tous les contrats

L’information concernant des harragas espagnols est évidement fausse. Elle fera sourire un diplomate espagnol rencontré à Oran lors d’une soirée.

«Un chômeur en Espagne gagne plus qu’un Espagnol clandestin à Oran. Comment voulez vous que cette information soit vraie?»

Et donc les Espagnols à Oran? «Oui ils sont nombreux, entre mille et deux milles par rotation, selon les demandes des chantiers et les contrats d’entreprises.»

Depuis une décennie en effet, les entreprises espagnoles connaissent la grâce et la bonne santé à Oran. Les grands chantiers de la relance sont là, et ils sont surtout espagnols: le palais des Conventions (près de 900 millions d’euros en facture finale) construit pour le sommet du gaz en 2009, le tramway d’Oran, la gestion de l’eau potable à Oran, les engrais pour toute l’Oranie...

Combien sont-elles ces entreprises? «Autour de 150», nous répond le diplomate. Du coup, les Espagnols sont plus visibles à Oran, dans ses rues, ses gargotes, ses bars et cabarets. Au Titanic, un resto-bar du centre ville, les prix des plats sont désormais notés au crayon sur les cartes des menus: on les modifie souvent, à la hausse, surtout depuis que les Espagnols sont là, sortent et dépensent, mangent et s’amusent.

Bruyants, sociables, expansifs et amateurs de foot, ils ont fini par conquérir de l’espace dans la ville et chez ses habitants. Contrairement aux Français -généralement des fonctionnaires du consulat, d’anciens expatriés et de rares touristes ou cadres d’entreprise. Les Espagnols, eux, assurent la main d’œuvre de base en tant qu'ouvriers.

Du coup, les comportements sociaux ne sont pas les mêmes: les premiers craignent les réactions post-coloniales ou préfèrent les bunkers de la prudence, les seconds envahissent les rues. Ce sont des expatriés sans passifs coloniaux et sans histoire commune polémique: ni demandes d’excuses, ni «colonisation positive». Juste des affaires. A cela s’ajoute un peu ces exubérances dites méditerranéennes et le sens de la fiesta.

De l'argent sans faire d'histoires

Un salon d’appartement de luxe, au centre d’Oran, autour d’un café: une discussion avec un ancien ambassadeur d’Espagne en Algérie.

«Avec nous c’est plus simple de faire des affaires et je le répète souvent à votre gouvernement: l’Espagne est là, à une demi-heure d’avion, nous n’avons pas de passif colonial, ni de problème d’histoire. Sauf que cela ne va pas à la vitesse que l’on veut. La France pèse encore et certains, chez vous, y ont de plus importants intérêts personnels.»

Avec l’Espagne, ce sera donc de l’argent, sans histoires, ni Histoire. Et cela se ressent déjà. «Sauf que votre drame en Algérie, c’est que vous continuez de regarder le reste de l’Occident à travers la France, son image, sa langue, son passif et ses réseaux. Pour vous, le reste du monde est français alors que c’est faux», conclu le diplomate.

Du coup, ouverture vers le sud de l'Europe. Depuis quelques années, les contacts se multiplient entre les entreprises des deux rives, des joint-ventures sont montés. Depuis deux ans, les Espagnols ont même créé un «bureau économique» dans la ville et la dernière fête du Royaume, sera célébrée avec fastes dans le plus prestigieux hôtel de la ville, pour bien marquer la date et signaler la dépense.

«Le seul souci, est que les configurations politiques des deux pays diffèrent: chez vous c’est le culte du centralisme; chez nous c’est la politique des autonomies régionales. Cela provoque parfois de faux contacts entre nous et vous», ajoute l’ancien ambassadeur d’Espagne.

Les projets des Espagnols à Oran se multiplient donc, même en dehors du réseau des chantiers classiques et des entreprises en joint-ventures. Quartier les Castors, dans la banlieue classe moyenne oranaise. Un nouveau restaurant vient d’ouvrir. C’est un Espagnol qui en est le gérant et c’est le premier resto espagnol à Oran, depuis… l’Indépendance ou même depuis l’occupation espagnole d’Oran il y a trois siècles.

L’avantage: on y sert les fameux plats du pays, dont la cuisine oranaise a gardé les traces et les noms. Le problème, on n’y sert pas d’alcool. En Algérie, depuis quelques années, il est plus facile de décrocher un contrat d’autoroute est-ouest, qu’une licence de débit de boissons alcoolisées. Cela n’empêche: c’est le signe majeur de l’histoire commune.

D’autres projets sont en chantier, une clinique en ophtalmologie par exemple. La raison, un médecin espagnol venu en prospection, et rencontré lors d’une de ses soirées-fiestas de plus en plus fréquentes, organisées à Oran, nous la donne:

«Il y a une riche clientèle algérienne qui vient se faire soigner en Espagne. On a pensé à venir vers elle.»

Kamel Daoud

Lire la deuxième partie du reportage: 

Oran, cité charnière entre l'Espagne et l'Algérie

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

Ses derniers articles: Djihadistes, horribles enfants des dictatures!  Verbes et expressions du printemps arabe  Le 11-Septembre de l'Algérie 

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