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Manifestation de salafistes demandant l'inclusion de la Charia dans la Constitution tunisienne REUTERS/Zoubeir Souissi
Manifestation de salafistes demandant l'inclusion de la Charia dans la Constitution tunisienne REUTERS/Zoubeir Souissi

Tunisie: Ennahda ménage les salafistes

Que reste-t-il de la Tunisie fière et indépendante de 1955? Le parti Ennahda semble laisser le champ libre aux salafistes pour s'attaquer aux fondements même de la Tunisie moderne. Une passivité qui inquiète.

Mise à jour du 17 juillet: Le parti salafiste tunisien Ettahrir (littéralement «libération») a obtenu l’autorisation d’exercer en toute légalité. Le parti au pouvoir Ennahda et le président tunisien Moncef Marzouki s’étaient auparavant prononcés pour la légalisation de ce parti salafiste.

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L’esprit du 1er juin 1955 ne souffle plus en Tunisie. Il est même conseillé de ne plus s’en recommander. En effet, ce jour-là, Habib Bourguiba rentrait après une longue période d’exil forcé dans l’île de la Galite, au large de Bizerte, puis dans l’île de Groix, en Bretagne.

Il avait décidé de faire de cette date, la journée de la victoire et une fête nationale pour son pays. Il avait décidé de donner le coup d’envoi d’une réforme en profondeur d’un État qu’il voulait à l’égal de celui qu’Atatürk avait fondé en Turquie.

Mais, dans une volonté d’effacer les souvenirs du «Combattant suprême», même les plus épiques, le gouvernement de Ben Ali, arrivé au pouvoir en 1987, décida de rayer cette date des jours fériés comme si l’on pouvait effacer la mémoire d’un peuple d’un seul coup de décret.

Bourguiba avait combattu, au péril de sa vie, pendant un quart de siècle pour obtenir pas à pas l’indépendance de la Tunisie qui devait rivaliser avec l’Occident. Il avait accepté de rentrer d’exil avec un document officiel dans sa poche qui confirmait la victoire de son parti et de son peuple. Après soixante-quinze années de protectorat français, instauré en 1881, le gouvernement français signait d’ailleurs, le 20 mars 1956, la reconnaissance de l’indépendance de la Tunisie.

Attaquer les fondements de l’Etat

Aujourd’hui les salafistes tunisiens sèment la terreur pour détruire les fondements d’un Etat qu’ils sentent à leur portée. Ils agissent ouvertement dans toutes les villes de province avec une violence condamnée par les pays occidentaux qui n’expliquent pas le laxisme du parti Ennahda et la passivité des forces de l’ordre.

La ville de Sidi Bouzid, symbole de la révolution tunisienne, est devenue le fer de lance des émeutiers salafistes. Les magasins de boissons alcoolisées ont été détruits et incendiés.

A Jendouba, le seul hôtel de la ville a été pillé en représailles aux trois bars qu’il abrite. Malgré la discrétion de la police, qui a osé arrêter un salafiste, le poste de police a également été incendié.

S’inspirant des manifestations de masse du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, les salafistes se sont organisés à Kairouan en milice paramilitaire avec défilé public pour narguer les forces de police. Les journalistes qui tentaient de couvrir l’évènement ont été éloignés des lieux de l’actualité et souvent molestés, en particulier la correspondante de France 24 et le représentant de la chaine Al Hiwar, dont les locaux et le matériel ont été détruits.

Mais la population résiste et tente de s’opposer, avec des bâtons et des gourdins, à ces émeutiers brandissant des sabres et des armes blanches. Des affrontements ont eu lieu, le 1er juin, dans la ville de Dahmani (Gouvernorat du Kef), entre des habitants de la ville et des groupes salafistes qui ont tenté de remplacer par la force un imam en exercice dans la mosquée de la ville par un membre de leur courant.

Passivité du gouvernement

Il est difficile d’expliquer l’attitude du parti Ennahda qui semble se discréditer tant sa passivité donne l’impression qu’il ne veut pas affronter les troupes salafistes dont l’objectif est de détruire les fondements de la Tunisie moderne et tout ce qui touche à Bourguiba.

Pourtant, dans un point de presse du 30 mai, le ministre de l’Intérieur, Ali Laârayedh avait déclaré:

«Les forces de l’ordre sont habilitées à faire usage de balles réelles contre les attaques visant la sûreté de l’Etat ou ses citoyens. Il y a des salafistes qui vivent pacifiquement et n’imposent pas leur religion et opinion. Il existe une deuxième catégorie, plus difficile, voulant imposer, par la force et la violence, un mode de société, et qui ne respecte pas la loi en perpétrant des actes de violence.»

L’état d’urgence en Tunisie a été prolongé jusqu’à la fin du mois de juillet 2012.

Mais les belles paroles n’arrivent pas à convaincre. Malgré ces déclarations fermes, les dirigeants tunisiens font preuve d’une certaine naïveté car, imbibés de doctrine anglo-saxonne durant leur exil en Angleterre, ils tentent avec difficulté d’appliquer à leur pays en révolution des méthodes démocratiques.

Ils revendiquent le droit à la pluralité car la démocratie avait manqué au régime de Bourguiba et de Ben Ali, un régime où était institué le parti unique, Néo-Destour et RCD.

Mais Ennahda est trop occupé à gérer la mainmise sur les institutions de l’État pour prendre en compte les trublions salafistes. Il préfère mettre au pas la Justice qui pourrait lui faire de l’ombre puisque 81 magistrats ont été sanctionnés ou révoqués pour «ne pas s’être adaptés aux exigences de la révolution».

Sa décision de prendre sa revanche sur l’ancien régime lui voile les yeux devant les méthodes terroristes salafistes. En fait, il semble que le gouvernement n’a pas peur des salafistes, qu’il ménage, parce qu’ils diffusent une idéologie similaire à la sienne. Rached Ghanouchi avait d’ailleurs déclaré en février:

«Les salafistes sont porteurs d'une culture et ne constituent pas une menace à l'ordre public.»

Mettre au rebut de l’Histoire la Tunisie moderne

Il se méfie plutôt des conservateurs de droite, conduits par Béji Caïd Essebsi, et laisse se développer des troubles qui permettent de détourner l’attention de la population sur les manœuvres politiques à la veille du congrès d’Ennahda en juillet qui doit justement établir une stratégie face à ceux qui n’ont pas désarmé.

Béji Caïd Essebsi est justement un nostalgique du 1er juin 1955, lui qui a suivi le président Bourguiba en devenant successivement, entre 1965 et 1986, ministre de l'Intérieur, de la Défense puis des Affaires étrangères.

Il a été de ceux qui avait «déraciné l’arbre mort» qu’était la monarchie tunisienne pour la remplacer par la République. Aujourd’hui, il peut difficilement accepter que l’on revienne sur l’abolition de la polygamie et sur la promulgation du Code du statut personnel de la femme qui avait été en avance dans le monde musulman. Il se souvient de ce jour où un cheval attendait Bourguiba à sa descente du bateau pour traverser la foule et être ensuite porté en triomphe sur les épaules des militants. Le jour de la résurrection d’un peuple qui se débarrassait du colonialisme.

Ennahda tient à casser l’image de ce 1er juin dans le but de supprimer tout espoir de revenir aux fondamentaux d’une Tunisie moderne. Le parti est convaincu qu’en laissant faire les salafistes, il s’emparera définitivement des rouages d’un État qui doit effacer toute trace de bourguibisme et mettre au rebut de l’Histoire la date où la Tunisie moderne a été créée.

Jacques Benillouche

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Jacques Benillouche

Journaliste indépendant (Israël). Jacques Benillouche tient un blog, Temps et Contretemps.

Ses derniers articles: Comment la Tunisie s'est vidée de ses juifs  Israël face aux clandestins africains  Le rêve brisé des printemps arabes 

Ali Laârayedh

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