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Un policier regarde la manifestation pacifique de jeunes berbères sur une route à l’est d’Alger, le 8 août 2001. REUTERS/StrOld
Un policier regarde la manifestation pacifique de jeunes berbères sur une route à l’est d’Alger, le 8 août 2001. REUTERS/StrOld

Les faiseurs et les coupeurs de route

La dialectique et les chiffres sont aussi précis que révélateurs. L'Algérie a construit 26.000 kilomètres de nouvelles routes depuis 10 ans, dont 3600 kilomètres d'autoroutes. En face, uniquement depuis le début de cette année, les citoyens les ont coupées 1086 fois, 2493 fois en 2011.

«Pour couper une route, il faut bien qu'elle existe», résume avec sagesse Amir, un entrepreneur quadragénaire qui s'est installé à Alger il y a 10 ans pour profiter des multiples contrats de construction de routes lancés par le gouvernement.

Avec les milliers de kilomètres de routes engagées, à la réfection ou à la création, le secteur des Travaux publics reste le principal porteur de croissance économique (11%) et créateur d'emploi, 5000 cadres et environ un millier d’ouvriers qualifiés travaillent sur les routes.

Des chantiers gigantesques, à l'image du pays.

Avec 2,3 millions de kilomètres carrés, l'Algérie est le plus grand pays d'Afrique depuis la partition du Soudan, et compte près de 5 millions de véhicules.

Il faut bien circuler et dès son élection en 1999, comme un bon communiste et fort d'une manne pétrolière confortable, le président Abdelaziz Bouteflika a lancé des grands projets de construction et d'infrastructures, tout en limitant les libertés et en centralisant tous les pouvoirs.

Par l'intermédiaire d'un dynamique ministre des travaux publics, Amar Ghoul, islamiste, il aura fait construire et rénové 67.000 kilomètres de routes, dont 26.000 kilomètres d'axes neufs.

On compte 1500 ouvrages d'art, deux autoroutes qui parcourent le pays d'Est en Ouest, des rocades, des routes nationales, des pistes balisées dans le grand sud et le parachèvement de la transsaharienne (qui doit relier Alger à Lagos, au Nigeria) par la liaison Tamanrasset-In-Guezam jusqu’à la frontière Algéro-nigérienne sur 415 km en site désertique.

Des routes construites par des entreprises algériennes, d'autres, à l'image des autoroutes, par des Chinois et des Japonais, les premières comme les secondes, par des passations de marché souvent opaques.

Circulez, il n'y a rien à voir.

Colère permanente

Chaudière à combustion rapide, l'Algérie reste la terre des insatisfaits, avec ou sans printemps arabe, avec ou sans raison. La grogne populaire n'est plus à mettre en évidence et le climat d'émeute permanente est visible.

Manifestations, marches pacifique ou pas, immolations par le feu ou prises d'otages de maires et de sous-préfets, donnent lieu à une intervention des forces anti-émeutes chaque deux heures au niveau national, avec un total de près de 5000 opérations de maintien de l’ordre chaque année.

Pour 2011, la gendarmerie a comptabilisé 2493 coupures de routes par des mouvements de protestation, et cette année, le chiffre sera peut-être dépassé, l'on recensait déjà au mois de mai 1086 coupures de routes par des citoyens en colère.

Les raisons sont multiples: logement, chômage, manque d'eau, de gaz  ou d'électricité (vous coupez la lumière, on coupe la route), ou simplement politique, pour protester contre l'administration et ses méthodes.

Deux derniers faits datent de ces derniers jours: la mythique route nationale 1, qui traverse tout le désert algérien, la RN1, a été fermée pour protester contre un député FLN illégalement repêché aux dernières élections. Et en Kabylie, la Nationale 9, axe principal qui relie la région à deux autres grands départements, a été coupée pendant 5 jours, pour protester contre l'expulsion de leurs logements de plusieurs famille.

Même le RND, parti au pouvoir, dont est issu le premier ministre Ouyahia, s'y est mis.

Quelques jours après les élections législatives du 10 mai, des militants du parti fermaient la Nationale 12 à Boumerdès (40 kilomètres d'Alger), pour protester contre le retrait de l'un de leurs sièges à l'Assemblée.

Des routes? Le ministre des routes, Amar Ghoul, est lui-même empêtré dans un scandale financier lié à la construction de l'Autoroute Est-Ouest (1700 kilomètres, un budget plafond au départ de 11 milliards de dollars, passé à 16). Mais il vient de passer député, bénéficiant de fait de l'immunité parlementaire. On pourrait la lui retirer, confie-t-on dans son entourage, même si le ministre s'estime injustement impliqué dans cette affaire de surfacturation.

Au pire, s'amuse-t-on, il coupera sûrement une route pour se faire entendre.

Les routes et la terre

En dehors du Grand Sud, désertique, la Kabylie, plus dense des régions d'Algérie en termes de peuplement et championne nationale de la contestation, reste la moins bien desservie en routes.

Relief tourmenté et difficile, nombreux villages éparpillés mais surtout un vrai problème d'expropriation.

Vieux peuple, habitant depuis des milliers d'années, pas un centimètre carré de terre kabyle n'est libre et tout appartient à quelqu'un, une personne, une famille ou une tribu. Il suffit d'ailleurs de poser une pierre sur une colline déserte pour que quelqu'un arrive aussitôt pour dire que cette colline est à lui.

De fait, il est très difficile d'y faire passer des routes, d'autant que les tarifs d'indemnisation pour utilité publique ne correspondent pas au prix réels du marché de la terre, très prohibitif en Algérie.

Ce qui ne les empêche d'ailleurs pas les Kabyles de couper les routes, d'où ce paradoxe relevé par notre entrepreneur:

«On veut exproprier pour construire des routes et désenclaver la région», résume Amir, le faiseur de routes. «Les citoyens refusent de céder leurs terres, ils coupent les routes pour protester. Finalement, on coupe des routes mais même celles qui n'existent pas encore».

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

Abdelaziz Bouteflika

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