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Le 11 mars 2011 avant une conférence de presse de Barack Obama. Reuters/Jim Young
Le 11 mars 2011 avant une conférence de presse de Barack Obama. Reuters/Jim Young

Pourquoi les rebelles libyens sont lâchés par tous

L’opposition en Libye se retrouve seule face aux armes de Kadhafi. Washington a fait volte-face, les Européens tergiversent.

Pour nombre d’observateurs, notamment des diplomates tunisiens et égyptiens, il faudrait désormais un miracle pour sauver la rébellion libyenne. Malgré leurs déclarations teintées d’optimisme volontariste, les membres du Conseil national libyen, l’instance qui siège à Benghazi, ont bien compris qu’ils sont seuls et qu’ils ne peuvent compter que sur leurs maigres forces.

Ni Obama, ni Sarkozy ne viendront à leur secours. Le G8 a ainsi écarté une intervention militaire tandis que l’Europe tergiverse à propos de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne qui interdirait aux avions de Kadhafi de bombarder les insurgés.

«De toutes les façons, une telle zone ne servirait à rien. C’est l’artillerie lourde des forces gouvernementales qui fait le plus de dégâts», explique à SlateAfrique un officier français qui a participé à plusieurs manœuvres en Méditerranée occidentale.

Comme les chiites irakiens ou les musulmans bosniaques

Ce lâchage qui ne dit pas encore son nom provoque d’ores et déjà la colère des opinions publiques arabes. Salué comme l’homme providentiel après son fameux discours au lendemain de la chute de Moubarak, le président américain Barack Obama concentre à lui seul la majorité des critiques.

«L’Amérique se montre telle qu’elle a toujours été. Cynique et calculatrice», dénonce le politologue Amr Yassir. Amer, cet universitaire rappelle les précédents de 1991 quand, au lendemain de la défaite irakienne lors de la première guerre du Golfe, les Etats-Unis avaient encouragé Chiites et Kurdes à se révolter avant de les abandonner à leur triste sort. A l’époque, la répression menée par les troupes de Saddam Hussein avait fait plus de 5.000 morts, sans compter les disparus.

D’autres experts font le parallèle avec la guerre de Bosnie et le sort des enclaves musulmanes de Srebrenica ou de Gorazde. Pour un diplomate tunisien qui a bien connu la Libye de Kadhafi, on peut parler d’abandon:

«L’Occident sait qu’un massacre se prépare à Benghazi. Il sait que des massacres ont lieu dans chaque ville reprise par les troupes gouvernementales. Il sait que nous allons devoir faire face à un immense exode des populations libyennes de Cyrénaïque. Malgré cela, il a décidé de ne rien faire. Les Etats-Unis ont clairement décidé que Kadhafi peut rester au pouvoir.»

Les raisons de la volte-face américaine

Il faudra donc que Washington s’explique sur sa volte-face. Les raisons d’un tel revirement sont nombreuses. La première est que Kadhafi aurait menacé l’Amérique et l’Europe de lancer une campagne de terrorisme à grande échelle. Un chantage pris au sérieux par les chancelleries occidentales qui savent que le leader libyen n’hésitera pas à semer le chaos pour se venger.

Problème, rien ne dit que ces menaces ne seront pas mises à exécution après la chute de la rébellion. France, Italie et Etats-Unis, les trois pays les plus en pointe dans la dénonciation du régime de Kadhafi, risquent donc d’être dans la ligne de mire.

Une autre raison est liée aux inquiétudes du marché pétrolier. La perspective d’un long conflit avec, éventuellement, une partition de la Libye déplait à nombre de compagnies qui craignaient une remise en cause des contrats de production signés avec Tripoli.

Ces entreprises auraient discrètement fait pression sur Washington pour que le régime libyen soit épargné. Ce dernier a d’ailleurs mobilisé tous ses soutiens dans la capitale fédérale américaine.

Le scénario d’une Libye transformée en Somalie régie par l’ordre djihadiste après la chute de Kadhafi a été repris par nombre de journaux et de think tank, preuve, s’il en est, d’une forte offensive médiatique vraisemblablement menée par une agence de communication de crise.

On peut aussi se demander si les Etats-Unis n’ont pas cédé à leur (mauvais) penchant habituel qui est de toujours se trouver un ennemi, notamment pour justifier la hausse continue des budgets de défense et de sécurité intérieure. Ben Laden et al-Qaida n’ayant plus la même audience, la réhabilitation de Kadhafi dans le rôle du grand méchant tombe à pic. Mieux, cela va donner à Washington un motif supplémentaire pour que ses troupes soient plus présentes dans la région, notamment dans le Sahel.

On peut d’ores et déjà parier sur le fait que la question de l’Africom —l’état-major des forces américaines en Afrique— va de nouveau être posée. A ce jour, aucun pays, à commencer par l’Algérie fortement sollicitée, n’a voulu accueillir cette instance. Le retour de la Libye dans le cercle fermé des pays voyous va certainement changer la donne.

Les priorités des monarchies du Golfe

Enfin, il faut relever que les déboires de la rébellion libyenne arrangent les affaires de plusieurs monarchies du Golfe, surtout l’Arabie Saoudite et Bahreïn, dont les dirigeants haïssent pourtant Kadhafi. Mais entre leur désir de voir chuter le guide libyen et la possibilité de calmer les ardeurs de leurs propres manifestants, les monarques du Golfe n’ont guère d’hésitation. Ils préfèrent de loin que l’exemple libyen serve de repoussoir. On ne peut donc exclure l’existence de pressions saoudiennes sur Washington pour empêcher une intervention militaire.

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

Ses derniers articles: Le pays où le mensonge est la règle  Ces mots qui tuent le français  Le monde arabe à l'heure du Web 

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