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Un rebelle à Ajdabiyah, Libye, le 15 mars 2011. REUTERS/Goran Tomasevic
Un rebelle à Ajdabiyah, Libye, le 15 mars 2011. REUTERS/Goran Tomasevic

L'Amérique a déjà battu Kadhafi

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a autorisé dans la nuit du jeudi 17 mars des frappes aériennes contre les troupes de Kadhafi pour venir en aide aux insurgés.

 

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté dans la nuit du jeud 17 au vendredi 18 mars une résolution autorisant le recours à la force contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi. Cette résolution adoptée avec 10 voix pour et cinq abstentions dont la Chine, la Russie et l'Allemagne permet l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Des raids français, anglais et américains pourraient intervenir dans les prochaines heures afin de prouver au régime de Tripoli la détermination de la communauté internationale.

A Benghazi, dernier fief des rebelles à un millier de kilomètres à l'est de Tripoli, la décision de l'ONU a été célébrée par des tirs de joie et des coups de klaxons. Après l'adoption de la résolution, le vice-ministre des Affaires étrangères libyen Khaled Kaaim a indiqué que son pays était prêt à un cessez-le-feu sous condition tout en estimant que la décision de l'ONU menaçait son unité.

 

Les méfaits du Guide remontent au moins à la révolution libyenne, qui l’a mené au pouvoir à la tête d’une junte militaire en 1969. Il a soutenu le terrorisme dans le monde entier et montré une certaine inclination à créer des problèmes en Afrique.

À la fin des années 1970, il a envoyé des soldats soutenir le président ougandais Idi Amin Dada, alors attaqué par une opposition venue de Tanzanie. Et en 1983, il a lancé une invasion massive (selon les standards africains) de son voisin du sud, le Tchad.

Le Tchad ne revêtait aucune importance particulière pour les États-Unis. Il faisait partie de l’Afrique francophone, et, de tous les pays occidentaux, la France était celui qui y avait le plus d’intérêts. En outre, toutes les ressources du Tchad étaient au sud (surnommé «Tchad utile» par les Français), et pas dans le désert du nord occupé par la Libye. Difficile en fait de trouver une partie de la planète plus inexploitable.

Quoi qu’il en soit, Washington ne voulait pas avoir l’air d’approuver l’invasion d’un autre pays par le colonel Kadhafi —quand bien même ce ne serait que le Tchad. Souvenez-vous que 1983 fut une année extraordinairement marquée par des troubles régionaux.

La guerre Iran-Irak mettait en danger les approvisionnements en pétrole dans le golfe Persique, l’ambassade américaine de Beyrouth fut attaquée en avril et les baraquements des marines en octobre, les Soviétiques abattirent le vol 007 de la Korean Air Lines en septembre alors qu’il survolait leur territoire, des troupes américaines envahirent la Grenade en octobre, le parti islamique Dawa irakien (lié aux dirigeants actuels de Bagdad) conduisit des attaques au Koweït (notamment le bombardement de l’ambassade américaine), et Donald Rumsfeld rendit visite à Saddam Hussein en décembre à Bagdad, tandis que les États-Unis commençaient à pencher en faveur de l’Irak pour contenir l’Iran.

Sur le plan stratégique mondial, l’initiative «Star Wars» du président américain Ronald Reagan, annoncée en mars 1983, menaçait l’équilibre des pouvoirs entre les États-Unis et l’URSS.

A l’époque, je travaillais dans le Bureau des affaires politico-militaires du département d’État. Parmi mes diverses tâches, j’avais la responsabilité d’aider à la sécurité du Tchad en réponse à l’invasion libyenne.

Les hauts fonctionnaires avaient un programme si chargé que, comparé à aujourd’hui, les experts moins haut placés et les officiers opérationnels bénéficiaient de beaucoup de flexibilité. De notre point de vue, le problème libyen était susceptible d’être réglé par les États-Unis dans le cadre de certaines limites politiques. Nous ne voulions surtout pas supplanter les Français au Tchad. Et Washington voulait éviter également que le Tchad ne devienne «son» problème par inadvertance.

Nous avions suffisamment de chats à fouetter. Cependant, nous ne voulions tout de même pas que Kadhafi —ou quiconque, d’ailleurs— pense que les États-Unis approuveraient une telle agression sans en payer le prix.

L’objectif de la politique arrêtée alors était assez clair —et limité. Au niveau pratique, nous avons réfléchi sur ce que nous pouvions faire pour aider la modeste «armée» tchadienne à repousser l’invasion libyenne. À l’époque comme aujourd’hui, l’équipement des forces libyennes était de meilleure qualité que son personnel ou ses dirigeants. Elles disposaient de toutes sortes d’hélicoptères, d’avions, de missiles sol-air, de tanks et de blindés de transport de troupes soviétiques. Et au vu des grandes étendues de territoires impliquées, elles avaient de très, très longues lignes de logistique et un soutien logistique très insuffisant.

Les Tchadiens étaient quant à eux très mal équipés. Mais ils avaient un avantage très net, car la plupart appartenaient à des tribus du nord du Tchad et étaient habitués au désert austère que les Libyens occupaient désormais dans une poignée de bases militaires, dans des lieux isolés comme Faya-Largeau, Fada et Ouadi Doum (qui furent loin d’être une oasis de calme pour les soldats libyens). Les Tchadiens étaient aussi motivés pour défendre leur terre, tandis que les Libyens voulaient seulement survivre et rentrer chez eux le plus vite possible.

Notre aide militaire était limitée non seulement par nos objectifs soigneusement circonscrits, mais aussi par la difficulté à travailler au Tchad. Un des problèmes des Tchadiens était le transport vers les zones d’action dans le nord depuis la capitale, N'Djamena. Nous leur avons donc fourni un certain nombre de camions et, ce qui fut moins utile, deux vieux C-130 (le Tchad n’avait qu’un seul pilote à l’époque). Les armes militaires américaines étaient généralement trop sophistiquées et délicates pour les Tchadiens —qui avaient beaucoup de mal à les entretenir.

En outre, pour simplifier les formations, tout ce qui impliquait un tir indirect (comme les mortiers ou l’artillerie) n’était pas vraiment indiqué. Tout était en général limité à «on vise, on tire»: des canons sans recul de 106 mm montés sur jeep, des mitrailleuses 12.7 mm sur mesure installées sur des Toyota Land Cruisers, des armes antichars simples et de bons vieux fusils.

Le problème des Tchadiens, c’était la couverture aérienne. Si les Français déployaient des avions de chasse Jaguar depuis l’aéroport de N'Djamena pour empêcher les avions libyens d’attaquer plus au sud, ils n’avaient pas envie d’apporter une aide aérienne à une attaque tchadienne contre les Libyens. Les Français étaient en mode défensif uniquement.

Ils n’opposèrent pas d’objection, cependant, à l’acquisition par les Tchadiens de missiles sol-air portables (des Stingers en l’occurrence). Bien qu’un certain degré de formation soit nécessaire pour s’en servir, il ne fallut pas beaucoup d’artilleurs pour créer une force de dissuasion qui maintint les avions libyens à des altitudes plus élevées et moins efficaces. Les rares fois où les Libyens larguèrent des bombes, l’avion était à peine visible du sol et les tirs d’une extrême imprécision. Les missiles réussirent aussi, apparemment, à tenir en respect les hélicoptères libyens Mi-8 et Mi-25.

Les Tchadiens finirent par balayer les positions libyennes, et les forces de Kadhafi se retirèrent en Libye. Les Libyens étaient mal dirigés, mal positionnés, et ne pouvaient pas utiliser leurs armes apparemment supérieures.

Bien que les forces de sécurité de Kadhafi soient aujourd’hui en train de mener une bataille défensive chez elles, les similitudes avec l’épisode tchadien sont nombreuses. Avant tout, les États-Unis veulent sans doute limiter leur implication politique, et la nature et le type d’aide qu’ils peuvent envisager sont aussi limités. Mais c’est aussi le cas des besoins de l’opposition libyenne.

En estimant que les rebelles peuvent atteindre au moins le niveau d’organisation et d’entraînement des Tchadiens, le matériel et l’aide à la formation peuvent être rudimentaires et rapidement fournis par des experts de l’extérieur, soit d’un gouvernement (et c’est la France qui vient à l’esprit, puisqu’elle a été la première à reconnaître officiellement l’opposition en Libye), soit même d’une entreprise privée.

Le risque militaire le plus évident encouru par l’opposition vient des hélicoptères de combat et peut-être des avions (la précision des bombardements libyens est douteuse et leur efficacité minimale, mais les effets sur les civils peuvent être dévastateurs). Les États-Unis avaient fourni des missiles Stinger aux forces tchadiennes disparates avec un succès significatif. À l’époque, justifier ces missiles était plus simple, vu les tout petits chiffres.

Aujourd’hui, si l’on donnait des missiles Stinger ou le même genre d’armes soviétiques aux forces d’opposition libyennes, les risques de perte seraient gérables et cela serait certainement moins cher et moins engageant que de mettre en place une zone d’exclusion aérienne. Et si les forces de Kadhafi faisaient preuve d’un savoir faire et/ou d’un courage encore inédits jusqu’ici, il serait toujours temps, plus tard, de prendre une décision sur une défense aérienne plus élaborée.

Pour l’instant en tout cas, reconnaissons qu’il existe des possibilités d’armer et d’entraîner l’opposition libyenne qui ne nécessitent pas l’implication massive tant sur le plan politique que militaire d’une zone d’exclusion aérienne.

Charles Duelfer

Traduit par Bérengère Viennot

Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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