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Corniche Kabylie / Tonton Jaja via Flickr CC License by
Corniche Kabylie / Tonton Jaja via Flickr CC License by

«On croise des terroristes, mais ça ne nous a jamais coupé l'appétit»

La région la plus peuplée d’Algérie reste isolée. Entre autonomie et dépendance, mer et désert, la Kabylie résiste toujours au pouvoir central. Première partie du reportage de Chawki Amari en Kabylie.

Tout commence à Alger, capitale de l'empire mais aussi une ville à moitié kabyle, voire aux deux tiers (selon les Kabyles), ou un tiers (selon les autres). A la gare routière de l'Est, un homme est stoïquement debout et attend un car pour aller dans son village, à l'extrême Est de Kabylie. Un proverbe de son village d'origine vient à l'esprit: «Raha ouqavaili d aveddoud», «Le repos du Kabyle est dans la station debout».

Comment aller en Kabylie? Les routes qui relient la région au reste du monde sont longues et difficiles: il faut de 5 heures pour parcourir 250 kilomètres et même jusqu'à 8 heures pour 150 kilomètres dans les reliefs escarpés. Il y a plusieurs itinéraires, le moins indiqué étant la nationale 24, qui longe la côte par Boumerdès, Dellys et Azzefoun, jusqu'à Béjaïa, à 250 kilomètres de la capitale, près du village du passager debout de la gare routière

«Ralentir par des routes impraticables la grande marche du peuple»

C'est sur cette nationale 24, entre Dellys (80 kilomètres à l'Est d'Alger) et Tigzirt (20 kilomètres plus loin), que se situe la première frontière entre la Kabylie et le reste de l'Algérie, dans ces zones côtières et montagneuses, où l'insécurité est très présente.


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D'ailleurs, pour rejoindre Tigzirt à travers la sombre forêt de Mizrana, il n'y a que quelques kilomètres d'une route qui vient tout juste d'être réouverte, après une dizaine d'années d'une fermeture due au terrorisme.

Amar est de Tigzirt, juste de l'autre côté de la «frontière» arabophone où tous les bars ont été fermés. Il gère lui-même un bar, du bon côté: «On exagère beaucoup, depuis toujours on va pique-niquer en famille dans cette forêt», raconte-t-il. Avant de préciser que «oui, on croise parfois des terroristes», ajoutant avec un sourire que «non, ça ne nous a jamais coupé l'appétit».

Pour Amar, la route est fermée dans le but de couper la Kabylie du reste du monde, ce qui explique que le président Bouteflika a fait construire des autoroutes partout, sauf en Kabylie. «L'idée est de ralentir, par des routes impraticables, la grande marche du peuple kabyle», conclut un client de chez Amar, passablement éméché.

En tous les cas, la théorie du complot est lancé, et Amar, comme la majorité des Kabyles, croit dur comme une pierre de taille que le pouvoir central veut isoler la Kabylie. Il pense aussi que le terrorisme, encore présent en Kabylie, n'est là que pour occuper ses turbulents habitants et les empêcher de s'organiser.

Le triangle de la mort

Combien sont-ils? Premier groupe berbérophone d'Algérie, les Kabyles ne sont pas précisément identifiés, parce qu'un Kabyle ne dit pas souvent qu'il est Kabyle quand il n'est pas en Kabylie.

Ils seraient 3 à 5 millions dans la région et ses environs, dont 20% seulement à avoir voté aux dernières législatives du 10 mai, record national d'abstention. Des chiffres encore: les Kabyles seraient 8 millions installés dans le reste de l'Algérie et 15 à 20 millions dans l'univers (selon les Kabyles). Est-ce une légende? Vieux peuple plusieurs fois millénaire, les Kabyles ont une histoire pleine de légendes. Mais certaines sont vraies.

Au sortir de Dellys, en laissant la mer derrière pour remonter l'Oued Sebaou vers le Sud, on tombe sur la zone la plus dangereuse d'Algérie, triangle entre Mizrana, Baghlia et Sidi Naâmane, région mixte ou coexistent (assez mal) Arabes, Berbères et quelques juifs.

Le business du kidnapping et mauvais pour les affaires

En tous les cas, le terrorisme, qui pullule dans cette zone, est une réalité qu'il faut rapidement quitter pour suivre encore le grand Oued de la région jusqu'à Tizi-Ouzou, capitale de la «Grande Kabylie».

Tizi-Ouzou, qui signifie en Kabyle «le col des genêts», est une ville établie par les Français dans cette grande vallée qui coupe les montagnes et recueille comme un déversoir les Kabyles des crêtes descendus chercher du travail. Ici aussi, l'insécurité est très présente, la région ayant été affublée du titre de capitale du kidnapping, avec pour cible favorite les entrepreneurs ou leurs enfants (pour les rançons), à tel point que près de 70 opérateurs économiques ont dernièrement quitté la région, par peur.

«C'est voulu», aurait dit Amar de Tigzirt, pour isoler encore plus la région. Autre arnaque connue, Tizi Ouzou n'est pas un col comme son nom l'indique, mais une cuvette où la chaleur est étouffante, atteignant régulièrement 45° en été. Cap au Nord donc, retour vers la mer, et Azeffoun. Bien que selon la légende, les Kabyles n'aiment pas la mer.

La hantise de l'eau

Ils s'appellent Izawawene, Imazighen ou encore Igawawen, la dénomination «Kabyles» étant un nom arabe, qui veut dire «tribus». Mais si l'unité culturelle et linguistique est évidente, la Kabylie n'est pas uniforme. Il y a plusieurs Kabylie, à cheval sur plusieurs départements (c'est voulu, dirait Amar, c'est pour diviser). Celle du Djurdjura, la connue, qui regroupe notamment les tribus d'Ath Yenni (Beni Yenni), Ain El Hammam et Larba Nath Irathen. La Kabylie des Babors, ensuite, dans les montagnes enclavées entre Béjaïa, Bouira et Sétif, et la Kabylie maritime, enfin, comme ici à Azeffoun, petit port de pêche où l'insécurité est aussi présente.

La semaine dernière, trois attentats ont d'ailleurs eu lieu en trois jours. «Contre les forces de sécurité», tient à préciser Mohand, gérant d'un bar-restaurant-hôtel très branché un peu plus loin sur la côte, où les jeunes d'Alger, de Béjaïa et Tizi-Ouzou convergent régulièrement. Mohand a fait quelques années de prison pour «soutien au terrorisme» -mais tout le monde dit que c'est un coup monté.

«Ici, on se révolte ou on se suicide»

Mohand est pêcheur et va souvent lui-même ramener le poisson qu'il vend à prix d'or. Pourtant, les Kabyles sont connus pour être de mauvais marins. D'ailleurs, sur cette côte déchiquetée, il y a très peu de villages. Les hameaux sont tous derrière, dans les montagnes, à l'abri de de la mer, des invasions et selon certains, d'un tsunami des temps anciens, inscrit dans la mémoire collective.

Pas de harragas ici, ces jeunes qui s'embarquent sur des radeaux de fortune à destination de l'Europe, même s'il est vrai que le vieux continent est très loin, contrairement à l'Est ou à l'Ouest du pays où les distances sont plus courtes. Ici, on ne part pas, «ou alors en avion», rigole Amar, le gérant du bar à Tigzirt. «Ici, on se révolte ou on se suicide», la Kabylie détenant le record de suicides par nombre d'habitants. Même des enfants de 11 ans, dernièrement, ont mis fin à leurs jours. Ce n'est pas une légende.

Chawki Amari

Retrouvez la deuxième partie du reportage de Chawki Amari en Kabylie

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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