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Le président Paul Biya a lancé il y a quelques années un opération “mains propres", REUTERS/Akintunde Akinleye
Le président Paul Biya a lancé il y a quelques années un opération “mains propres", REUTERS/Akintunde Akinleye

Cameroun: Kafka sous les tropiques

L’ancien ministre Jean-Marie Atangana Mebara, emprisonné pour détournement et tentative de détournement présumés de deniers publics, s’attendait à retrouver la liberté, le 3 mai dernier. Mais il reste en prison. Un acharnement, selon ses avocats, qui illustre les profonds dysfonctionnements de la justice camerounaise.

C’était à Yaoundé, le 3 mai dernier. Jean-Marie Atangana Mebara, ancien ministre et ex-secrétaire général de la présidence de la République camerounaise, croyait enfin être sorti d’un cauchemar qui dure depuis 4 ans.

Le juge Gilbert Schlick venait de l’acquitter des trois chefs d’accusation qui pesaient sur lui, à commencer par celui de tentative de détournement de 29 millions de dollars US (23 millions d'euros). Une somme, versée à un intermédiaire chargé de l’achat d’un nouvel avion présidentiel auprès de la société Boeing, que Jean-Marie Atangana Mebara était chargé de recouvrer.

Deux autres chefs d’accusation, également levés, pesaient sur lui: détournement de 1,5 milliards de FCFA (2,3 millions d'euros), pour paiement des arriérés de location d’un avion de la compagnie nationale Camair, et complicité de détournement de 121 millions de FCFA (185.000 euros) appartenant à l’État du Cameroun.

Jean-Marie Atangana Mebara, qui avait toujours clamé son innocence, se pensait donc tiré d’affaire. Las! Le 4 mai, contre toute attente, le parquet a  refusé d’exécuter l’ordre de remise en liberté du tribunal. Le jour même, l’un de ses avocats, Françoise Ekani, recevait un appel du juge d’instruction lui notifiant une convocation pour le 8 mai, avec possibilité de consulter le dossier pénal le jour précédent.  

«Le juge ne peut pas faire semblant de découvrir ces faits!»

«Le 7 mai je me suis rendu chez le juge mais il n’était pas là et n’a laissé aucune instruction, raconte Me Claude Assira, un autre défenseur de l’ancien ministre. Or, ce même 7 mai, le magistrat s’est rendu à la prison de Kondengui [où il est détenu] pour lui signifier une nouvelle inculpation, alors que cela aurait dû se passer le lendemain en notre présence.

Pire, lorsque nous nous sommes rendus au rendez-vous, le 8 mai, le juge d’instruction était de nouveau absent! »

Depuis, son client est toujours sous les verrous, avec une nouvelle inculpation, cette fois pour détournement de 4 milliards de FCFA (6,1 millions d'euros). Cette décision pourrait aisément s’expliquer si le magistrat avait découvert de nouveaux éléments à charge inconnus jusque-là.

Il n’en est rien s’insurge Me Assira:  

«Ce fait (le détournement de 4 milliards de FCFA, ndlr) n’est pas nouveau. Il était dès le départ dans la saisine du juge d’instruction! Le même juge ne peut donc pas, en 2012, faire semblant de découvrir ces faits comme s’ils étaient nouveaux. La date à laquelle il les découvre, à savoir le 4 mai 2012, lendemain de l’acquittement de monsieur Atangana Mebara est tout aussi surprenante.»

Opération mains-propres

Les avocats relèvent, par ailleurs, une kyrielle d’incongruités dans la procédure. Selon eux, depuis quatre ans le juge a volontairement «saucissonné le dossier», en plusieurs affaires distinctes pour garder plusieurs fers au feu. De plus, la détention provisoire de Jean-Marie Antagana a, ajoutent-t-ils, été prolongée à plusieurs reprises en violation de la loi.

«Le juge a-t-il agi de sa propre initiative ou sur ordre?», s’interroge Me Assira. Bien entendu, l’intéressé nie toute manipulation. Mais cette affaire n’est pas la seule à susciter des doutes au Cameroun.

Critiqué internationalement pour la corruption endémique dans son pays, en particulier au sein des cercles dirigeants, le président Biya a lancé, il y a plusieurs années, ce qu’il présente comme une opération mains-propres. De nombreuses hautes personnalités ont été écrouées pour détournements de fonds, parfois réels, mais souvent aussi montés en épingle au gré de règlements de comptes politiques ou de rivalités au sein de l’appareil d‘Etat.

Rebondissements et reports d'audience

Le dossier le plus politique et le plus exemplaire est celui de Titus Edzoa, ancien tout puissant secrétaire général de la présidence, emprisonné depuis 15 ans aux côtés de son ancien collaborateur Thierry Michel Atangana (à ne pas confondre avec Antagana Mebara).

La procédure a connu tant de reports d’audience et de rebondissements que personne au Cameroun ne doute qu’au-delà de possibles faits délictueux, cet ancien haut responsable de la Rose Croix au Cameroun (un ordre chrétien) fait l’objet d’un acharnement. De fait, les malheurs de Titus Edzoa ont commencé après sa décision de se présenter à une élection présidentielle contre son ancien patron. Ainsi va le Cameroun de Paul Biya…

 Etienne Kunde

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Etienne Kunde

Etienne Kunde. Journaliste ivoirien.

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