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Ahmed Ben Bella, décédé à l'âge de 95 ans, a été enterré le 13 avril 2012, à Alger. REUTERS/Louafi Larbi
Ahmed Ben Bella, décédé à l'âge de 95 ans, a été enterré le 13 avril 2012, à Alger. REUTERS/Louafi Larbi

Ahmed Ben Bella, acteur puis victime d'un système autoritaire

Premier président de l'Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella posa les jalons de cinquante ans d’autoritarisme. Seconde partie de son portrait: «Nous voilà revenus au temps de la cagoule».

En 1962, après les Accords d’Evian, le couple Ben Bella-Boumediene va enfanter du premier coup d’Etat de l’Algérie indépendante. Les deux hommes, à la tête du «clan de Tlemcen», nommé aussi «clan d’Oujda», rentrent à Alger avec l’Armée des frontières qui élimine des centaines de combattants de l’intérieur, notamment de la Wilaya III (la Kabylie), de la Wilaya IV (Algérois) et de la Zone autonome d’Alger, et s’accapare le pouvoir.

Commence alors le régime autoritaire de Ben Bella qui posera les jalons de cinquante ans d’autoritarisme.

Sur le plan national, le nouveau chef d’Etat arrête ou enlève tous ses opposants qu’il séquestre dans les camps d’internement du Sud. Ces prisons, rouvertes dans les années 1990 pour y enfermer les islamistes, sont situées dans le Sahara où les victimes du chef Ben Bella sont affamées, torturées et livrées aux fièvres et aux maladies.

Enlèvements et assassinats

Les figures centrales de la guerre pour l’indépendance les ont connues comme Ferhat Abbas et Abderrahmane Farès, ainsi que Mohammed Boudiaf qui témoigne et souligne dans Où va l’Algérie «la responsabilité personnelle de Ben Bella [qui] a été le rassembleur de toutes les forces politiques et sociales qui voulaient faire de l’Algérie indépendante une profitable affaire privée. L’homme a montré qu’il était capable de bien des revirements ; mais en politique, chacun demeure le produit de ses actes 

De son court mandat (1962-1965) qui ne devait durer qu’un an, l’histoire retient également une série d’assassinats dont celui du colonel Chaâbani. Le premier d’entre eux est le ministre des Affaires étrangères Mohammed Khemisti en 1963. Son exécution à l’intérieur du Parlement algérien est attribuée par les témoins sur place à des agents qu’ils auraient identifiés comme égyptiens.

Khemisti a payé de sa vie son refus de laisser Ben Bella sacrifier l’Algérie sur l’autel du panarabisme en l’intégrant à la République Arabe Unie (RAU) – chose qui finalement ne se fera pas, parce que Boumediene s’y sera opposé.

Des bouchers devenus professeurs d’université.

Ce projet, d’après Ferhat Abbas, est une idée de Gamal Abdel Nasser. Sous le colonialisme, le dirigeant égyptien avait déjà décidé de faire de Ben Bella LE visage de la lutte algérienne. Chose dont Habib Bourguiba, le président tunisien, s’inquiétait devant certains membres du FLN.

Nasser avait ses prétentions et ses intérêts. La mémoire populaire se souvient par exemple de cette phrase du dirigeant égyptien à son ami fraîchement «élu»: «El Djazaïr takfina oua takfikoum» («L’Algérie nous suffira et vous suffira»). En d’autres termes, Nasser espérait tirer bénéfice du soutien qu’il a apporté au nouveau dirigeant algérien en faisant de l’Algérie «la vache à pétrole» qui nourrirait les Egyptiens et les Algériens.

Cette expression, qu’on ne retrouve pas dans les ouvrages d’histoire, a marqué les mémoires et le chanteur Akli D l’immortalise dans sa chanson «Ay Adzayri» (Ô Algérien).

Autre décision désastreuse et toujours en cours en Algérie, la politique d’«arabisation» de toutes les institutions du pays inaugurée par Ben Bella. Sous prétexte de décoloniser l’école et l’université du pays nouvellement indépendant, le premier chef de l’Etat avait chassé les enseignants français et les coopérants étrangers. A leur place, il avait fait appel aux militants des Frères musulmans égyptiens et syriens.

Les deux pays sollicités se sont pressés d’envoyer les éléments les plus radicaux de la mouvance, souvent sans aucun rapport avec le monde de l’enseignement, pour haranguer les enfants et les jeunes algériens. Ainsi a-t-on vu des maçons, des bouchers… devenir des professeurs d’université.

De la sorte, s’est établie en Algérie une idéologie qui est la négation même du savoir scientifique et dont la conséquence aura été la «Décennie noire». Car son objectif n’était pas de mettre en avant la langue arabe, comme on tend à la croire, mais tout simplement de fabriquer une société bridée, coupée de son histoire et de sa manière de vivre sa religion, mettant à la place de l’islam adapté à la vie en Afrique du Nord, une politique, nommée «islam», qui interdit le savoir, la lecture, les langues étrangères et qui fait du Coran, interprété de manière rigide et littérale, l’alpha et l’oméga de toutes les connaissances et de tous les savoirs.

Au pas

Avant d’être forcé à quitter le pouvoir, Ahmed Ben Bella s’offre une «Guerre des frontières » contre le Maroc. Pour ce faire, «des harkis emprisonnés ont été approchés avec cette proposition: rejoindre l’Armée nationale populaire (ANP) pour aller combattre l’armée marocaine aux frontières ouest, ou continuer à purger leur peine de prison», écrit Abdelhafid Yaha dans Ma Guerre d’Algérie. Au cœur du maquis de Kabylie.

Cet ancien responsable de l’ALN en Kabylie a aussi gagné les maquis du Front des forces socialistes (FFS) opposé à la dictature de Ben Bella. Il n’a pas oublié les campagnes de terreur menées dans sa région, dressée comme l’«ennemi intérieur», par «ces harkis devenus de vénérables soldats de l’ANP [qui] ont été, quelques semaines plus tard, utilisés une seconde fois […] pendant les ratissages contre les anciens maquisards de l’ALN qui avaient rejoint le Front des forces socialistes». On comprend l’amertume de «Si Lhafid» quand il conclut: «C’est décidément un monde à l’envers qui se dessinait pour l’Algérie nouvelle.»

A rappeler aussi, le premier président algérien avait créé des tribunaux d’exception nommés «Cours révolutionnaires» pour condamner les étudiants «antirévolutionnaires» qui osaient manifester leur déception politique dans la rue.

Retour de bâton

Ahmed Ben Bella aurait-il pu éviter le piège tendu par son mentor et putschiste Houari Boumediene? La réponse ne peut être qu’affirmative. Durant la guerre d’indépendance, la complicité du futur fomenteur du coup d’Etat du 19 juin 1965 dans l’assassinat d’Abane Ramdane était connue, de même que sa trahison des colonels Amirouche et Si Lhouès.

L’ancien officier de l’ALN, Mohand Aârav Bessaoud, avait écrit dès 1962 un témoignage choc sur ces crimes. Heureux les martyrs qui n’ont rien vu fut publié à Paris par souscription, car même les éditeurs engagés de l’époque avaient peur de produire un document aussi explosif et prophétique. Heureux les martyrs qui n’ont rien vu prévient:  

«L’épée que M. Ben Bella fourbissait contre les ennemis de la Révolution est maintenant retournée contre celle-ci, en attendant qu’elle le pourfende lui même un jour .»

Houari Boumediene aura sans doute été la pire épreuve qu’a connue Ben Bella. Mis aux arrêts, étroitement surveillé, il est emprisonné dans le secret le plus total. Même le droit de communiquer lui a été longtemps refusé. Il a toutefois échappé au sort de l’exécution que d’autres de ses «infortunés compagnons» de route ont connu… sous son règne.

Ben Bella se raconte des histoires

Après la mort de Boumediene, Chadli Bendjedid, intronisé chef de l’Etat le 7 février 1979, gracie Ben Bella à qui il aurait offert une pension. L’ancien prisonnier rejoint la Suisse où il retrouve Hocine Aït Ahmed avec qui il se réconcilie et crée le Mouvement Démocratique Algérien (MDA) dont l’objectif est de mener la lutte politique pour le changement en Algérie.

L’homme adopte alors un discours qui tranche avec son autoritarisme d’antan. Mais pas complètement. En témoigne Mohamed Benelhadj, ancien militant du MDA:  

«C’est un homme très sociable et très sympathique dans sa vie privée. En politique, dans la pratique quotidienne d’une organisation, c’est le contraire d’un démocrate. Il gérait le MDA comme sa chose. Il ne fallait pas que des têtes dépassent 

Après l’ouverture du champ politique au multipartisme, Ben Bella rentre en Algérie où il légalise le MDA. Sa renommée ne lui attire pas le succès dans les urnes. En 1994, après s’être opposé à l’interruption du processus électoral, il participe aux «négociations de Sant’Egidio» qui réunissent des représentants du FIS et des représentants de l’opposition parmi lesquels Abdelhamid Mehri, Hocine Aït Ahmed et Abdellah Djabellah.

Après cette initiative rejetée par Alger, Ben Bella n’a plus sa place dans le sérail jusqu’en 1999 où il se réconcilie cette fois avec Abdelaziz Bouteflika, l’ancien «disciple» et ministre de Boumediene, favorable au putsch du 19 juin 1965 et devenu président de la République. Il réapparaît alors sur la scène publique sans position politique particulière.

Il n’a cependant pas manqué d’attaquer les leaders de la guerre d’indépendance avec, pour cibles, Abane Ramdane, Hocine Aït Ahmed et Mohammed Boudiaf. Ainsi, il aura défendu jusqu’au bout l’histoire que le pouvoir s’est inventé depuis l’indépendance et qu’il veut encore imposer aux Algériens qui, désormais, savent de quel côté se trouve la vérité historique.

Quatre maladresses et un enterrement

L’enterrement de l’homme, décédé le 11 avril 2012 à l’âge de 96 ans, n’a attiré que quelques rares badauds, contrairement aux millions de personnes qui avaient assisté aux funérailles de Boudiaf vingt ans plus tôt.

Abdelaziz Bouteflika a décrété un deuil national de huit jours. A cette exagération, s’est ajouté le ridicule de l’imam qui a officié lors de la mise en terre et qui a prié pour «Que Dieu protège nos ministres. Qu'il bénisse notre gouvernement», oubliant le de prier pour le défunt.

Plus grave, l’Etat algérien n’a invité à cet événement que les ambassadeurs, soulevant un tollé général chez les pays européens représentés par des ambassadrices. Enfin, les autorités algériennes ont commis une «bourde protocolaire» en mettant côte-à-côte le chef du gouvernement marocain Abdelilah Benkirane et le président du Sahara Occidental Mohamed Abdelaziz.

Comme durant toute sa vie, Ahmed Ben Bella a été pendant son enterrement la victime du vieux système autoritaire et incompétent dont il a été d’abord un faire-valoir, puis un acteur central.

Ali Chibani

La première partie du portrait de Ben Bella

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Ali Chibani

Ali Chibani. Journaliste.

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