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Ahmed Chafiq (à gauche), ou Mohammed Morsi (à droite)? Pour qui voteraient les Algériens? REUTERS
Ahmed Chafiq (à gauche), ou Mohammed Morsi (à droite)? Pour qui voteraient les Algériens? REUTERS

Pourquoi les Algériens sont jaloux des Egyptiens

Algérie 1990. Un récit de politique-fiction: Chadli Benjedid est «dégagé» par les révoltés d’Octobre 1988. Après lui, le déluge islamiste et les chaloupes des militaires. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Égypte. Relecture du drame du Caire, à la lumière de la tragédie algérienne.

Dans une sorte du curieux remake, le printemps arabe est vu et vécu par les algériens comme une rediffusion, à échelle panarabe, de leur tragédie politique d’il y a vingt ans: régime fermé par un parti unique, le FLN, des armées gardiennes des constantes nationales, des révoltés sans têtes politiques et des islamistes récupérateurs, ceux du FIS.

Dans le cas Egyptien aujourd’hui, on trouve un étrange écho à l'Algérie: d’un coté l’armée, sous le commandement du général Tantaoui, gardien du temple et des frontières, garant de la transition, de la stabilité et des accords avec Israël. De l’autre, les révoltés de la place Tahrir, le mouvement du 6 avril en tête d’affiche, les progressistes, laïcs, démocrates, populistes et les masses des classes moyennes basses.

En vis-à-vis, les islamistes. Et pas seulement les Frères musulmans. Là aussi, le cas fait écho à l’Algérie d’il y a vingt ans. Les islamistes sont venus à la vie publique en rangs serrés mais en familles idéologiques éparses: Frères musulmans et salafistes du mouvement Nour.

Le cavalier barbu des Frères musulmans

De quoi rappeler le casting des islamistes algériens des années 90: islamistes soft des partisans de Nahnah fondateur du MSP de cette époque, ceux, plus durs, d'Abassi Madani et ceux salafistes et puristes d'Ali Benhadj et des groupuscules Djihadistes, pères des Groupes armés et du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, puis d’al-Qaida au Maghreb islamique.

De même qu’en Algérie, la démocratie sauvage des urnes a provoqué en Égypte une montée des islamistes au parlement, un raidissement de l’armée et une division des égyptiens entre pro-islamistes et pro-militaires, par souci d’ordre et de sécurité et de retour à la stabilité. Les noms d’aujourd’hui, en Egypte sont Ahmed Chafiq un ancien général, et Mohammed Morsi l’islamiste, comme ce fut, pour les algériens d’il y a vingt ans, le Général Nezzar par exemple, face au tandem Abassi-Benhadj.  

Le cas de figure de Ahmed Shafik, ancien général de l’époque Moubarak et figure de l’ancien régime, contre Mohammed Morsi, le cavalier barbu des Frères musulmans, annonce ce clivage qui a été fatal pour l’Algérie: éradicateurs contre islamistes. Prémisses d’un consensus à la Turque, ou d’une guerre civile à l’algérienne.

L'Égypte a retenu la leçon algérienne...

On le saura dans quelques semaines ou quelques mois au plus tard, après l’état de grâce et des promesses faciles. La tension est déjà vive entre les deux camps. Et au milieu des deux, il y a les révolutionnaires, auteurs du changement et perdants de l’affaire. Comme en Algérie d’il y a vingt ans, les émeutiers d’octobre se sont vus submergés par les islamistes et les militaires.

Dans le cas égyptien, il s’agit cependant d’une ouverture inédite par rapport au cas algérien: le processus électoral est perçu comme menaçant à partir du palier présidentiel et pas seulement parlementaire comme en Algérie 1990. Là, les égyptiens et les autres pays arabes semblent avoir tiré leçon du cas algérien, même s’il est douloureux de se l’avouer.

La stratégie est celle de l’absorption graduelle: islamistes au sein du parlement et présidence pour les centres de décision. On s’imagine ainsi le cas algérien si le FIS avait été stoppé au parlement et avait négocié un partage du pouvoir avec la figure consensuelle de l’époque, Mouloud Hamrouche, figure réformiste et ancien premier ministre aujourd’hui forcé à la discrétion, auteur d’analyses rares mais très lues en Algérie.

Des islamistes, gardiens de la…Laïcité?

En Egypte donc, on n’a pas dissous le parlement d'un coup d’Etat masqué par les chars, et l’armée n’a pas tiré sur la foule comme l’a fait l'armée algérienne en octobre 1988. Au Caire, les janviéristes (nom donné aux généraux qui ont forcé Chadli à démissionner en janvier 1992) ont été plus malins : ils se sont présentés comme arbitres du changement, pas comme auteurs de la répression.

Dans le cas de l’Egypte d’aujourd’hui, les deux issues de secours semblent être un modèle turc ou une solution algérienne, lente. Dans le second cas, ni la communauté internationale, ni les prétentions des islamistes ne peuvent s’accommoder d’une situation de confrontation ouverte et directe avec l’armée. Mohammed Morsi l’a affirmé récemment dans une conférence de presse: pas de confrontation avec l’armée et l’armée n’est pas traitre à la nation.

Quand au modèle turc, il semble être mis en échec par la «sociologie» de l’islamisme égyptien: trop populiste, de classe pauvre et sans patronat ou capacité de consensus économique national. Dans le cas d’Ankara, les islamistes sont les gardiens de la… Laïcité justement. En économie comme en idéologie. Les islamistes turcs dit-on, ont pu dégager un consensus avec les intérêts des militaires et des castes des grands propriétaires.

La guerre ou les affaires

Ce qui n’est pas le cas en Egypte d’aujourd’hui et c’est ce qui fut impossible en Algérie des années 90. A l’époque, le slogan numéro 1 des islamistes du FIS était «D’où te viens ta fortune?». Fronton annonciateur de tribunaux populaires et d’enquêtes sur les fortunes qui ont fait reculer les soutiens et provoqué la réaction violente.

C’est ce parallèle fascinant qui explique l’intérêt des plus de 40 ans en Algérie pour le cas de l’Egypte d’aujourd’hui. Un rappel de l’histoire mais aussi une curiosité technique: comment l’Egypte va-t-elle dégager «sa solution» face à ce dilemme qui a travaillé et endeuillé l’Algérie pendant dix ans? Feront-ils la guerre ou les affaires? La malédiction des islamistes algériens fut le pétrole, celle des islamistes égyptiens est les accords de Camp David.

Analyse trop rapide? Possible, mais en Algérie le cas Egyptien est regardé avec attention et presque avec amertume. Comme un souvenir d’autrefois. Un remake avec des acteurs différents et un casting proche. L’histoire égyptienne immédiate étant vue comme un film inspiré d’une histoire vraie.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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