mis à jour le

Les joueurs sénégalais à la fête durant la Coupe du monde 2002. REUTERS/Jason Reed
Les joueurs sénégalais à la fête durant la Coupe du monde 2002. REUTERS/Jason Reed

Quand le Sénégal fit chavirer la planète foot

Lors du Mondial 2002, au Japon et en Corée du Sud, l’équipe du Sénégal avait bluffé le monde du ballon rond. Quarts de finalistes, les Lions de la Teranga, dirigés par Bruno Metsu, avaient notamment triomphé de la France en ouverture. Une aventure à jamais gravée dans l’Histoire du football africain.

Une tornade africaine. C’est ce qui a soufflé sur le Japon et la Corée du Sud, en mai et juin 2002, à l’occasion de la 17ème Coupe du monde de football. Une édition qui fit la part belle aux nouveautés: premier Mondial organisé en Asie, et première participation pour le Sénégal… la fameuse tornade.

Pourtant, quelques années auparavant, rien ne laissait présager une quelconque performance sénégalaise au niveau international. Jusqu’à début 2000, l’historique de l’équipe nationale était bien terne: aucune qualification en Coupe du monde ou pour les Jeux olympiques, et une quatrième place pour meilleur résultat en Coupe d’Afrique des Nations (en 1990). C’est en novembre 2000 que le destin du Sénégal bascule. À l’issue de la CAN 2000, l’Allemand Peter Schnittger laisse son costume de sélectionneur à un coach français méconnu: un certain Bruno Metsu.

La méthode Metsu

Fraîchement nommé, le nouveau technicien change radicalement le visage de la sélection. Convaincu du potentiel du Sénégal, il impose sa griffe et une rigueur inédite. Bruno Metsu parvient à réunir les joueurs les plus talentueux en équipe nationale, boudée jusqu’alors par certains. Dès lors, une relation particulière s’installe entre chaque acteur, du staff aux joueurs en passant par les supporters et la Fédération sénégalaise de football.

«Je crois beaucoup à la valeur humaine. Dans la vie, il y a le respect et l’amour. Si tu n’aimes pas tes joueurs, tu n’as pas de résultat», déclarera Metsu en juillet 2002, à l’issue de son histoire avec le Sénégal. Car effectivement, résultats il y eut, et pas des moindres.

La recette Metsu fait des étincelles. Les Lions sénégalais obtiennent leur billet pour le Mondial asiatique devant le Maroc, à la faveur d’une meilleure différence de buts. Une qualification qu’ils doivent en grande partie à leur fer de lance fraîchement récompensé du Ballon d’Or africain 2001: un jeune attaquant plein de fougue du nom d’El Hadji Diouf (8 buts en éliminatoires). Dans la foulée, les futurs mondialistes parviennent en finale de la CAN 2002 au Mali, et n’échouent devant le Cameroun de Samuel Eto’o qu’aux tirs aux buts. La déception est grande, mais l’espoir demeure; une équipe est bel et bien née. Place désormais au défi intercontinental.

L'équipe du Sénégal, quelques instants avant le début du Mondial. REUTERS/Desmond Boylan

L'équipe du Sénégal, quelques instants avant le début du Mondial. REUTERS/Desmond Boylan

France-Sénégal: un match pour l’Histoire

Certains y voient un hasard, d’autres un signe du destin. Toujours est-il que le tirage au sort du Mondial 2002 ne manque pas de malice pour le groupe A: outre le Danemark et l’Uruguay, le Sénégal devra se mesurer à la France, candidate déclarée à un second sacre consécutif. Et cerise sur le gâteau, les Lions de la Teranga en découdront avec les Tricolores pour le match d’ouverture de la compétition, le 31 mai 2002!

Cette rencontre tant attendue offre un paradoxe amusant: des 23 joueurs sélectionnés par Bruno Metsu, 21 jouent en France. Pape Thiaw (Strasbourg) et le vétéran Amara Traoré (Gueugnon) évoluent même en seconde division! À l’inverse, les Français tapent en grande majorité la balle dans les plus grands clubs anglais, allemands, italiens et espagnols. Mais cette connaissance des joutes hexagonales confère aux Lions un avantage dont se méfient leurs futurs adversaires. Bruno Metsu, lui-même ancien joueur et entraîneur en France, se veut un brin ironique:

«Nous allons voir si les élèves peuvent donner la leçon au maître.»

Championne du monde, championne d’Europe des Nations, la France de l’époque est un ogre. Les observateurs rêvent déjà à une demi-finale contre l’Argentine (l’autre mastodonte annoncé) plutôt que d’envisager la moindre embûche durant la phase de poules. Les Sénégalais, eux, refusent le rôle de victime résignée. L’occasion de briller est trop belle.

«On va jouer l’un des matchs les plus regardés de l’histoire. Cette rencontre peut changer le cours de notre vie. Et moi, je crois que nous allons créer la surprise…», assurait El Hadji Diouf dès le tirage au sort connu.

Déterminés mais décontractés, les coéquipiers du capitaine Aliou Cissé abordent leur rendez-vous sans s’ajouter de pression. La nuit précédant le match, à deux heures du matin, certains s’autorisent même un concours de bras de fer! Quelques heures après, à Séoul (Corée du Sud), ils auront face à eux Thierry Henry, Patrick Vieira, Marcel Desailly… mais pas Zinedine Zidane, blessé à une cuisse.

Sur le terrain, les premiers frissons ne tardent pas. Les Sénégalais, sauvés par leur poteau à la 23ème minute, font chavirer leur public à la 30ème minute quand El Hadji Diouf trouve Papa Bouba Diop au cœur de la surface. Le géant sénégalais ouvre le score en taclant. 1-0, les Lions peuvent danser. Il leur reste désormais à préserver ce précieux avantage, sous les yeux de 62.000 spectateurs.

Piqués au vif, les Français tentent de revenir et la partie s’emballe. A l’heure de jeu, le maestro sénégalais Khalilou Fadiga s’infiltre et manque de peu le break, sa frappe percutant la barre transversale. Quelques secondes après, Thierry Henry échoue de la même manière face à Tony Sylva. Sueurs froides, mais les dieux du foot ont choisi leur camp: après le triomphe du Cameroun sur l’Argentine en ouverture du Mondial 1990, le Sénégal réitère l’exploit face à la France!

Et tandis que la liesse s’empare du pays, les médias s’intéressent à cette sympathique et talentueuse nation. Bruno Metsu, le «Sorcier Blanc», jubile:

«Ce match, on l’avait rêvé et on l’a réalisé. C’est une grande récompense pour le pays et les joueurs. On a travaillé très dur et on est heureux d’avoir accompli cet incroyable exploit.»

Tombés debouts

Pour le «match d’après», les Lions se mesurent aux Vikings du Danemark. Fautif sur le but danois sur penalty, Salif Diao se rachète en égalisant (1-1). Et pour son troisième et dernier match de poule, le Sénégal concède un nouveau nul contre l’Uruguay (3-3), non sans frayeur (ils menaient 3-0 à la mi-temps grâce à Fadiga et Diop par deux fois). Cinq points en trois matchs: deuxièmes derrière le Danemark, Metsu et ses hommes sont qualifiés pour les huitièmes de finale! Superbe performance, pendant que la France, elle, termine dernière (0 victoire, 0 but marqué)…

«On s’est vu trop beaux», déplorera Lilian Thuram plus tard.

En huitièmes de finale, c’est la Suède qui se présente sur la route des Lions. Dès la 11ème minute, Henrik Larsson (dont le père vient du Cap-Vert) trouve l’ouverture de la tête. Mais Henri Camara, tout en puissance, lui répond peu après. De valeur égale, les deux équipes ne peuvent se départager à l’issue du temps réglementaire. Première prolongation donc… et premier but en or. A la 104ème minute de jeu, Henri Camara devient le héros de tout un pays en signant un nouveau but renversant (2-1 a.p). Héroïques! Comme leurs aînés Camerounais douze ans plus tôt, voilà les Sénégalais en quarts de finale de la Coupe du monde.

Henri Camara égalisant contre la Suède. REUTERS/Kimimasa Mayama

Henri Camara égalisant contre la Suède. REUTERS/Kimimasa Mayama

Pour son rendez-vous avec la Turquie, le Sénégal se présente émoussé. La fatigue de la prolongation se fait sentir pour des joueurs peu habitués à un tel rythme. Quelques banderilles sont bien tentées, mais le score reste vierge au terme des 90 minutes de jeu. Et quelques instants seulement après le début d’une nouvelle prolongation, le Turc Ilhan Mansiz crucifie les rêves sénégalais (1-0 a.p). Fin de l’aventure, le Sénégal ne retrouvera pas le Brésil en demi-finale.

Un lourd héritage

Malgré l’élimination, les félicitations affluent de toute part. La fraîcheur et l’enthousiasme des Sénégalais ont séduit toute la planète foot, à commencer par la France. De retour d’Asie, les acteurs de cette épopée savourent cette reconnaissance tant recherchée.

«C’est une équipe de fous, un groupe vraiment incomparable», glisse Amara Traoré avec affection.

«On a croqué la compétition comme on croque la vie. Et au final, nous avons été récompensés», estime El Hadji Diouf.

Et le grand Jules Bocandé (adjoint de Metsu), récemment disparu, de résumer ce parcours en une anecdote éloquente:

«Lorsque nous sommes arrivés en Asie, les gens me demandaient si le Sénégal était une ville ou un pays. Plus personne ne l’ignore désormais.»

Pour l’équipe du Sénégal, la suite est plus délicate. Sans Bruno Metsu, parti entraîner aux Emirats arabes unis, la sélection peine. Elle n’atteint que les quarts de finale de la CAN 2004 et termine 4ème de l’édition 2006. Les suivantes sont encore moins réussies. Et 2002 reste à ce jour le seul Mondial disputé par le Sénégal, absent des campagnes 2006 et 2010.

Aujourd’hui, la belle aventure du Sénégal 2002 demeure dans les mémoires. Et l’espoir d’un renouveau se fait sentir. En dépit d’une CAN 2012 complètement ratée, le Sénégal dispose aujourd’hui d’une génération très talentueuse, alliant jeunesse et expérience. Les Lions de la Téranga disposent notamment d’une attaque qui séduirait nombre d’entraineurs (Moussa Sow, Papiss Cissé, Demba Ba, Mamadou Niang). Reste à trouver l’homme qui saura mener cette équipe. Amara Traoré limogé après la dernière CAN, la Fédération sénégalaise de football avait récemment confié le poste de sélectionneur au coach français Pierre Lechantre… malgré les envies de retour de Bruno Metsu. Mais Lechantre, quelques jours seulement après sa nomination, a jeté l’éponge. Et l’ombre du «Sorcier Blanc» Metsu plane à nouveau au-dessus du Sénégal.

Nicolas Bamba

A lire aussi:

Ba et Cissé, les deux joyaux sénégalais de Newcastle

Les sorciers blans du ballon rond ont la peau dure

Du Sénégal à la France, il n'y a qu'un pas

El Hadji Diouf, bad boy du foot sénégalais

Nicolas Bamba

Nicolas Bamba est un journaliste français, attaché au thème du sport notamment. Il a collaboré avec L'Equipe et Sports.fr

Ses derniers articles: Demba Ba, dans la cour des grands  L'Algérie retrouve de l'ambition  Le portrait-robot du parfait footballeur africain 

Coupe du monde de football

Football et politique

Ce ballon rond qui fait le jeu des dictateurs

Ce ballon rond qui fait le jeu des dictateurs

Joseph-Antoine Bell

Le Lion indomptable ouvre encore sa gueule

Le Lion indomptable ouvre encore sa gueule

El Hadji Diouf

Sport

El Hadji Diouf, bad boy du foot sénégalais

El Hadji Diouf, bad boy du foot sénégalais

football

AFP

Mali: la suspension de la Fédération de football levée par la Fifa

Mali: la suspension de la Fédération de football levée par la Fifa

AFP

Mali: les dirigeants de la Fédération de football limogés, la Fifa proteste

Mali: les dirigeants de la Fédération de football limogés, la Fifa proteste

CAN 2017

Le Cameroun est désormais la deuxième puissance du football africain

Le Cameroun est désormais la deuxième puissance du football africain