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La foule acclame Ahmed Ben Bella à son arrivée à Alger le 4 août 1962. ©AFP
La foule acclame Ahmed Ben Bella à son arrivée à Alger le 4 août 1962. ©AFP

Ahmed Ben Bella, un «héros de la Révolution»?

Premier président de l'Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella est mort le 11 avril 2012. Il aimait se présenter comme le père et le héros de la révolution. Mais son parcours, fait de trahisons et d'opportunisme, est bien plus sombre. Premier volet de son portrait: de l’OS au château d’Aulnoy.

D’Ahmed Ben Bella, né le 25 décembre 1916 à Maghnia dans l’ouest algérien, nous retiendrons d’abord le courage d’avoir intégré le mouvement indépendantiste relativement tôt, ébranlé par les massacres de Sétif et Gulema qui débutèrent le 8 mai 1945. Il a ainsi fait un choix risqué alors qu’il pouvait continuer à rester un notable reconnu par la France.

Après être entré au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), il est invité à diriger la zone Oranie de l’Organisation Secrète (OS) dont il prend la tête en 1949 et qui prônait la lutte armée contre la France coloniale.

Pour structurer sa zone Ben Bella «a privilégié l’action légale par rapport à la mise en place de l’OS, relate Hocine Aït Ahmed dans son ouvrage Mémoires d'un combattant. L'esprit d'indépendance 1942-1952. 

«En infraction à notre directive permanente de ne pas trop se signaler publiquement, il s’était même porté candidat aux élections à l’Assemblée algérienne (sur les listes du MTLD)

Lorsque la police française a commencé à découvrir l’existence de l’OS, Ben Bella «n’avait pas pris la précaution de changer de domicile alors que l’alerte était chaude», assure Benyoucef Benkhedda. Il est arrêté avec une arme et, lors de l’interrogatoire, «a confirmé les déclarations de ses co-inculpés, en y ajoutant certains détails.»

«Un ambitieux sans courage»

L’auteur du livre Les Origines du 1er novembre s'appuie sur le PV de l’audition du chef de l’OS. Un document dans lequel il parle de son histoire familiale et de son intégration dans le militantisme pour l’indépendance de l’Algérie. Il explique avoir d’abord rejoint les Amis du Manifeste et de la Liberté, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il est ensuite approché par le Parti du Peuple Algérien (PPA) pour créer un bureau politique dans sa région natale. «Je n’ai pas obtenu les résultats escomptés», avoue-t-il.

La suite est un historique détaillé de l’OS, avec les noms de ses responsables et de ses acteurs, ce qui va favoriser le démantèlement de l’ensemble de la structure par la police française. Cela fait réagir Benkhedda, qui refuse de juger cette trahison.

Ce qui est inadmissible par contre, et insupportable par-dessus le marché, c’est de voir ces mêmes éléments, qui ont failli, s’ériger en héros et ultra-révolutionnaires, après 1962…»

Nasser Boudiaf, le fils du président assassiné en 1992, cite le témoignage de Ferhat Abbas - président de la première Assemblée nationale constituante- qui, dans L’Indépendance confisquée rapporte ces propos d’Abane Ramdane, arrêté également lors du démantèlement de l’OS:

«C’est Ben Bella qui dénonça en 1950 notre Organisation Spéciale (O.S.). Du moment qu’il était arrêté, rien ne devait subsister après lui. C’est un ambitieux sans courage. Pour parvenir à ses fins, il passera sur le corps de tous ses amis. Il est sans scrupule.»

Abane ne croyait pas si bien dire.

Les trois machinations qui font de Ben Bella un héros

Après son évasion de prison en 1952, Ahmed Ben Bella reprend ses activités militantes. Il compte parmi les responsables de la délégation du FLN à l’étranger, notamment en Suisse où il est choisi pour réunir les deux factions du MTLD en dissension.

En juillet 1954, Mohamed Boudiaf, Mourad Didouche, Mostefa Ben Boulaïd et Larbi Ben M’hidi le retrouvent et lui apprennent leur décision de passer définitivement à la lutte armée. Il se rallie à leur avis et est prié de repartir en Egypte informer Aït Ahmed et Mohamed Khider.

Plus tard, Ben Bella, sans gêne aucune, s’attribuera tous les mérites du 1er novembre 1954 -ce jour-là, le FLN engageait la lutte armée en faisant exploser dix bombes à Alger. Un fait de gloire que conteste Amar Bentoumi, ancien du PPA-MTLD, dans une chronique en ligne où il rappelle:

«Ben Bella [réfugié au Caire] était chargé de pourvoir les maquis en armes. De 1954 à 1955, aucune arme n’a été fournie par Ben Bella aux maquis, ce qui a poussé Benboulaïd à puiser dans ses propres fonds dans l’espoir de se rendre en Libye pour acheter des armes.»

Durant la guerre, trois «machinations» feront de lui le héros dont tout le monde parle aujourd’hui et qui annoncent déjà la falsification toujours de rigueur de l’histoire dans les pays étrangers.

D’après Ferhat Abbas, l’une est française, la deuxième égyptienne, la dernière marocaine:

«En vérité, Ben Bella s’est trompé sur son propre compte. Il n’avait aucun mérite particulier pour représenter l’Algérie en guerre et la gouverner après son indépendance. Sa renommée a été créée de toutes pièces par les Egyptiens, les Français et les Marocains. C’est leur presse qui l’a monté en épingle et en a fait une “vedette”. Les Français, par exemple, après le détournement de l’avion qui transportait nos négociateurs de Rabat à Tunis, ont parlé de l’avion de “Ben Bella”. Ils auraient aussi bien pu parler de l’avion de Khider, de Boudiaf et d’Aït Ahmed

En effet, le 22 octobre 1956, la France réalise le premier acte de piraterie aérienne de l’histoire de l’humanité. Quittant le Maroc pour gagner la Tunisie, l’avion qui transportait Ben Bella, Aït Ahmed, Khider, Lacheraf et Boudiaf est détourné, et ses occupants arrêtés.

«Un adjudant décoré par l’Armée française»

Des cinq hommes, les médias n'en montrent qu’un seul, qui leur a été présenté pour donner un visage à la Guerre d’Algérie: Ahmed Ben Bella. Quel est le but de cette mise en avant d’une figure parmi tant d’autres qui ont pourtant été plus décisives et plus anciennes dans l’histoire du militantisme algérien?

Bon nombre d’hommes politiques et d’historiens considèrent que la France préparait déjà l’après-indépendance de l’Algérie. Il lui fallait créer le dirigeant qui n’allait pas porter atteinte à ses intérêts dans la future ancienne colonie. C’est l’avis de Nasser Boudiaf:  

«La France, elle aussi, se rend compte de votre facile malléabilité […], la France vous choisit pour faire de vous une image et manipule les médias et les foules pour faire oublier les hommes comme Abbane (sic), Boudiaf, Ait Ahmed, Khider, Krim et bien d’autres. Plus tard, le Général de Gaulle ne souhaitait pas, pour des raisons évidentes, avoir en face de lui, dans une Algérie indépendante, un Ferhat Abbas, un Boudiaf, un Ait Ahmed. Très fin manipulateur, de Gaulle enchaîne plusieurs manœuvres [afin] d’écarter deux pharmaciens (Abbas et Benkhedda) et réussit à placer à la tête de l’Algérie un adjudant décoré par l’Armée française.»

Une caution pour l'armée

Quand il quitte les prisons françaises en 1962, le «héros de la Révolution» s’est déjà préparé un destin en prenant position contre le Gouvernement Provisoire (GPRA). Une trahison qui va déterminer davantage l’avenir tragique de l’Algérie indépendante.

Après les tensions entre le GPRA et l’Etat Major Général (EMG), plus connu aujourd’hui sous l’appellation de «l’Armée des frontières» dirigée par les véritables «architectes» de la future dictature militaire, Boumediene et Boussouf, ces derniers, qui préparaient la confiscation de l’indépendance et la dissolution du gouvernement provisoire, avaient besoin du soutien d’un des chefs historiques pour gagner en légitimité.

Abdelaziz Bouteflika était missionné pour trouver ce faire-valoir. Voilà ce qu'écrit le général Khaled Nezzar, qu’on ne peut pas accuser d’être un antisystème, dans Le Sultanat de Bouteflika:

«Houari Boumediene, engagé dans un bras de fer avec le GPRA, l’envoie au château d’Aulnoy pour rencontrer les “cinq” prisonniers, afin de solliciter leur arbitrage. Bouteflika, éconduit par l’intraitable Boudiaf, se tourne vers Ben Bella, lequel devine d’emblée le parti qu’il peut tirer de la mésentente entre le commandement de l’Armée et le gouvernement provisoire. La rencontre de Ben Bella et Bouteflika est la rencontre de deux terribles ambitions. Il en sortira sous peu quelque chose…»

En 1962, après les Accords d’Evian, le couple Ben Bella-Boumediene va enfanter du premier coup d’Etat de l’Algérie indépendante...

Ali Chibani

Retrouvez la seconde partie de ce portrait: «Nous voilà revenus au temps de la cagoule».

 

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Ali Chibani. Journaliste.

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