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Les habitants de Tawergha vivent dans des camps de réfugiés. REUTERS/Esam Al-Fetori
Les habitants de Tawergha vivent dans des camps de réfugiés. REUTERS/Esam Al-Fetori

Les forces invisibles de la Libye

Il faudra davantage que des élections pour passer du cauchemar de Kadhafi à un monde meilleur en Libye.

Quand on ne sait pas ce qui se cache derrière les portes de la grande structure de Janzour, tout près de la capitale libyenne, on peut imaginer qu’il s’agit de l’Académie navale nationale. Après tout, c’était ça dans le temps. Mais longez le bâtiment principal vide et l’ancienne zone résidentielle: pas le moindre marin en vue.

Du linge est suspendu aux balcons. Au-dessous, des enfants jouent dans la poussière. Des femmes vêtues d’abayas noires arpentent les places de béton, tandis que des vieillards en longues robes blanches fument des cigarettes en regardant la mer.

En lieu et place d’officiers, l’académie navale abrite aujourd’hui plus de 2.000 réfugiés, soit une fraction des 70.000 personnes déplacées par la révolution libyenne et éparpillées dans le pays. La plupart des habitants de ce camp viennent de Tawergha, ville dont les habitants ont eu le malheur d’être pris, l’été dernier, entre les soldats fidèles au régime et les milices anti-Kadhafi de la ville voisine de Misrata.

Quelques habitants -personne ne s’accorde sur le chiffre- avaient rejoint les soldats du régime, et aujourd’hui la milice de Misrata refuse d’en réintégrer un seul. Pour être précis, les miliciens ont menacé de mort quiconque reviendrait et ont bombardé quelques-unes de leurs maisons pour faire bonne mesure.

Renouveau de la société civile

Les médias libyens ne vous apprendront pas grand-chose sur Janzour. Si les journalistes libyens ont filmé des interviews dans les camps, leurs reportages n’ont pas encore été diffusés sans que personne ne sache vraiment pourquoi.

Les journalistes évoquent d’autres priorités -le pays se prépare pour les élections- mais pour les occupants du camp, le problème vient de la milice de Misrata ou du racisme: la plupart des réfugiés sont noirs. L’absence de couverture médiatique est synonyme d’absence d’intérêt. Personne au pouvoir n’estime prioritaire de les aider.

Ainsi les Tawerghans demeurent-ils, à demi-invisibles, dans les limbes, comme tant d’autres choses en Libye, où le pouvoir est encore entre les mains d’un Conseil National de Transition (CNT) et d’un gouvernement provisoire; où les élections sont prévues pour juin; où les décisions sont suspendues «jusqu’à ce que nous ayons un gouvernement» et où les aspirants-investisseurs traînent dans le lobby du Radisson, en buvant du thé à la menthe et en attendant de voir comment la situation va évoluer.

C’est peut-être une bonne chose: dans une société où tout a été contrôlé pendant plus de quarante ans, le vide peut s’avérer créatif. La société civile, inconnue en Libye jusqu’à la révolution de l’année dernière, a commencé à se recomposer, et des groupes citoyens ont émergé pour aider à s’occuper des réfugiés et faire pression en leur nom.

La toute nouvelle Autorité libyenne du logement, une organisation caritative, a aidé les journalistes à se rendre à Janzour. Le camp lui-même a élu un porte-parole, et les chefs tribaux sont en train de négocier avec les habitants de Misrata un éventuel retour.

4.000 candidats aux législatives

Mais tout comme un vide peut engendrer des forces constructives, il peut aussi produire des forces destructrices. Janzour a été attaqué plus d’une fois par des membres armés des milices de Misrata. Cinq personnes ont été tuées dans un raid récent.

Ce qui est vrai de Janzour est valable pour tout le reste: les médias libyens flottent dans un vide juridique et institutionnel. Quand j’étais à Tripoli cette semaine -j’y suis allée au nom du Legatum Institute-, je me suis rendue au moins dans trois institutions qui s’estimaient chargées des médias d’État, et j’ai parlé à un patron de télévision d’État qui ne se sentait redevable à personne.

Des dizaines de journaux, de stations de radios et de chaînes de télévision ont émergé, ainsi qu’une nouvelle génération de journalistes citoyens: des animateurs de talk-show populaires qui n’avaient jamais parlé à la radio auparavant, des auteurs dont le travail paraissait autrefois dans des blogs anonymes.

Les aspirants-régulateurs apparaissent presque aussi rapidement. Les autorités de transition, qui veulent des élections justes, ont voté une loi ordonnant une couverture médiatique égale pour les 4.000 candidats aux élections législatives. Pour certains, cela signifie que quiconque diffuse l’interview d’un candidat est légalement obligé de le faire avec les 3.999 autres.

Pas de bouleversement à attendre des élections

Dans l’espoir d’empêcher les fidèles au régime de revenir à la vie publique, les autorités de transition ont également interdit toute critique de la révolution. Mais la loi qu’ils ont rédigée est si vague qu’elle peut signifier l’emprisonnement pour quiconque critique le gouvernement actuel, peut-être même quiconque discute des excès révolutionnaires dans des endroits comme Misrata.

Dans un tel climat, on comprend aisément pourquoi les journalistes libyens n’ont pas forcément envie d’écrire sur les réfugiés de Janzour.
 Quand vous décrivez cette situation aux gens d’ici, la plupart haussent les épaules: «Cela changera après les élections, inch’Allah, quand cette “période de transition” s’achèvera.» Mais si les élections donnent à la Libye son premier gouvernement légitime depuis des générations, elles ne décideront pas de tout.

La vraie compétition ne se joue pas entre les 4.000 candidats ou la douzaine de partis, après tout, mais entre les forces constructives et destructrices à l’intérieur de la société libyenne. Quand les élections, prévues en juin, seront terminées, observez ce qu’il arrivera aux animateurs de talk-show, aux défenseurs des réfugiés et aux activistes environnementaux d’un côté, aux milices et aux régulateurs de l’autre, et vous aurez une bonne idée de la direction que prend la Libye.

Anne Applebaum

Slate.com

Traduit par Bérengère Viennot

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Anne Applebaum

Chroniqueur du Washington Post et de Slate. Son dernier livre est: Gulag: A History.

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