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La consommation de chanvre est habituelle chez les Kuluna. REUTERS/Goran Tomasevic
La consommation de chanvre est habituelle chez les Kuluna. REUTERS/Goran Tomasevic

Les Kuluna, ces jeunes qui terrorisent Kinshasa

Des gangs de jeunes terrorisent la population et s'affrontent à coups de machette dans les rues de Kinshasa. Les habitants accusent des policiers d'être de mèche.

Ils sont jeunes, musclés et sportifs. Beaucoup pratiquent les arts-martiaux comme le karaté ou le judo, et sèment la terreur dans plusieurs quartiers et communes de la ville de Kinshasa.

Ce sont les Kuluna (lire koulouna), des groupes de jeunes, composé de 10 à 20 individus, qui se livrent au racket, au vol et à des batailles rangées contre d’autres gangs. Ou des innocents. Les communes de Matete, Ngaba, Kasa-vubu... et les quartiers Kauka, Mombele, Lingwala, notamment, n’y échappent pas. Ce phénomène aurait pris naissance autour des années 2006, à l’approche des élections (présidentielle et législatives).

Au début, des combats éclataient entre sportifs des différents clubs rivaux lorsqu’ils se croisaient pendant leur footing ou encore entre jeunes de quartiers voisins pour des problèmes d’électricité ou des vol de câbles électriques.

«Ils préfèrent les machettes qu’ils aiguisent d’abord pour intimider»

Aujourd’hui, l'influence des Kuluna a pris des proportions préoccupantes. «Assassinats, vols à mains armées, viols et guerre entre gangs sont des lots quotidiens», indique une étude sur ce phénomène.

«Des mesures ont été prises par les autorités, mais ce phénomène a pris une telle ampleur que la police est malheureusement dépassée. Dépourvue des moyens face à cette forme de violence organisée, la Police Congolaise reste impuissance», avancent les auteurs de cette recherche.

Lorsqu’ils ‘affrontent, «les Kuluna utilisent souvent des bouteilles, tournevis ou n’importe quels objets tranchants pour faire mal. Ils préfèrent les machettes qu’ils aiguisent d’abord pour intimider», confie Béatrice Isomi, femme commerçante, victime de ces jeunes.

«J’en ai croisé deux un soir de retour d’une réunion. L’un d’eux a voulu m’arracher mon sac à main. J’ai résisté. Il m’a menacé. J’ai couru dans une parcelle proche pour demander de l’aide. Il m’a suivi et m’a donné un coup à la pommette gauche avec un objet tranchant. Etourdi, je suis tombée et il a pris les objets de valeurs qu’il y avait dans le sac, téléphone, argent et bijoux», raconte cette femme. Elle s’en sort alors avec 7 points de suture.

Des rues désertées dès la nuit tombée

«Une femme enceinte est morte dans la commune de Lemba après avoir été agressé par les Kuluna le long de la clôture de la Fikin (Foire internationale de Kinshasa), affirme Mimie Vumilia, infirmière. Un policier a eu le bras coupé par ces jeunes de gangs qui ne résistent devant rien», poursuit-elle. Il est mort peu de temps après, à cause de l’hémorragie.

Patricia Ilunga, étudiante en gestion, a vu son sac être arraché par des Kuluna en pleine journée. «Ils étaient dans un taxi-bus, comme s’ils voulaient me demander leur route. Arrivés à ma hauteur, les garçons qui étaient à bord ont tiré mon sac qui contenait près de 200 dollars, mes bijoux que je pensais à l’abri et mes reçus de minerval (droits d'inscription à l'université).» 

A cause de ce climat d’insécurité, les rues sont désertes, dans certains quartiers, dès la nuit tombée. Surtout dans des zones obscures faute d’éclairage public ou en raison des coupures d’électricités, qui sont fréquentes à Kinshasa.

Pauline Kalenda a préféré déménager après avoir a croisé une bande de ces jeunes dans son quartier, à Yolo. «Un soir, au bout de l’avenue, j’avais ma fille sur le dos, mon époux à mes côtés. J’ai vu un de ces jeunes aiguiser sa machette le long d’un mur en partance pour un affrontement. J’étais paralysée par les étincelles et me suis pissée dessus», confie la dame qui s’imagine ce à quoi elle a échappé.

Lorsqu’ils vont s’affronter d’autres gangs ou régler son compte à quelqu’un, les Kuluna mobilisent l’ensemble de leurs hommes: ils peuvent alors être une quarantaine. Ils ont souvent des coiffures originales, des crêtes en particulier, une partie du crâne rasée et ornée de dessins ostentatoires … «D’autres sont normaux et viennent des familles normales sans aucun signe distinctif extérieur», confie un officier de police qui a souvent à faire avec ces jeunes.

«Manger du fer» pour devenir invincible

«Ils portent aussi souvent des pantalons taille-basse ou des grands pantalons pour dissimuler leurs machettes et autres objets tranchants, précise le Major. Vu leurs activités de violence, d’autres ont d’énormes cicatrices aux bras ou au visage», qu’ils brandissent comme signe de bravoure.

Ceux qui ne pratiquent pas les arts-martiaux s’adonnent à la culture du muscle. Ils passent des journées entières à soulever des tas de ferrailles, une activité appelée affectueusement «manger du fer». Pendant des heures et sous le soleil brulant, ils suent à grosses goutes sous les poids, sans aucun encadrement.

«Lorsqu’ils ont pris un peu de volume dans les bras et consommé du chanvre, mélangé aux boissons alcoolisées, les Kuluna se sentent invincibles et prêts à tout affronter», explique Bobo Mbinga, 25 ans, qui pratique aussi la musculation sans appartenir à un gang.

Il a fait les frais d’un conflit avec un jeune homme de son quartier, sans savoir qu’il était Kuluna. «Après nous être disputés, le garçon a appelé ses amis qui sont venus saccager notre maison, briser la porte et lancer pendant plus d’une demi-heure des bouteilles qu’ils avaient dans un grand sac. Heureusement que je n’étais pas là», raconte-t-il. Les forces de l’ordre ne sont venues que pour constater les dégâts.

La violence par manque de travail

Ce sont «souvent, ces jeunes sont sans emploi, désœuvrés et pour survivre, ils recourent au racket et à la rançon», explique Damien Mukanz, éducateur social. D’autres se sont retrouvés sans emploi après la fermeture de certaines usines où ils travaillaient comme agent de sécurité.

«Comment peut-on laisser autant des jeunes désœuvrés et sans emploi?» demande le Major, officier dans la Police nationale congolaise. «En manque d’occupation et d’argent, certains jeunes deviennent jaloux de ceux qui travaillent et qui gagnent mieux leur vie. Ils s’en prennent à eux pour ravir téléphones portables, bijoux, ordinateurs, argents et autres biens de valeurs. Bref, ils se lancent dans le grand banditisme. C’est plus pour la survie qu’ils le font», nuance l’officier.

Son jugement est sans appel: «L’Etat congolais est responsable de ce phénomène et ne fait rien pour l’endiguer.»

Damien Kabwe, l’éducateur social, fait une autre lecture:

«Les jeunes qui font partis des gangs souffrent d’une carence éducative, familiale et scolaire. Rares sont les Kuluna qui ont fait des études secondaires et/ou universitaires. La plupart ont décroché en primaire et vivent dans des familles qui ne peuvent pas assurer leur éducation à cause de la pauvreté des parents. Il appartient au gouvernement congolais de prendre ses dispositions pour doter les parents de moyens de prise en charge de leurs enfants. Surtout payer les allocations familiales et disposer des centres d’encadrement des jeunes»,

Dans l’immédiat, il s'oppose à la répression des forces de l’ordre qui «jetent ces jeunes en prison, sans tenir compte de l’aspect éducatif ou (tenter de) résoudre les vrais problèmes à la base de la délinquance juvénile».

Récupération politique

Il arrive aussi que certains policiers soient de mèche avec les Kuluna.

«Pendant les patrouilles nocturnes, les policiers qui croisent des jeunes avec des biens volés ne les arrêtent pas, mais partagent avec eux le butin», confie un autre policier.

C’est ainsi que dans certains quartiers, ce n'est même pas la peine de dénoncer ces jeunes aux forces de l’ordre. «Ils peuvent être arrêtés le matin et le soir ils sont libérés et reviennent en représailles contre ceux qui les avaient accusés, relate Sandra. Dans une commune, la population s’est fait justice en immolant l’un d’eux». Du coup, le phénomène a baissé en intensité.

Dans ce climat d’insécurité, certains hommes politiques jouent à la récupération politique du phénomène. L’un des partis pointé du doigt est le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) qui a rassemblé quelques jeunes Kuluna et sportifs au sein de ce qu’il appelle la Ligue des jeunes.

Dans cette structure, ces jeunes s’occupent de la garde rapprochée de certains cadres du parti ou d'élus, quand il ne s'agit pas d'intimidation de rivaux potentiels. En mars dernier, les agents administratifs de l’Assemblée nationale ont pris à parti par les jeunes de cette Ligue. «Les agents administratifs se rendaient à l’Inspection générale de la police judiciaire (dans la commune de Gombe) pour un dépôt de plainte contre Evariste Boshab, ancien président de la Chambre basse du parlement, pour détournement des salaires», raconte l’officier de police.

«Ils ont été attaqués par les Kuluna qui défendaient le Président de l’Assemblée nationale. Vous vous imaginez? Mais où va ce pays?» peste le Major. «Lorsqu’on ramasse des voyous pour la sécurité des hommes politiques, voilà vers quoi on va, la décadence.»

Jacques Matand

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Jacques Matand

Journaliste congolais, spécialiste de la région des grands lacs en afrique. Rédacteur en chef adjoint du site grandslacsTv.com.

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