mis à jour le

Musique et danses folkloriques pour la venue à Oran d'Abdelaziz Bouteflika, le 30 juillet 2007. Zohra Bensemra / Reuters
Musique et danses folkloriques pour la venue à Oran d'Abdelaziz Bouteflika, le 30 juillet 2007. Zohra Bensemra / Reuters

Le conservatisme a tué le Raï

Repoussé vers la marge et la clandestinité par le puritanisme, le Raï s'exprime désormais dans des cabarets d'Oran, où les chanteurs s'affrontent dans des duels. Un business lucratif au risque que la musique y perde son âme. Second volet de notre enquête sur la mort du Raï.

Avec une industrie qui se meurt, les chanteurs Raï new génération à Oran vivent d’autre chose que de contrats avec de éditeurs: les cabarets, les discothèques. On peut même faire les deux comme pour Sunhouse, l’une des dernières maisons d’édition encore en bonne santé de la ville: avoir une «boîte» qui produit des chanteurs le soir, et leur CD la semaine qui suit.

Les chebs -les chanteurs-, se font donc pigistes.

«Ils gagnent surtout mieux dans les boîtes de la corniche oranaise: un simple musicien peut s’y faire ses 60.000 dinars algériens (environ 500 euros) par nuit», nous explique une source qui connait bien le milieu.

C’est le retour à l’époque du King Khaled version 16 ans: à cette époque, avant que le Raï ne devienne une industrie, les chanteurs vivaient de leur tour de chant dans les cabarets et les mariages. «Aujourd’hui, c’est "money": les chanteurs, ceux qui ne peuvent pas partir en France pour faire carrière, savent qu’ils ne peuvent survivre face aux pirates. Donc ils reviennent à la formule des anciens», nous dit-on.

Des zones off-shore

Pendant les dix dernières années, ce fut la mode d’Oran chaque été: lancer une chanson de la saison chaude, saison des mariages et des fêtes, se faire inviter par les plus riches et dans les meilleures boites, puis plonger dans l’anonymat ou partir en France poursuivre un prétendu élan.

Que reste-il à Oran donc? Presque rien. A l’est de la ville, une gigantesque mosquée-université est en voie d’achèvement depuis trente ans. La mosquée Ibn Badis. A l’ouest d’Oran, c’est la corniche, la ligne de mer avec des villages touristiques en bord d’eau et des cabarets autrefois célèbres.

C’est là que sont nés les grandes stars du Raï qui maintenant chantent dans le reste du monde une ville d’Oran qui n’existe plus. Sauf que ces cabarets sont repoussés puissamment  vers la marge obscure, l’underground le plus noir, la clandestinité et l’illégal.

«C’est un milieu investit, souvent, par le racket, les réseaux et les clans. Certaines boites se voient fermées cycliquement par les pouvoirs publics avant d’ouvrir à nouveau, on ne sait comment.»

La pression se fait dure car les boites sont devenues les zones off-shore face au conservatisme ambiant: on y boit de l’alcool, on y voit les femmes sans voile et en micro-jupe, on perd l’argent, on y chante. Les pires métiers de Dionysos.

Ces dernières années des milliers de bars et de resto-bars ont été obligés de fermer en Algérie. La priorité étant à la grande mosquée d’Alger et aux alliances avec les conservateurs et le conservatisme bigot.

«Du coup, les boites sont désertées par la bonne clientèle et investit par une autre, plus riche, plus douteuse, plus dure: fonctionnaires corrompus, détourneurs de crédits bancaires, nouveaux riches…»

Les chanteurs Raï s’y adaptent.

Un solo pour un duel

Les horaires sont connus: de 23 heures jusqu’à 4 heure du matin. Videurs, parkings, tristesse parfois et sourde violence.

«Sauf pour un ou deux cabarets, le reste c’est terne: les chanteurs ne chantent même plus et se contentent de ramasser le fric des duels entre les tables.»

Cela s’appelle Teb’rah en Algérie. Explication: un groupe de clients «bloque» le chanteur sur scène, lui donne 1.000 ou 2.000 euros et lui demande une chanson «contre» une table voisine, un autre groupe. Ce dernier réagit, surenchérit et ainsi de suite.

Le chanteur gagne une masse d’or mais chante, réellement à peine deux ou trois phrases toute la soirée. De la joie terne, de la violence pure. Les duels se font avec l’argent sale, l’argent gratuit, l’argent des banques, l’argent de la corruption ou l’argent de la rente.

Cela se voit encore plus dans les cabarets à flûtes: des boites genre traditionnel bédouin, avec danseuses algériennes version années 30, turbans et instruments des années 20. Là, c’est l’argent des récoltes et des soutiens à l’agriculture et les airs des riches du milieu rural. Pour sa dernière campagne électorale, Bouteflika, grand seigneur, avait décidé d’effacer toutes les dettes des agriculteurs algériens. Cela se fête, encore aujourd’hui.

Le Raï a survécu au terrorisme

Du coup, pris entre pirates et argent sale, le Raï «s’est salit», nous disent les puristes à Oran:

«Aujourd’hui, on ne contrôle plus rien. L’ONDA (l’Office national des droits d’auteur en Algérie) dit elle-même qu’elle ne contrôle pas les paroles des chanteurs».

C’est ce qui explique la naissance d’une sorte de Raï violent, agressif et outrancier ces dernières années. Il y a quelques années, une chanson de Reda Taliani avait fait scandale: «Les algériens sont tous des kamikazes, celui qui ne nous aimes pas, son œil sera crevé», disaient les paroles. Version soyeuse de ce qui suivra des années plus tard avec Tahya khiachate Espania qui veut dire Vive les pickpockets d’Espagne.

«Là on chante le sexe cru, les couteaux, les machettes fétiches. Des chanteurs ont même diffusé des albums dans lesquels ils s’attaquent à des personnes qu’ils citent nommément. Parfois, c’est un homme riche, du «milieu», qui commande un album à un chanteur qui va citer son nom à l’entame de chaque chanson ou en composer à son honneur. C’est le Raï sale çà,  et c’est ce qui se vend sous le manteau et rapporte le plus d’argent aux pirates.»

Dans ce système solaire de l’encanaillement généralisé, rares sont les chanteurs qui arrivent à émerger. «Il en existe mais c’est l’industrie porteuse qui n’existe plus», nous dit-on. Pour d’autres, c’est le contraire:

«Le Raï a perdu des stars. Ce que le terrorisme n’a pas réussi, le conservatisme ambiant l’a fait.»

Music haram

Nuit d’un ramadan 1995. Début de la soirée, un coup de fil: on vient d’assassiner Rachid Baba Ahmed, l’un des pionniers du Raï et de l’édition en Oranie. Sur place, une grande flaque de sang et du silence.

Septembre 1994, à Oran toujours, c’est cheb Hasni qui est tué à bout portant pas un islamiste présumé à Oran. Cet homme mort jeune, auteur de 83 albums, reste une icône et une star adulée jusqu’à aujourd’hui: ses portraits sont parmi les plus vendus en Oranie et en Algérie.

Le Raï, comme les autres cercles de création, s’exile donc pour échapper à la guerre civile des années 90. Les algériens qui connaissaient le Khaled des mariages dans les villages, le verront sur les TV françaises. Lui, Mami, Zahouania, Sahraoui et les autres. C’était la génération dorée. Celle qui a réussi à succéder aux pères fondateurs des années 50, la génération du malaise de l'exode des pauvres vers les villes coloniales, à Sidi Bel Abbes, Mostaganem, Mascara, Saïda…

Malgré la violence, malgré l'exil, le Raï n’est pas mort. A la génération de Khaled succèdera celle des années 1990-2000: Kader Japonais, Reda Taliani, Cheb Abdou le sulfureux et les autres femmes aux voix puissantes comme celle de Chebba Djanet. Les pseudos sont très révélateurs. C’est l’époque de la harga et de l’immigration clandestine, mais aussi de la première tentative d’assurer une relève commerciale des ainés: on verra venir sur la scène des Hasni et des Khaled juniors; les albums ne sont alors plus illustrés par les portraits des chanteuses, mais par ceux de mannequins quelconques...

Non, le terrorisme n'a pas tué le Raï. Le conservatisme si. Durant les années 90, un tube avait fait l’effet d’une bombe: Derna l’amour fi berraka m’rinaka (On a fait l’amour dans une baraque en ruine). Aujourd’hui, on ne doit même pas penser à fredonner la rime: une époque est morte.

Oran, Ô Raï

Une anecdote: si le berceau du Raï est Sidi Bel Abbès, à 600 kilomètres à l’ouest d’Alger, officiellement, sa maternité se fait à Oran. C’est là que naquit (1985), a grandit puis s’est fait viré le festival du Raï qui se devait être l’institution du genre et sa vitrine face au monde. Un wali (Préfet) en décidera ainsi fin 2007 pour «sauver Oran de la saleté», dira-t-il à ses proches collaborateurs. Le festival du Raï passible de devenir un grand évènement international après que le pouvoir ait fini par admettre le genre, sera chassé vers Sidi Bel Abbès justement et remplacé par un «festival de la chanson oranaise» très puritain, selon les critères de la «culture nationale authentique» du régime.

Sauf que le public ne sera pas au rendez-vous. «Alors on a fait revenir les chanteurs Raï pour les faire chanter sous le slogan de "chanson oranaise" et non plus "chanson Raï"», explique, amusée, l’une de nos sources.

Curieux suicide culturel: au moment où le genre commençait à s’internationaliser avec gloire, et pouvait constituer un bon produit d’appel algérien, le régime et ses cercles ont choisis le de le détruire. Il y aura donc un festival Raï à Oujda, ville marocaine, ou en Tunisie, mais pas de festival Raï à Oran même! La doctrine de la chanson «propre» exilera le genre dans l’illégalité et le monde sauvage, celui des cabarets de l'outrance, et le remplacera par son genre à elle.

Warda contre Rimiti 

La preuve. Une diva de la chanson arabe vient de mourir. Elle s’appelle Warda El Djazaïria, elle est morte à 72 ans, au Caire où elle a vécu et chanté. El Djazairia (traduire l’algérienne), qui n’a presque jamais habité en Algérie, est une chanteuse de la génération dorée égyptienne. Le régime algérien l’aime parce qu’elle chante le patriotisme en Algérie, et l’amour en Egypte. 

Elle rappelle au régime de Bouteflika sa jeunesse, le nassérisme, le panarabisme et l’arabisation forcenée des algériens. A la mort de Warda, la télévision algérienne annoncera la nouvelle comme une perte nationale. On lui organise des obsèques grandioses et on l’enterre dans le cimetière VIP de la nation, à El Alia à Alger. Warda était aimé par le régime et représentait pour lui la chanson authentique, la culture nationale puritaine, la chanson propre comme il l’aime.

Quelques années avant, mai 2006, une autre algérienne etait morte. Elle s’appelle Rimiti. C’est l’une des mères, sinon la mère première du Raï Algérien. Elle est mort en anonyme en France. Son nom? Il vient d’une déformation éthylique: «Remettez», disait-elle au serveur quand son verre était vide.

Elle qui a chanté l’Algérien jusqu’à new York, et partout dans le monde, qui exprima le mieux la rébellion et la constance, sera enterrée dans l’anonymat en Algérie, boycottée par la télévision et les médias du régime.

C’est aussi la vie du Raï que sa façon de mourir. Le cas exprime au mieux la vision qu’a le régime algérien du Raï : musique sale, malhonnête, pornographique, «pas familiale»...

C’est cette vision qui tuera le Raï à Oran et en fera un produit de contrebande au lieu d'un produit de prestige pour l’Algérie. Du coup, le Raï est vivant, partout ailleurs, sauf dans son berceau.

Kamel Daoud

Premier volet de notre enquête sur le raï

Comment le raï se meurt à Oran

A lire aussi

Maroc - Ces rappeurs qui énervent Mohammed VI

Warda, la rose algérienne qui ne se fanera jamais

Maroc - Mohammed VI offre une villa de rêve à son idole Cheb Khaled

Les Algériens «Like» Facebook

L’incertain combat du livre contre le sandwich et la fripe

L’Orchestre national de Barbès souffle ses 15 ans

Tinariwen, la rébellion touarègue en chantant

Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

Ses derniers articles: Djihadistes, horribles enfants des dictatures!  Verbes et expressions du printemps arabe  Le 11-Septembre de l'Algérie 

Bouteflika

AFP

Algérie: l'invisible président Bouteflika fête ses 80 ans

Algérie: l'invisible président Bouteflika fête ses 80 ans

AFP

Algérie: nouvelles interrogations sur la santé de Bouteflika

Algérie: nouvelles interrogations sur la santé de Bouteflika

Lord of war

L'Algérie, premier importateur d'armes sur le continent africain

L'Algérie, premier importateur d'armes sur le continent africain

cabarets

Eldorado

Oran, cité charnière entre l'Espagne et l'Algérie

Oran, cité charnière entre l'Espagne et l'Algérie

Cheb Hasni

Algérie

Comment devenir une star immortelle du raï

Comment devenir une star immortelle du raï