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Un portrait du Premier ministre Benkirane lors de la manifestation de Casablanca, 27 mai 2012. REUTERS/Stringer
Un portrait du Premier ministre Benkirane lors de la manifestation de Casablanca, 27 mai 2012. REUTERS/Stringer

Maroc: la fin de l'état de grâce pour les islamistes

Une manifestation monstre organisée à Casablanca à l’appel des syndicats de gauche rappelle que le royaume fait face à une sérieuse crise économique et sociale.

A l'appel de la Confédération démocratique du Travail (CDT) et la Fédération démocratique du Travail (FDT), deux syndicats proches de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), le principal parti socialiste passé dans l’oppositon, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dimanche 27 mai à Casablanca.

Cette manifestation qui a surpris par son ampleur est la plus importante contre le gouvernement dirigé depuis janvier dernier par l’islamiste Abdelilah Benkirane du Parti justice et développement (PJD), vainqueur des législatives de l’automne dernier, note en substance l’AFP

Avec l’apaisement somme toute relatif des tumultes arabes, les chancelleries étrangères au Maroc, tout en reconnaissant les défis auxquels sont confrontés les autorités, avaient coutume de dire que «le royaume a su répondre à ces grands enjeux avec une habilité surprenante».

En mars dernier, le Trésor français continuait de faire un pronostic serein de la conjoncture économique marocaine alors que les indicateurs étaient déjà tous passés au rouge.

«Schématiquement, la région se divise entre d'un côté le Maroc, dont l'économie ressemble de plus en plus à celle d'un pays émergent, ou l'Algérie, qui se maintient grâce à ses matières premières énergétiques, et de l'autre côté les pays dont l'économie suscite inquiétudes et interrogations», résumait avec un optimisme affiché, Dov Zerah, directeur général de l'Agence française de développement (AFD). 

«Le Maroc est au bord de la faillite!»

En réalité, le ciel s'assombrit sur l'économie marocaine sur fond de hausse des prix, d'une croissance en baisse liée à la crise dans la zone euro, principal partenaire du royaume, d’un net recul des recettes touristiques et des transferts des Marocains résidents à l’étranger (MRE), des flux d’investissements étrangers et d'une campagne agricole compromise par la sécheresse.

A cause d’une pluviométrie desastreuse, le royaume est contraint acheter en 2012-13 davantage de blé qu'il ne l'a fait depuis un demi-siècle d’après un rapport publié le 20 mars par le département américain de l'Agriculture (USDA). Le secteur agricole représente quelque 17% du PIB marocain, et près de 40% de la population en vit directement ou indirectement.

«Le Maroc est au bord de la faillite!» de l’aveu même de Lahcen Daoudi, l’économiste du Parti justice et développement (PJD), aujourd’hui ministre de l’Enseignement supérieur, qui compare cette situation à l’époque où le Maroc avait adopté une politique d’ajustement structurel dans les années 80 sous la recommandation du FMI. Une époque marquée par les plus grands soulèvements populaires qu’a connus le pays depuis son indépendance.

Avec une balance des paiements détériorée et un déficit budgétaire de l'ordre de 6%, ce n’est pas un hasard si devant plus de 400 chefs d'entreprises français et marocains invités à une rencontre organisée en mars dernier à Rabat conjointement par les patronats marocain et français, Nizar Baraka, le ministre de l'Economie et des finances a déclaré qu’ «on ne peut continuer de financer de grands projets avec le seul secteur public». Des projets comme le TGV acheté à la France et qui continue d’alimenter la polémique…

Croissance en berne et tensions sociales

Depuis quelques mois, les prévisions de croissance de l’économie marocaine sont en berne. Après avoir été estimée à 5%, puis à 4,2% pour l'année 2012, la croissance a été ramenée à 3% (contre 4,8% l'an dernier), selon un récent rapport de Bank Al-Maghrib, la banque centrale du Maroc.

Ce repli est notamment lié à la crise financière dans la zone euro. Près des deux tiers des échanges commerciaux marocains se font avec l'Europe, particulièrement avec la France et l'Espagne.

Selon l’OCDE, le tourisme, qui compte pour près de 10% du PIB, est la deuxième source de devises du pays, après les ventes de phosphates et les transferts étrangers. Alors qu'en 2010, le Maroc avait accueilli environ 8 millions de touristes, en grande partie européens, affichant ainsi une hausse de l'ordre de 12% par rapport à l'année précédente, le pays devrait connaître une année touristique «très difficile», en raison de la crise économique mondiale, même si certaines études parient sur ses capacités de résilience. Le mois de Ramadan qui coincide avec les vacances d’été cette année n’est pas pour arranger les choses.  

L'explosion du déficit budgétaire est devenue presque ingérable. Une conséquence directe de la politique du Maroc de soutenir les prix pour contenir la contestation engagée dans le sillage des printemps arabes. L’État avait quasiment doublé ses dépenses de soutien aux prix prévues dans le budget de 2011. La Caisse de compensation qui gère ces dépenses absorbe aujourd'hui 20% du budget. Aussi, l’Etat a de plus en plus de difficultés à faire face à ses engagements.

«Le gouvernement a créé beaucoup d'attente en achetant la paix sociale à coups de subventions par ci, augmentations de salaires par là et de promesses non tenues. Maintenant, il doit passer à la caisse, (…) et la facture est salée», a estimé l’économiste Driss Benali

Dans ce contexte difficile, les centrales syndicales n’ont eu de cesse d’appeler le gouvernement au dialogue, réclamant hausse des salaires et amélioration des conditions sociales des travailleurs, surtout que l’Etat avait promis d’inscrire le volet social au cœur du budget 2012… 

La virginité politique des islamistes qui ont toujours fait campagne pour une moralisation des affaires avait créé l’espoir de les voir lutter efficacement contre la corruption et l'économie de rente. Le fait d’avoir rendue publique une liste des bénéficiaires de certains privilèges d’Etat, comme les agréments de transport, action jugée populiste, n’a pas convaincu, tout comme leur fuite en avant sur les sujets de société, suscitant des controverses à la chaîne.

Les jeunes chômeurs laissés pour compte

Ces tensions sociales sont exacerbées par une hausse spectaculaire du chômage. Sur les 32 millions d'habitants que compte le Maroc dont près de 11 millions sont âgés de 15 à 35 ans, près de 30% des jeunes âgés de 15 à 29 ans sont au chômage, selon un rapport de la Banque mondiale (BM) rendu public le 14 mai à Rabat. Selon Gloria La Cava spécialiste des sciences sociales à la BM et directrice de l'équipe ayant rédigé ce rapport, les jeunes ont été pourtant «exclus des opportunités, n'ont pas bénéficié d'une décennie de croissance économique et n'ont qu'une voix très limitée dans le processus de prise de décisions». Les programmes «actuels de lutte contre le chômage des jeunes se caractérisent par des dysfonctionnements (...) sachant que la majorité de ces programmes concernent les diplômés de l'enseignement supérieur».

Or, selon la même source, ces derniers «représentent seulement 5% des jeunes chômeurs laissant donc le reste pratiquement sans aucun programme de lutte contre le chômage».

Autre sujet qui inquiète les autorités, plus de 150.000 Marocains résidant en Europe compteraient retourner définitivement au Maroc avant la fin de l’année, en raison de la crise économique qui perdure dans leurs pays d’accueil. Une perspective qui n’est pas de nature à faire tomber la tension.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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