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Kofi Yamgnane s'était présenté à l'élection présidentielle togolaise de 2010. OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP
Kofi Yamgnane s'était présenté à l'élection présidentielle togolaise de 2010. OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

Kofi Yamgnane entre Paris et Lomé

Conseiller Afrique du candidat Hollande, Kofi Yamgnane n'a pas obtenu de poste au gouvernement français. Malgré l'invalidation de sa candidature à l'élection présidentielle togolaise de 2010, ses ambitions politiques pourraient de nouveau se tourner vers son pays d’origine.

Kofi Yamgnane n’est pas ministre dans le gouvernement français de Jean-Marc Ayrault. Il n’obtient pas non plus de poste de conseiller à l’Elysée.

Le Franco-Togolais fut pourtant l’un des fidèles parmi les fidèles, dès la première heure, sous la casquette de conseiller aux Affaires africaines du candidat François Hollande, aujourd’hui président des Français.

D’ailleurs, c’est confirmé, il n’y a plus de ministère de la Coopération ni de cellule élyséenne chargé des «Affaires africaines». Toutes ces questions comme toutes autres questions internationales seront désormais traitées au Quai d’Orsay par Laurent Fabius.

Fabius qui s’est justement rendu au Gabon, au Bénin et au Togo –pays d’origine de Kofi Yamgnane– durant la campagne. Lui est rattaché un ministère délégué au Développement qui remplace le défunt ministère de la Coopération, où l’écologiste proche des milieux altermondialistes Pascal Canfin doit œuvrer.

Yamgnane peut-il encore espérer peser sur les dossiers africains? De son aveu, il n’était pas si intéressé car son cœur penche davantage vers le Togo.  

«Le Président n'a pas encore nommé l'ensemble de ses conseillers. J'ai juste participé à la campagne à la demande de notre candidat. Nous avons gagné et moi je ne demande rien de particulier car mon souhait et ma volonté sont de me consacrer à l'aide de mon pays d'origine

De l’avis de tous, l’homme politique est décrit comme un homme de consensus. Pourtant, le natif de Bassar, au nord du Togo, est avant tout un homme de gauche. Et son CV ne cesse de le démontrer.

«Un Breton d’après la marée noire…»

Né en 1945, il est éduqué par les missionnaires français à plusieurs kilomètres de son clan des Bikoulkpambe, clan dit des «chasseurs d’éléphants». Puis il arrive en France, son pays d’adoption. Naturalisé français en 1975, il devient ingénieur civil des mines trois ans plus tard.

Marié à une Bretonne qui lui donnera un garçon et une fille –son «bras droit» dans l’arène politique– il entre au Parti Socialiste dès 1983 où il y débute sa carrière politique. En mars 1989, cet originaire de l’ethnie tapou devient maire de la petite commune de Saint-Coulitz, en plein cœur du Finistère. Élu «Breton de l’Année» par le mensuel Armor Magazine en décembre 1990, pour services rendus à la Région Bretagne, il reçoit également la «Marianne d’Or», à Lyon, récompense décernée aux maires les plus méritants de France.

En janvier 1992, il est distingué par le «Trombino d’Or» comme «Révélation politique de l’année». Loin d’être un homme timide et réservé, on lui décernera aussi la même année le «Prix de l’humour politique» pour sa célèbre déclaration:

«… je suis un Breton d’après la marée noire.»

En 1995, ce troisième fils de sa famille –d’où son prénom Kofi– est réélu au poste de maire pour un second mandat. Durant cette période, il revient tout de même au Togo, où il effectue plusieurs séjours.

«Polygamie politique»

C'est en 1991 que Kofi Yamgnane obtient son premier poste sur le plan national. Déjà, il s’engage au côté d’un homme de gauche dénommé François –Mitterrand celui-là– en tant que secrétaire d’Etat aux Affaires Sociales et à l'Intégration du gouvernement d'Edith Cresson. L’occasion de montrer qu’il est un homme sur lequel il faut compter.

L'année suivante, il devient Secrétaire d'État à l’Intégration dans le Gouvernement de Pierre Bérégovoy et entre par ailleurs au Conseil Régional de Bretagne où il effectuera un mandat de cinq ans. Les critiques les plus dures sont justement dues à ce parcours franco-français.

«On ne peut pas servir deux nations à la fois et faire de la polygamie politique»,

affirme à son sujet le politique togolais Nicolas Lawson, président du Parti pour le Renouveau et la Rédemption (PRR) et empêcheur de tourner-en-rond de la scène politique togolaise.

Kofi Yamgnane, lui, ne repousse pas son pays d’adoption et ne semble pas prêt à lui tourner le dos:  

«La France m'a permis d'accéder aux fonctions électives et exécutives les plus éminentes, ce métissage a fait de moi ce que je suis aujourd'hui

En France, son profil plait toujours et son ascension se poursuit. Aux élections cantonales de 1994, Yamgnane est élu conseiller général du canton de Châteaulin. Et il ne boude pas les honneurs.

En janvier 1995, il est fait Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur par le Président de la République François Mitterrand. Douze ans plus tard, il sera également choisi par un autre président français, Nicolas Sarkozy, pour être élevé au grade d'Officier dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur.

Avant cela, c’est en juin 1997 que le socialiste est élu député de la 6ème circonscription du Finistère. Réélu aux cantonales de 2001, Kofi Yamgnane a été élu vice-président du Conseil Général du Finistère, chargé de la politique de l’eau entre 1998 et 2008, année de la fin de son mandat.

Toujours en 2008, en janvier, le Président Sarkozy le nomme membre de la Commission de réflexion sur la «Nouvelle politique française d'immigration». Prêt à travailler avec tous tant que ses idées sont prises en compte, il accepte le poste.

Le Franco-Togolais s’engage aussi pour le Togo

Cette carrière à l’international rend fier la plupart des Togolais, qui espéraient tout naturellement que le choix du président François Hollande se porte sur le Franco-Togolais. Ce ne sera pas pour cette fois. «Yamgnane avait toutes ses chances pour rester au côté du président français dont il est proche, puisque, s’il l’a déjà assisté lors de sa campagne, c’est qu’il avait les compétences pour le job», insiste Emmanuel, ancien instituteur à la retraite. Les Togolais espèrent tout de même que l’amitié entre les deux hommes servira au Togo.

«S’il avait été choisi comme monsieur Afrique de Hollande, je pense qu’il aurait tenté de faire avancer la cause démocratique en Afrique en général et au Togo en particulier»,

affirme Aimé Gogué, président du parti Alliance pour les Démocrates et le Développement Intégral (ADI). Adhérant du Front RAC, groupement de partis politiques dont est également membre le mouvement de Kofi Yamgnane Sursaut Togo, il ajoute:

«Il aurait travaillé pour Hollande et la France, bien sur, mais il aurait forcement eu une sensibilité sur les problèmes du Togo, il est tout de même des nôtres!»

Après la victoire de Hollande, l’originaire du village de Bangéli s’était fait menaçant vis-à-vis du pouvoir togolais lors d’une récente interview à un média local:

«Toutes les dictatures ont désormais tout à craindre, et en particulier le pouvoir togolais, si elles continuent de refuser la démocratie, la liberté et l'alternance politique. Au PS, nous pensons qu'aucun développement n'est possible de la part ( …) d’un pouvoir qui manipule, qui fraude, un pouvoir qui torture ses citoyens», a-t-il déclaré à un site togolais.

Et de poursuivre:

«Un même parti au pouvoir pendant près de 5O ans, trop c'est trop! Le RPT/AGO hier, l'AGO/UniR aujourd'hui, a le destin du peuple togolais entre ses mains et il a tout intérêt à ce que ses mains soient innocentes du sang des Togolais.»

Ses ambitions pour son pays natal

D’ailleurs, si les Togolais l’apprécient, malgré les critiques dues à son éloignement de sa terre natale et le choix d’une «yovo» (blanche) comme épouse, c’est aussi pour ses prises de positions, passées ou plus récentes, sur le pouvoir togolais. Ses ambitions politiques n’ont en effet jamais cessé de se tourner aussi vers son pays d’origine.

Né d’un père métallurgiste, certains le décrivent comme quelqu’un de très combatif qui a osé se frotter aux dures vicissitudes de la politique togolaise.

Critiqué à maintes reprises pour ses relations, supposées bonnes, avec l’ancien chef d’Etat Gnassingbé Eyadema qui a dirigé le pays durant 38 ans, d’autres le défendent.

«Il a certainement eu des rapports avec Eyadema, ayant été un homme politique en France durant plusieurs années, mais ce n’est pas cela l’important. L’important, c’est l’idéal qu’il souhaite porter. Si c’est l’idéal d’un changement allant dans le sens d’une démocratisation, c’est une bonne chose», rapporte un observateur avisé de la scène politique togolaise.

En 2003, à la faveur de la crise togolaise qui atteint un seuil sans précédent, Kofi Yamgnane s’illustre et se brouille définitivement avec le chef d’Etat d’alors.

«Si Obama n’a rien pu faire pour un changement en Afrique ce n’est pas Hollande qui y parviendra.»

Deux ans plus tard, le «Celte noir» comme on le surnomme, envisage de se présenter aux élections avant de se rétracter pour le candidat de l’opposition Bob Akitani. Un engagement côté opposition qu’il réitère en 2010 avec sa formation politique Sursaut Togo, en faisant campagne dans le pays malgré certaines difficultés, après avoir accusé le pouvoir de Faure Gnassingbé, élu en avril 2005.  

Finalement, sa candidature est invalidée pour cause de dates de naissance différentes sur ses documents officiels. Il ne sera pas candidat à la présidentielle togolaise 2010.

Pour Kofi Yamgnane, cette invalidation tient du «mystère».

Aimé Gogué, lui, parle d’une invalidation fantaisiste qui n’a pas de sens.

«Le pouvoir en place avait ainsi fait savoir que le Nord du Togo est une chasse-gardée pour lui et, pour éviter qu’on leur pique des voix là-bas, ils lui ont barré la route sous de faux prétextes», explique-t-il.

Avec amertume, l’opposant Nicolas Lawson du PRR se rappelle: «Il a sous-estimé ses adversaires et leurs perfidies.» Yamgnane a-t-il était trop sûr de lui ou trop peu prévoyant?

De la déception de Nicolas Lawson, sans doute grande –Kofi Yamgnane est retourné en France depuis cet échec même s’il effectue des retours «au pays»– est née une critique acerbe. Car lorsque que Kofi Yamgnane relaie les intentions de François Hollande qui dit vouloir mettre fin à la Françafrique, le président du PRR répond balivernes et beaux discours:  

«Nous ne pouvons attendre quoi que se soit de qui que se soit de l’extérieur, même d’un Franco-togolais! Si Obama n’a rien pu faire pour un changement en Afrique ce n’est ni Hollande ni Yamgnane qui y parviendront.»

Pour l’homme en blanc –il porte uniquement des vêtements blancs– cela se justifie car la priorité c’est la France et «c’est l’Europe et donc la lutte contre la politique d’austérité de l’Allemagne. La France est en crise profonde.»

Nouvelle chance en 2015

Pour son allié politique Aimé Gogué, l’espoir reste pourtant de mise.  

«Il est vrai que malgré les promesses passées de Mitterrand comme de Sarkozy, la Françafrique est toujours là, mais il y a chez François Hollande une véritable tendance à vouloir changer les relations entre la France et ses anciennes colonies. Mais c’est aussi à la jeunesse de montrer qu’elle veut ce changement.»

Finalement au Togo, même quand on n’aime pas Kofi, on parle tout de même de lui. Et on regrette qu’il ne fasse pas clairement le choix du Togo, en tournant définitivement le dos à l’ancienne colonie. Ces espoirs pourraient bientôt se voir définitivement réalisés.

Lors des discussions avec François Hollande avant la formation du nouveau gouvernement, il semblerait que Kofi Yamgnane a fait comprendre qu’il ne souhaitait pas s’investir dans la durée. Pour pouvoir, selon les dires du Franco-Togolais se consacrer au Togo. Il le dit et le répète:

«Je suis prêt à apporter au Togo et aux Togolais tout ce qu'ils me demanderont et dont je suis capable.»

Après son raté de 2010, le Franco-togolais semble de nouveau décidé à tenter sa chance lors de la présidentielle togolaise de 2015.

Christelle Mensah

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Christelle Mensah

Christelle Mensah. Journaliste togolaise. Spécialiste de l'Afrique.

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