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Gaitana dans son repaire branché du centre de Kiev, avril 2012. DR
Gaitana dans son repaire branché du centre de Kiev, avril 2012. DR

Eurovision: Gaitana, l'«Africaine» qui chante pour l'Ukraine

Gaitana, pop-star d’origine congolaise, représentera l’Ukraine en finale du concours de l’Eurovision. Les attaques dont elle a été victime témoignent d’un racisme persistant dans son pays.

Mise à jour du 27 mai 2012: Gaitana, la candidate de l'Ukraine a terminé à la quinzième place du concours de l'Eurovision. L'épreuve a été remportée par la candidate de la Suède.

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«Be my Guest». Le 18 février dernier, la pop-star Gaitana déboule sur scène, mi-diva soul, mi-Wonder Woman, se plante devant le public, ouvre les bras et entonne les premières notes de son morceau fétiche:  

«Vous êtes bienvenus ici, filles et garçons, prenez ma main, et allons nous amuser ensemble...»

«Soit mon invité», un hymne suave et rythmé calibré pour le concours Eurovision, où la jolie métisse représentera son pays, l’Ukraine. (voir la vidéo ci-dessous ; et pour les paroles, cliquez ici)

La chanteuse de 32 ans vient de franchir haut la main les demi-finales et défendra ses chances samedi 26 mai, à Bakou, en Azerbaïdjan, devant la bagatelle de 125 millions de téléspectateurs. La consécration pour la pop-star ukrainienne, un choix payant pour son pays.

«L’Ukraine sera représentée par une personne qui n’est pas de notre race»

Mais la chanteuse ne fait pas l’unanimité. Pas à cause de son tour de chant: «Oui Gaitana chante bien», reconnaît Yuri Syrotiuk, porte-parole du parti d'extrême-droite Svoboda (Liberté, en ukrainien) –qui pourrait bien entrer au Parlement à l’occasion des législatives d’octobre. Avant d’attaquer furieusement dans le Kyiv Post du 21 février:

«L’Ukraine sera représentée par une personne qui n’est pas de notre race (…)  Elle n'est pas une représentante organique de notre culture. Les téléspectateurs vont finir par croire que notre pays se trouve sur un autre continent, quelque part en Afrique.»

Syrotiuk aurait préféré que le pays soit représentée par Haydamaky, un groupe branché rock cosaque, rien que ça, inspiré par les traditionnels ukrainiens. Raté.

Gaita-Lurdes Essami est la fille du Congolais Klaver Essami. Née à Kiev, en Ukraine soviétique le 29 septembre 1979, elle passe les cinq premières années de sa vie au Congo Brazzaville avant de rentrer à Kiev avec sa mère ukrainienne. Son père, lui, reste à Brazzaville. Il a eu le temps de lui fait découvrir la musique de Diana Ross, Stevie Wonder, Michael Jackson ou encore Lionel Richie. Autant d’influences que l’on retrouve dans les chansons de Gaitana, mélange de pop et de R&B mâtiné d’une touche jazzy façon MTV.

Après avoir obtenu un diplôme en économie, elle perce dans la musique en 2003. Depuis, six albums sont sortis, chantés en anglais, en ukrainien et en russe. Mais, la jeune femme parle aussi quelques bribes de français et de lingala. Lisse jusqu’au bout des ongles, teints en rose bonbon, ses cheveux sagement retenus par un bandeau, Gaitana reste, trois mois après, interloquée par la violence des attaques de Svoboda :

«Jamais de ma vie je n'avais fait l'expérience de la xénophobie. Bien sûr quelques fois des gens me surnomment 'chocolat'. Mais je prends ce genre de mots comme un compliment.»

Un brin naïve? Gaitana est de toutes les bonnes causes: album de musique pour les orphelins et «ambassadrice de bonne volonté» dans la prévention du sida, elle s’illustre également sur les affiches de la campagne «carton rouge au…racisme» –tout en refusant de devenir la porte-parole de la lutte contre la xénophobie. Gaitana est chanteuse, et rien que chanteuse.

Des Noirs en pagne de bananes

Elle  a d’ailleurs écrit Viva Europal'hymne officieux de la prochaine Coupe d'Europe des Nations de football, qui se déroulera à partir du mois de juin en Pologne et en Ukraine. Le morceau existe en deux versions: une solo et une où la chanteuse accompagnée de 16 «jeunes Amis de l'EURO» vainqueurs d'une compétition artistique. «Be my guest», encore et toujours.
Les réactions officielles à la sortie hystérique de Yuri Syrotiuk, du parti Svoboda, sont pourtant restées timides, et le racisme présent au quotidien en Ukraine. Un exemple, s’il n’en faut qu’un: A Yalta, au sud du pays, les touristes peuvent même encore se faire prendre en photo avec des Noirs qui déambulent torses nus et vêtus d’un pagne de bananes. Humour potache? Folklore local?
«Une partie de l’Ukraine est raciste par ignorance ou peur de l’autre. Tant que Gaitana chante dans son coin, tout le monde s’en fiche. Mais, si elle doit représenter le pays, ça ne passe plus»,

explique Walid Arfouch, vice-président de «Pershiy», la première chaîne nationale. Il parle d’expérience: d’origine libanaise, il est nommé à la télévision en 2009. A son arrivée une cinquantaine de personnes qui portaient des pancartes «les singes sur les arbres» ou «montre-nous ton passeport». Un racisme ordinaire, bête et méchant, où les stéréotypes ont la peau dure, où un Azéri ne peut qu’être vendeur dans un bazar, où un noir dans une série télé ne peut jouer qu’un Africain et sûrement pas un Russe ou un Ukrainien.

Les autorités ne sont pas toute blanches

Les autorités n'ont pas fait de la lutte contre les discriminations une priorité.

«Comparé aux autres pays européens, la législation sur la xénophobie et le racisme existe en Ukraine mais elle est peu ou pas utilisée pour poursuivre les délinquants. Pourtant cela permettrait de développer une culture de la responsabilité de ses propos»,
explique à Euronews Yana Salakhova, de l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) en Ukraine.
Un constat relayé de manière implacable par un rapport du Conseil de l'Europe en février dernier. Parmi les recommandations, celle faite «aux autorités de s'abstenir de recourir à un discours raciste et xénophobe».
Proche du président Ianoukovitch, Walid Arfouch s’efforce de dédouaner le pouvoir en place et met l’accent sur le sentiment nationaliste hérité de la Révolution orange de 2006. Il estime que les violences racistes sont désormais moins importantes, avant de conclure, bien moins optimiste:
«Je déconseille toujours fortement à mes amis de couleur de sortir dans le centre de Kiev un soir de match de football.»

Charlie Désert

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