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Le président Bouteflika vote à Alger, 10 mai 2012. Zohra Bensemra/Reuters
Le président Bouteflika vote à Alger, 10 mai 2012. Zohra Bensemra/Reuters

Algérie: La voie ouverte pour une succession présidentielle, telle que voulue par Abdelaziz Bouteflika

Le président Bouteflika a très largement réussi son pari d’organiser —et de faire très largement reconnaître, en interne et en externe— le scrutin législatif du 10 mai 2012.

Tout semble s’être passé selon un scénario minutieusement préparé en laboratoire, avec ou sans l’aval des puissances occidentales, qui avaient tout à gagner d’une reconduction «démocratique» du système politique algérien.  

Il lui fallait crédibiliser le scrutin. Il l’a fait au-delà de toute espérance: le taux de participation, même s’il reste faible (43%), est largement meilleur que celui du scrutin de 2007. S’il y a eu bourrage d’urnes, ou manipulation des listes électorales, cela s’est fait de manière beaucoup plus intelligente et moins excessive que lors des scrutins passés. Personne parmi les observateurs, analystes ou même les partis politiques ayant participé au scrutin, n’est encore capable de démonter le mécanisme de la fraude (si, bien entendu, il y a eu fraude) et le porter à la connaissance de l’opinion publique.  

Pourtant, tout porte à croire qu’il y a eu fraude massive.

Il y a d’abord, le résultat final du scrutin qui a donné une large majorité au parti du Front de libération nationale. Celle-ci semble incroyable, compte tenu du rejet viscéral par la majorité des citoyens, du système de prédation économique et sociale mis en place depuis l’indépendance du pays par le FLN.

Il y a ensuite la déroute historique de la mouvance islamiste que tous les observateurs et analystes politiques prédisaient comme les larges vainqueurs du scrutin, en se basant sur sa forte présence (idéologique et sociale) sur le terrain et sur l’effet d’entraînement des élections tunisiennes, égyptiennes et marocaines.

Mais ce qui semble nouveau —et très intéressant à étudier— c’est que la fraude, si elle a réellement eu lieu, s’est faite de manière «scientifique», presque impossible à démontrer pour les partis politiques et pour les analystes et observateurs de la scène politique algérienne. S’il y a eu manipulation, elle s’est faite en rupture avec les comportements passés.

Avant le scrutin du 10 mai 2012, la fraude se faisait de manière presque transparente. Et les fraudeurs —ainsi que le système dans son ensemble— assumaient leurs actes sans honte. Le scrutin du 10 mai, par contre, a mis en évidence un «saut qualitatif» dans le (ou les) mécanisme (s) de fraude: tout, dans les résultats obtenus, semble plausible et peut être argumenté et défendu par les fraudeurs eux-mêmes. Et d’un autre côté, même si tout le monde se doute bien qu’il y a eu une très grosse manipulation des résultats, personne n’est en mesure d’en apporter une preuve concrète (en dehors des quelques fraudes «normales» qui seront corrigées par le Conseil constitutionnel.

La confirmation de l’abstention comme premier parti politique du pays

Le taux de participation (environ 43%), bien que probablement gonflé par rapport à l’absence totale d’engouement dont ont fait preuve les citoyens au cours de la campagne électorale, ne contredit aucunement une réalité empirique, qui fait du parti des abstentionnistes, le premier parti, par sa taille, du pays.

Le taux d’abstention est certainement plus important que ce que le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales a annoncé, mais, sauf à disposer d’informations ayant un caractère de secret d’Etat, personne n’est en mesure de démonter le mécanisme utilisé pour amplifier le taux de participation.

Le manque d’intérêt de l’immense majorité des citoyens pour le scrutin du 10 mai est confirmé par l’importance, jamais atteinte jusque-là, du vote nul.

Plus de 1.700.000 de bulletins glissés dans les urnes étaient nuls, soit plus de 18% des votants (9.339.000). Le nombre de citoyens ayant refusé de s’exprimer pour un parti ou un candidat est très largement supérieur au nombre total de suffrages recueillis par le parti du FLN, grand vainqueur, avec 221 sièges,  du scrutin: 1.324.363.

Le vote nul a été, pour une bonne partie de l’électorat, une autre manière de contester le système mis en place depuis l’indépendance.

Parmi tous ceux qui ont voté nul, il y a ceux qui l’ont fait:
- par peur ou par méfiance à l’égard de l’administration (la peur du «pas de papiers sans présentation d’une carte électorale dûment tamponnée»), et qui n’ont voté  «qu’au cas où…»,
- par provocation (tous ceux qui ont voté pour des dictateurs déchus, des artistes, des animaux, des héros de dessins animés, etc.) pour montrer leur animosité envers le système politique en place,
- par conviction citoyenne, parce que pour eux l’acte de voter est essentiel mais qui, n’ayant été convaincus par aucun parti, ni par aucun candidat, ont voté  blanc.

L’abstentionnisme des jeunes, un phénomène politique inquiétant

Les chiffres donnant la répartition, par tranches d’âge, des votants n’ont pas été encore rendus publics par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales. Mais beaucoup d’indices —y compris l’observation directe effectuée dans les centres de vote— montrent que les abstentionnistes se recrutent surtout chez les jeunes.

Ces derniers, par désintérêt «naturel» pour la chose politique, par désespoir devant un horizon complètement bouché ou par adhésion au choix politique du boycott du scrutin, n’ont montré aucun intérêt pour les élections: ni au cours de la période qui a précédé la campagne électorale (la période consacrée au vote par l’APN et le Conseil de la nation des réformes politiques initiées par le Président), ni pendant la campagne, ni même le jour du vote. Les quelques sondages (informels) établis çà et là indiquaient déjà un très fort taux d’abstention de la jeunesse algérienne pour les élections législatives du mois de mai 2012.

Ce serait donc les «seniors» qui auraient voté «en masse». Il est vrai qu’il y a chez une grande majorité de nos seniors, une tradition de participation massive aux élections quelles qu’elles soient.

Cela expliquerait —en partie— le sens du choix FLN par la majorité d’entre eux. Il s’agirait d’une espèce de vote refuge de cette catégorie de citoyens qui craint plus que tout l’instabilité politique et qui rejette donc l’aventurisme supposé des partis de la mouvance islamiste ainsi que le manque de «crédibilité» des partis de la mouvance démocratique. Mais l’explication n’est qu’en partie vraie. Elle ne saurait en aucune manière justifier la razzia des sièges remportés par le parti du Front de libération nationale.

La fraude est «criante», malgré tous les arguments que distillent les vainqueurs pour justifier «l’exploit» réalisé par le FLN au cours du scrutin du 10 mai: impact du discours du 8 mai à Sétif du président, adhésion massive des citoyens au programme du Président, adhésion aux idéaux «révolutionnaires» du FLN, rejet de l’aventurisme des partis d’opposition, y compris islamistes, etc.

Ce qu’oublient de dire les thuriféraires du FLN, c’est que le bilan de celui-ci au bout de cinquante ans de pouvoir, quasiment sans partage, est complètement négatif. Il est absolument impossible, de trouver au sein de la société une majorité pour donner —encore une fois— sa confiance au parti qui a mené le pays à la ruine, par la mal-gouvernance et la prédation.

Il est vrai qu’avec 1.324.363 voix (soit seulement 14% des 9.339.026 votants et un peu plus de 6% des 21.645.841 électeurs inscrits) on ne peut pas dire que le FLN soit un parti réellement majoritaire au sein de la société. Mais le code électoral algérien avait été réformé spécialement pour conforter le FLN en tant que première force politique du pays et lui donner un maximum de sièges, malgré un nombre de voix en deçà des espérances mises en lui.  

Le soutien des puissances étrangères

On aurait pu croire que la présence des observateurs étrangers (occidentaux surtout) aurait pu dissuader l’administration algérienne de manipuler le scrutin du 10 mai 2012. En fait il n’en est rien.

D’une part, la manipulation s’est faite de manière intelligente et discrète (même le refus du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales de permettre l’accès du fichier électoral national, aux observateurs européens, n’a pas été jugé suffisamment grave par ces derniers pour jeter la suspicion sur le scrutin).

D’autre part, il paraît évident que les résultats officiels des élections législatives sont une vraie bénédiction pour les puissances occidentales qui se sont empressées de les reconnaître et de juger transparent et satisfaisant, le déroulement du scrutin. Elles craignaient réellement une extension du phénomène islamiste.

Car même si, pour des raisons d’intérêts politiques, économiques et géostratégiques supérieurs, elles sont prêtes à reconnaître et travailler avec des régimes islamistes plus ou moins intégristes, elles tiennent avant tout à la stabilité politique des Etats avec lesquels elles ont des relations privilégiées. Or l’installation au pouvoir de régimes islamistes dans certains pays —à la suite du Printemps arabe et grâce à des élections libres— s’est accompagnée d’une instabilité politique plus ou moins grave selon les pays concernés. Or l’instabilité politique est malvenue pour les intérêts bien compris des grandes puissances.

Le cas de l’Algérie leur apporte donc un argument majeur pour défendre l’idée que l’islamisme politique n’est pas une fatalité pour les pays arabes. Il pourrait même être un exemple pour le scrutin présidentiel égyptien au bout duquel tout le monde prédit un succès —à l’issue du deuxième tour— du parti des Frères musulmans. Ce qui —pour les Etats Unis, surtout— n’est pas une bonne nouvelle, eu égard à la position de ce parti vis-à-vis d’Israël.

Une majorité absolue à l’APN

Les résultats obtenus officiellement par le parti du Front de libération nationale, augmenté des élus «indépendants» qui ont d’ores et déjà demandé à rejoindre le groupe du FLN (13 sur les 19 sièges acquis), donnent à ce dernier la majorité absolue à l’APN (234/462). Cela lui suffit donc pour «gouverner» seul, sans l’appoint des autres partis satellites.

Il est vrai que le système constitutionnel algérien ne permet pas à un parti —aussi majoritaire soit-il— de gouverner. Il ne peut même pas prétendre légalement à coordonner —et encore moins diriger— le gouvernement: le Premier ministre est nommé par le président de la République pour assurer la coordination d’un gouvernement, dont la seule mission est d’appliquer le programme présidentiel. Et aucun autre!

Le parti majoritaire n’a donc pas le droit d’appliquer son propre programme (si jamais, il en avait un). Le FLN tout seul assure donc au Président la majorité dont il a besoin pour faire voter tous les projets de loi figurant dans son programme. Et si cette majorité ne suffisait pas (pour le vote des lois organiques et aussi, et surtout, pour la révision constitutionnelle en projet, qui exigent une majorité qualifiée), il est garanti d’avoir un appoint considérable avec les élus appartenant à l’autre parti de «la famille révolutionnaire», le RND.

Le résultat des législatives du 10 mai lui permet aussi de faire voter très largement la prochaine révision constitutionnelle par le congrès (réunion de l’APN et du Conseil de la nation) dont la composante favorable à la politique présidentielle dépasse très largement les 75% exigés pour l’adoption de la révision. Il n’aura donc même pas besoin de faire adopter la nouvelle révision constitutionnelle par voie référendaire.

Une majorité sociale islamiste et une majorité politique nationaliste

En organisant les législatives du 10 mai 2012, le président Bouteflika avait un objectif précis: se donner les moyens légaux de réviser la Constitution, pour pérenniser encore plus le système en place et assurer sa succession de manière à sauvegarder ce qui est essentiel à ses yeux, l’intérêt du clan (famille et amis) qui pourrait souffrir d’une succession autre que celle organisée par le Président lui-même.

Avec les résultats obtenus à la suite du scrutin du 10 mai, le clan a les mains libres pour tout organiser à sa guise.

Les islamistes, dont la mouvance semblait socialement majoritaire et qui devait bénéficier de l’effet domino des révolutions arabes, ont été très fortement laminés. Ils ne pourront en aucun cas s’opposer efficacement à la promulgation d’une Constitution qui aurait un contenu plus présidentiel que la présente: Bouteflika, n’a jamais caché sa préférence pour un régime réellement présidentiel.

Et c’est certainement ce type de régime qu’il prépare pour son successeur. Quel qu’il soit: un très proche, choisi par lui-même, avec pour mission de maintenir en l’état le système actuel de partage de la rente pétrolière, ou un candidat du sérail —même s’il est actuellement inconnu du grand public— qui sera investi de la même mission, mais qui aura, en sus, pour objectif de protéger le clan Bouteflika, après la disparition de ce dernier.

Il est dans les mœurs politiques de ceux qui ont dirigé le pays d’assurer leurs arrières et ceux de leurs proches, une fois loin du pouvoir.

Par contre, il est de notoriété publique que les partis islamistes dans leur intégralité ont une préférence pour un régime parlementaire qu’ils pourraient contrôler à leur guise. Le Président a ici aussi agi avec une intelligence manœuvrière hors du commun, en élaborant et en appliquant, au pas de charge des réformes politiques importantes (lois organiques sur les partis politiques, le régime électoral, la place des femmes, etc.) qui ont morcelé l’opposition islamiste (création de plusieurs partis qui sont venus paître dans un pâturage qu’ils croyaient illimité, mais qui, en fait, s’est avéré très restreint.

La guéguerre que se livraient les zaïms de la mouvance (Soltani, Djaballah, Menasra, Mohamed Saïd et les anciens du FIS dissous) n’a fait que morceler encore plus une mouvance qui avait besoin d’unité pour gagner les élections et accaparer le pouvoir.

Le FLN gardien des constantes nationales et islamistes

La mouvance islamiste n’a, en fait, perdu les élections que nominalement. Elle est très largement représentée au sein du parti du Front de libération nationale. Durant toute son histoire —d’après l’indépendance— il a fait preuve d’un zèle islamiste hors du commun. C’est lui qui a adopté la première Constitution de l’Algérie indépendante faisant de l’Islam la religion de l’Etat. Cette clause ne sera vraisemblablement jamais remise en cause —ou du moins pas avant plusieurs décennies—  tant la société, dans sa très large majorité, a adhéré à cette conception de l’Etat.

C’est aussi l’Etat FLN qui a tout fait, tout au long des cinquante années d’indépendance du pays, pour rendre de plus en plus difficile l’exercice des autres religions en Algérie. Et il n’est pas besoin ici de signaler le chemin de croix que doivent suivre les chrétiens (et les autres confessions) pour ouvrir un nouveau lieu de culte. C’est encore lui, qui a fait voter une loi qui encadre l’exercice des religions autres que l’Islam.

Et que dire du code de la famille, voté à la surprise de tout le monde, par une APN dirigée par un certain Abdelaziz Belkhadem, déjà surnommé «barbéfélène». La mouvance islamiste n’a donc pas perdu de poids avec la victoire «miraculeuse» du FLN au cours du scrutin du 10 mai 2012. Elle est très fortement représentée dans les plus hautes sphères de l’Etat.

Par contre, ce qu’elle semble avoir perdu, c’est une part importante de la rente qui lui revenait de droit par l’intermédiaire des grands ministères «économiques» qu’elle gérait et qu’elle ne pourra plus diriger du fait qu’elle a maintenant les deux pieds dans l’opposition: l’énorme gâteau que représentaient les ministères du Commerce, des Travaux publics, de la Pêche, de la PME va leur échapper et avec lui la manne financière qu’ils leur garantissaient.

Rachid Grim, politologue (El Watan)

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Rachid Grim

Rachid Grim est politologue.

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