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Image extraite du film Les Chevaux de Dieu, de Nabil Ayouch, en compétition à Cannes
Image extraite du film Les Chevaux de Dieu, de Nabil Ayouch, en compétition à Cannes

Cannes: les cinéastes africains n'échappent pas au fait politique

Quatre films africains ont été présentés au Festival de Cannes, quatre films qui parlent de violence, d'immigration clandestine et de fondamentalisme religieux. Les réalisateurs africains sont-ils condamnés à ne parler que de politique? Ils répondent à Slate Afrique.

Mise à jour du 28 mai 2012: Le réalisateur marocain Nabil Ayouch a remporté le prix François Chalais pour son long-métrage Les Chevaux de Dieu, présenté dans la section Un certain regard. Ce prix récompense chaque année à Cannes un film qui «traduit au mieux la réalité du monde». L'association Prix François Chalais explique que le réalisateur «présente ici un film courageux qui dénonce la misère des bidonvilles en ce qu'elle génère les pires actes de désespoir».

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A croire qu'ils se sont donnés le mot pour dépêcher sur la Croisette des anti-héros. L'Egyptien Yousry Nasrallah, le Marocain Nabil Ayouch, le Sénégalais Moussa Touré et l'Algérien Merzak Allouache ont présenté au Festival de Cannes –les trois premiers dans la sélection officielle et le dernier à la Quinzaine des réalisateurs– des films dont les personnages principaux témoignent d'une Afrique en difficulté.

Nasrallah s'est entiché d'un contre-révolutionnaire dans Après la bataille. Ayouch reconstitue dans Les Chevaux de Dieu la vie des kamikazes impliqués dans les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, au Maroc. Avec La Pirogue, Touré filme le capitaine d'une embarcation qui accepte d'emmener 30 hommes en Espagne au départ des côtes sénégalaises.

«Le devoir de raconter des histoires»

Le Repenti d'Allouache revient sur la tentative d'un islamiste de s'offrir une seconde chance. S'il rend son arme, la loi de la concorde civile, votée en 1999 après la décennie noire qu'a connue l'Algérie, lui confère le statut de «repenti».

Révolution, immigration clandestine, fondamentalisme religieux, désœuvrement des jeunes qui font des choix extrêmes pour se sentir encore exister ou encore décisions politiques qui contraignent une nation à oublier sa douleur: tous ces thèmes témoignent d'un continent dont l'actualité rappelle chaque jour le malaise.

Quand ce dernier devient le point commun de quatre œuvres projetées à la grand-messe du cinéma mondial. Une interrogation salvatrice s'impose: le cinéma africain est-il enfermé dans sa vocation politique?

Depuis son instauration, la loi sur la concorde civile -voulue par le président Abdelaziz Bouteflika pour mettre fin à la violence des années de terrorisme- dérange. Le Repenti de Merzak Allouache est un simple écho d'une situation connue. Le long métrage pose la question de savoir si les traumatismes d'une nation peuvent être passés sous silence, si les bourreaux peuvent impunément côtoyer leurs victimes et leurs familles grâce à un texte juridique? En tant que cinéaste, Merzak Allouache estime avoir «le devoir de raconter des histoires qui sont insérées dans (la) réalité de l'Algérie».

Les rouages de la manipulation

Pour Yousry Nasrallah, qui a fait le film le plus politique de cette affiche africaine à Cannes en décrivant (quasiment en temps réel) son pays après la révolution, il s'agit avant tout d'un engagement artistique.

«Dans un contexte où le cinéma est en train d'être attaqué en Egypte comme étant un péché, ainsi que le chant, l'art en général, (…) par les partis dit islamistes, je crois que l'engagement des comédiens et mon engagement n'étaient pas (tant) politiques que cinématographiques (...) Le cinéma existe et on tient à ce qu'il continue à exister en Egypte»,

a expliqué le réalisateur lors de la conférence de presse de son film à Cannes.

Après la bataille s'intéresse aux motivations des cavaliers qui ont pris d'assaut les manifestants de la place Tahrir le 2 février 2011, au cœur de la révolution égyptienne. Le réalisateur offre une nouvelle perspective sur ces hommes accusés d'avoir voulu abattre la révolution.

Le film de Nasrallah met en exergue les rouages de la manipulation qui ont conduit ces cavaliers, qui vivent d'une industrie touristique ravagée par la révolution, à se rendre place Tahrir pour y endosser le mauvais rôle.

Constat amer

Au Sénégal, l'immigration clandestine constitue une option pour des jeunes «qui ne voient plus l'horizon» dans leur pays. Ils décident alors de prendre la mer pour s'en offrir de nouveaux en Europe, conscients des risques encourus et du fait que le Vieux continent ne rime plus avec paradis.

Mettre des images sur cette tragédie avec La Pirogue, c'est tout simplement constater, estime Moussa Touré.

«Quand on a la parole, car être cinéaste en Afrique c'est avoir la parole (...), vous faites des constats.»

C'est aussi l'absence de perspectives qui font d'enfants et d'adolescents les proies du fondamentalisme religieux au Maroc, souligne Les Chevaux de Dieu. Du moins, ceux du bidonville de Sidi Moumen dont sont originaires les responsables des attentats de 2003.

«Le cinéma est politique qu'on le veuille ou non!»

Nouveau constat et devoir de cinéaste. La fameuse question doit maintenant se poser de but en blanc: ne doit-on alors parler que de politique quand on est cinéaste africain sous prétexte que le continent va mal?

«Non, répond Nabil Ayouch. Le devoir d'un artiste, c'est de dire ce qu'il pense. Je ne pense par que le divertissement, "l'entertainment", comme disent les Américains, soit exclusivement réservé au cinéma hollywoodien ou européen. On a aussi la capacité de rire, notamment de nos défauts, et pas seulement à travers le cinéma des autres, mais aussi par le biais  notre propre cinéma.»

Malgré tout, le cinéaste franco-marocain partage l'avis de ses confrères:

«On est plus attentifs en tant que cinéaste de cette partie du monde à l'évolution de notre société (...) Il y a une série de problèmes qu'on a envie d'aborder. Il est naturel que ce soit plus des cinéastes arabes ou africains qui le fassent, plutôt que des cinéastes venus d'autres pays. Imaginez l'inverse: qu'aucun cinéaste arabe ne se soit emparé de ce fondamentalisme islamique, du printemps arabe... Là, ça aurait été surprenant. On aurait pu nous dire: "Vous vivez où? Sur quelle planète?". Cependant, je suis heureux quand je vois une comédie marocaine ou une comédie musicale égyptienne. Le cinéma, c'est de savoir divertir. Mais c'est aussi, avant tout, s'interroger sur la société dans laquelle on vit. C'est notre rôle en tant que cinéaste, d'autant que le cinéma est l'art populaire par excellence. Cela nous donne un certain devoir et une certaine responsabilité. Le cinéma est politique qu'on le veuille ou non!»

Aujourd'hui, un peu plus en Afrique qu'ailleurs, car jamais les Africains ne se sont posés autant de questions sur leur avenir.

Falila Gbadamassi

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Falila Gbadamassi

Falila Gbadamassi. Journaliste spécialiste de l'Afrique.

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