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Des électeurs égyptiens trempent leur doigt dans l'encre dans un bureau de vote du Caire, le 24 mai 2012. REUTERS/Suhaib Salem
Des électeurs égyptiens trempent leur doigt dans l'encre dans un bureau de vote du Caire, le 24 mai 2012. REUTERS/Suhaib Salem

Egypte: «Nous avons tous été complices du régime de Moubarak»

Première élection présidentielle libre en Egypte. Au Caire, les électeurs veulent tourner la page, mais restent partagés entre un vote islamiste et un vote de stabilité. Quitte à porter au pouvoir un ancien responsable du régime de Moubarak. Reportage.

Mise à jour du 25 mai: Les Frères musulmans ont affirmé aujourd'hui que leur candidat arrivait en tête au premier tour de l'élection présidentielle en Egypte des 23 et 24 mai après le dépouillement des bulletins dans la moitié des bureaux de vote. La confrérie islamiste, première force politique d'Egypte, a indiqué que Mohammed Morsi menait avec 30,8%, suivi par Ahmad Chafiq, le dernier Premier ministre de Hosni Moubarak, avec 22,3%. Le nationaliste arabe Hamdeen Sabbahi arrive en troisième position avec 20% selon les chiffres des Frères musulmans, basés sur les résultats de 6.661 bureaux de vote sur 13.000. Les résultats officiels doivent être annoncés à partir du 27 mai. Si aucun candidat ne remporte la majorité absolue, un second tour est prévu les 16 et 17 juin.

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Les Egyptiens votent pour la première fois sans connaître à l’avance l’issue du scrutin. Treize candidats en lice, un président. Une première dans un pays où les élections n’étaient qu’une formalité pour le Parti national démocrate (PND), le parti de l’ex-raïs Hosni Moubarak.

Le seul imprévu de l’histoire fut la succession anticipée d’Anouar al-Sadate, assassiné le 6 octobre 1980. Dans tous les autres cas, et ce depuis la chute du roi Farouk, le président de la République passait par la case armée, puis par la fonction de vice-président de la république avant d’accéder à la fonction suprême.

Le 25 janvier 2011, date à laquelle les Egyptiens sont descendus dans la rue pour réclamer le départ d’Hosni Moubarak, la machine s’est déréglée.

Les fraudes ne seront plus tolérées

Un an et demi plus tard, les Egyptiens sont appelés à élire leur président, avec cette fois la conviction que chaque voix compte. Mercredi 23 mai, 6h30: des habitants de Masr Gedida, à l'est du Caire, se dirigent déjà vers l’école Fatma Anan transformée en bureau de vote pour l’occasion. Situé au milieu d’un quartier résidentiel populaire, le bureau brasse des électeurs de tous horizons mais pas de tous genres.

Les femmes votent dans une autre école qui se trouve à quelques encablures.

«C’est la première fois que je vois ça pour une élection présidentielle. Les Egyptiens sont descendus à l’aube car ils sont enthousiastes à l’idée de de voter pour de vrai. Souvent, on avait l’impression de se lever pour rien car les résultats étaient connus d’avance»,

confie l’un des nombreux agents de sécurité qui entourent le lieu.

Pas de triche cette fois? L’achat de voix ou le bourrage d’urne ne semblent plus possibles aujourd’hui en Egypte, estime Doha, une jeune diplômée de médecine. Elle vit le second plus beau jour de sa vie. Le premier fut la chute d’Hosni Moubarak.

«Les Egyptiens ne supporteront pas des élections truquées. Les fraudes ne sont plus possibles. Plus de 1.000 Egyptiens sont morts au nom de cette révolution. Ca suffit»,

affirme Doha, accablée par un soleil de plomb. Comme ses compatriotes, elle mise sur deux ou trois favoris. Mais au final, c’est l’incertitude qui s’empare de la jeune fille. Le Caire peut très bien s’embraser demain si les résultats ne vont pas dans le sens de telle ou telle partie.

Felouls et islamistes

Déterminés à en finir avec la transition conduite par le Conseil suprême des forces armées, les Egyptiens se sont pris au jeu démocratique. Le temps du (vrai) changement a sonné pour Mohsen, qui attend cette élection depuis un an et demi.

«Pendant cette période, l’Egypte a connu trop de tragédies comme celles de Maspero (une trentaine de manifestants coptes massacrés) ou de Port-Saïd (des heurts entre supporters ont provoqué la mort d’au moins 74 personnes dans le stade de Port-Saïd, le 1er février 2012). Plus de 1.000 martyrs depuis le 25 janvier 2011. Avec ce scrutin, nous entrons peut-être dans une ère plus calme»,

espère ce journaliste au quotidien arabophone Masry al-Yioum.

Entre-temps, le candidat Amr Moussa, l’un des favoris des sondages avec le candidat islamiste Abdel Moneim Fotouh, prend place dans la file d’attente. Comme tout citoyen, l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Hosni Moubarak attend son tour. A une différence près: il convoite la fonction suprême. «La dernière fois, pour le référendum sur la constitution, Moussa n’avait pas fait la queue comme toute le monde», ironise un électeur témoin de la scène.

L’ambiance est parfois électrique car les attentes sont grandes. A quelques mètres du bureau de vote s’amorce un court échange entre deux électeurs divisés sur la candidature d’Amr Moussa. Le plus jeune s’emballe et crie son rejet des transfuges d’un ancien régime qu’il continue à combattre. 

«C’est un feloul. Tu es prêt à reprendre le même bateau? Moi non !»,

affirme-t-il en tournant le dos à son détracteur.

Nadia Hatif, responsable d’entreprise, espère également que les Egyptiens ne confiront pas «le destin du pays à un voleur». «Dans son palais d’Héliopolis, l’ex-raïs ne travaillait pas pour nous. Il n’a pas fait progresser le pays. J’attends tout le contraire du nouveau président», soutient-elle fermement.

«Les militaires ne rendront pas le pouvoir s’ils perdent trop»

Comme beaucoup d’Egyptiens, Nadia juge les candidats au regard de leur proximité avec l’ancien régime. On appelle «felouls» ces caciques du régime Moubarak. Ce mot est même devenu un argument d’autorité, capable de discréditer ou même de disqualifier tout prétendant à une responsabilité politique.

Ahmed Chafiq et Amr Moussa ont tous deux occupé des fonctions importantes sous la présidence d’Hosni Moubarak: l’un fut son Premier ministre et l’autre son ministre des Affaires étrangère. «Mais nous avons tous été felouls», assure Mohammed, qui plaide haut et fort pour la candidature d’Ahmed Chafiq. Selon lui, tous les Egyptiens, depuis 1952, ont participé à faire vivre ce régime depuis 1952.

«Un civil ne pourra pas tenir le pays. Il nous faut un militaire comme Chafiq qui sache parler aux militaires»,

ajoute Youssri, inquiet à l’idée qu’un islamiste puisse prendre les rênes du pays.

A bien des égards, négocier le départ de l’armée sera l’une des premières missions du président de la république. Mohammed Hussein Tantawi, à la tête du Conseil suprême des forces armées, s’est certes engagé à laisser le pouvoir exécutif aux mains du prochain président élu, mais des zones d’ombre demeurent quant aux conditions de son départ.

«Il faudra négocier la place de l’armée dans l’économie (un défi de taille), l’immunité des militaires pour leurs exactions passées et présentes, la politique régionale, notamment vis-à-vis d’Israël. Un modus vivendi est à trouver. Les militaires ne rendront pas le pouvoir s’ils perdent trop»,

analysait pour Slate Afrique Sophie Pommier, spécialiste de l’Egypte et enseignante à Sciences-Po Paris.

Ayman Mohammed, supporter du candidat salafiste disqualifié Hazem Abou Ismael, n’est pas très confiant concernant l’issue du scrutin car, selon lui, les organisateurs des élections sont ceux-là mêmes qui ont confisqué la révolution.

«Je veux qu’on entre véritablement dans une période de transition. Aujourd’hui, nous sommes au même stade que le 11 février 2011 (date à laquelle Hosni Moubarak a démissionné ndlr). Rien n’a changé»,

précise-t-il en montrant son doigt bleuté par l’encre qui a servi à estampiller son vote.

Du reste les pouvoirs du prochain président de la république égyptienne n’ont pas encore été définis. La Constitution, qui n’est pas encore rédigée, fixera le cadre légal du pouvoir exécutif. En attendant, les Egyptiens votent pour un président en devenir.

Nadéra Bouazza, envoyée spéciale au Caire

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