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Goodbye from Limbe, by Natapics via Flickr CC
Goodbye from Limbe, by Natapics via Flickr CC

Cameroun: pourquoi les anglophones veulent la partition

Le 40e anniversaire de la création de l'Etat unitaire du Cameroun masque mal les velléités sécessionnistes de la partie anglophone du pays.

Il fallait sûrement trouver un contre-feu puissant aux divers appels au boycott de la fête nationale du Cameroun, ce 20 mai. Le pouvoir de Yaoundé n’a pas trouvé mieux  que de lancer les célébrations de ce que l’on appelle dans le pays, la Fête de l’Unité, dans la presqu’île de Bakassi, dans le Sud-Ouest anglophone.

Le choix de cette région ne doit rien au hasard. Située à quelques kilomètres du Nigeria, Bakassi a été l’objet d’un conflit frontalier avec ce voisin d’Afrique de l’Ouest pendant quinze ans; un conflit qui s’est soldé, en 2008, par la rétrocession du territoire au Cameroun. Donner le coup d’envoi du 40e anniversaire de la création de l’Etat unitaire du pays, est une manière, pour les autorités de rappeler que «le Cameroun est un et indivisible».

Autre élément de propagande du régime de Paul Biya, afin de rassurer les populations, le choix du thème de cette année: l’intégration nationale. Il s’agissait de réaffirmer, comme l’a indiqué l’un des ministres à Bakassi, que «les Camerounais sont plus que jamais unis».

Pourtant, si ces propos donnent l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, l’intégration nationale est loin d’être un acquis au Cameroun. Outre la chasse aux sorcières engagée depuis le départ de l’ancien président Ahmadou Ahidjo en 1982, contre les peuls du Nord, il existe un malaise qui menace la stabilité du pays. Ce sont les velléités séparatistes des activistes du Southern Cameroons National Council (SCNC).

La menace des anglophones

A chaque fête nationale, ils appellent, en agitant le spectre de la violence, à la création de l’Etat de l’Ambazonie. Et pour la première fois, leur menace est prise au sérieux par le régime de Yaoundé, puisque l’opposition camerounaise a clairement appelé, elle aussi, à boycotter le défilé civil et militaire dans tout le pays.

La question anglophone est une véritable épine dans le système politique camerounais. Si le malaise commence à s’exprimer réellement dans la première moitié des années 80, il remonte aux premières heures de l’indépendance.

Lorsque le Cameroun devient indépendant le 1er janvier 1960, la situation de la partie anglophone (sud-ouest et nord-ouest du pays), autrefois sous la tutelle de la Grande-Bretagne, n’est pas réglée. D’où la réunification du 1er octobre 1961, qui voit la création de la République fédérale du Cameroun, avec deux Etats fédérés, le Cameroun occidental (anglophone) et le Cameroun oriental (francophone).

11 ans plus tard, le président de l’époque, Ahmadou Ahidjo, dans l’objectif de centraliser davantage l’Etat, et donc de renforcer son pouvoir, propose un référendum pour créer un Etat unitaire. C’est la naissance, le 20 mai 1972, de la République unie du Cameroun; et ce jour devient la fête nationale du pays.

Dès lors, l’abandon du fédéralisme s’est transformé en menace constante contre l’unité des Camerounais, affirme le chercheur Yves Mintoogue, spécialiste de l’Histoire du Cameroun:

«Le processus de centralisation du pouvoir qui a vu les deux Etats fédérés du Cameroun oriental et du Cameroun occidental se fondre en République unie, en 1972, est finalement apparu aux anglophones comme une politique d’assimilation culturelle à leur encontre par la majorité francophone.»

En effet, les revendications seront d’abord d’ordre culturel. Le Cameroun est un pays bilingue, mais les anglophones s’insurgent contre l’obligation qui leur est faite de parler le français, même dans leur région, alors que l’inverse ne s’applique pas aux francophones. Puis, tout cela se déplace sur un terrain politique: ils s’estiment sous-représentés dans les différentes sphères de l’Etat.

Lorsque devenu président en 1982, Paul Biya décide, deux ans plus tard, de modifier la Constitution, et de supprimer l’adjectif «unie» et de revenir à l’appellation République du Cameroun (le nom du Cameroun francophone avant la réunification), c’est la bronca chez les «anglo», comme on les appelle dans le pays. Plusieurs mouvements se forment pour revendiquer la partition.

Bronca contre l’assimilation

«La fameuse politique d’intégration nationale a été sciemment conçue pour assurer notre annihilation. Il est inadmissible que les anglophones soient traités comme des citoyens de seconde zone. Dans ces conditions, nous considérons que l’indépendance est la seule voie possible», tempète, en anglais, Mola Njoh Litumbé, le leader du Southern Cameroons National Council, du haut de ses 85 ans.

En décembre 1999, ce mouvement indépendantiste a même fait sensation, en déclarant symboliquement l’indépendance de la partie anglophone du pays. Il a hissé un drapeau dans la petite ville portuaire de Limbé, dans le sud-ouest.

Là, aussi, le choix de cette ville ne devait rien au hasard. Car, les enjeux ne sont pas seulement politiques et culturels. Ils sont aussi économiques. Les anglophones estiment qu’ils sont assis sur des richesses, exploitées à leur détriment par les francophones. En plus de ses ressources halieutiques, la ville de Limbé est une région minière et pétrolifère qui abrite le siège de la Sonara (la Société nationale de raffinage). Autant dire, une mine d’or.

Une vraie cocotte-minute

Pourtant, ajoute l’historien Yves Mintoogue, «face à ce contentieux majeur, l’Etat a surtout répondu par diverses formes de violences, qui sans apaiser les dissensions, les ont plutôt accentuées». Et de craindre que, au final, le pays se soit transformé en une véritable cocotte-minute.

Mais pour le très médiatique politologue camerounais Aboya Manassé, enseignant à l’université de Douala, le Cameroun ne risque pas de connaître une situation similaire à celle de la Casamance au Sénégal, encore moins à celle qu'a connue les deux Soudans. Selon lui, les activistes anglophones n’ont pas de stratégie bien pensée.

«Ils savent bien que Yaoundé ne leur accordera jamais l’indépendance. Mais ils font de la surenchère pour revenir au fédéralisme», soutient le politologue.

Peut-être. Mais, en attendant, à chaque fête nationale, les activistes anglophones donnent des sueurs froides au régime de Biya.

Raoul Mbog

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Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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