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Deux mercenaires ougandais quittent la base américaine de Kalsu, en Irak, le 5 décembre 2011        REUTERS/Shannon Stapleton
Deux mercenaires ougandais quittent la base américaine de Kalsu, en Irak, le 5 décembre 2011 REUTERS/Shannon Stapleton

L'armée invisible ougandaise qui a combattu en Irak

Plus de 20.000 Ougandais ont été engagés en Irak auprès de l'US Army, pour une solde de misère. Une avocate américaine, Tara K. Coughlin se bat pour que les vétérans blessés reçoivent une indemnité.

Mon cher Tommy Hilfiger. Merci pour cette belle fête organisée dans votre navire amiral parisien à l'occasion du lancement de la «Promise Collection», le 26 avril dernier. Du beau linge était venu adouber votre nouvelle ligne de vêtements placée sous le signe de l'Afrique, et, spécialement, de ce pays qui semble vous tenir particulièrement à coeur: l'Ouganda.

Ouganda, comme on nous l'a bien rappelé dans Paris Match, auquel vous avez fait don depuis 2009 de plus de trois millions d'Euros dans le cadre de votre engagement auprès de Millenium Promise - l'ONG à laquelle les fonds engrangés par la «Promise Collection» doivent également être reversés. Le gratin des artistes afro-gaulois chics était ainsi présent à votre soirée parisienne, en tout cas, celui qui a fait de votre ligne Preppy/East Coast (Cost?) un nouveau marqueur de différenciation sociale par rapport au commun des hauts parleurs de l'hexagone continuant, les ploucs, à s'afficher en baggy-casquettes.

Bon, avouons le, vos invités français avaient un léger train de retard par rapport à leurs pairs afro-américains en rimes conscious ayant déjà fait, depuis le début des années 2000, le choix de s'offusquer dans vos tenues d'adulescents sortis de l'un des bastions Wasp (White Anglo-Saxon Protestant, en anglais. Désigne l'archétype de l'Américain blanc favorisé, descendant des immigrants protestants d'Europe ; ndlr) de l'enseignement universitaire américain. Mais n'insistons pas sur leur dress code, là, c'est mon coté fashion qui parle. Continuons plutôt à vous expliquer la raison de cette missive on line.

Le gratin et l'avocate

Ce soir là, étaient aussi présents dans votre tikbou parisienne l'ambassadeur des États-Unis en France, Charles Rivkin, tout comme sa collègue, Madame l'ambassadrice d'Ouganda en France, Elizabeth Paula Napeyok. Bref, des grands coeurs, tous tournés vers le devenir de l'Ouganda, 157ème nation au niveau de l’indice de développent humain.

Malheureusement vous n'étiez pas là..., et c'est vraiment dommage. Car je vous aurais parlé d'une de vos compatriotes, que vous n'avez  pas invité, vu que vous ne la connaissiez pas encore, mais qui, elle aussi, a pourtant une histoire compassionnelle avec ce pays que vos concitoyens ont encore beaucoup de mal à placer sur une carte du continent africain et dont l'image semble se résumer, depuis la troublante campagne des troublés d'Invisible Children, non plus à celle d'Idi Amin Dada, mais à un autre dingue ayant lui aussi depuis longtemps quitté le pays après y avoir semé un autre méridien de sang: le leader d'une Lord Resistance Army (LRA) en fin de partie, réduite à quelques centaines de membres, Joseph-Killer-Kony,

Cher Tommy (vous permettez, maintenant que la glace du drink est brisée, que je vous appelle désormais par votre prénom?), cher Tommy donc, cette dame que j'aurai aimé vous présenter se nomme Tara K. Coughlin.

«L'un des plus beaux pays au monde»

C'est une jeune avocate qui n'a ni le glamour de vos mannequins transculturels, ni la faconde séduisante d'une démocrate américaine bien éduquée sachant surfer sur la vague politiquement correcte des conférences en bonne gouvernance ayant essaimées sur le continent africain par la généreuse entremise de vos amis philantro-capitalistes.

Tara K. Coughlin est même leur contraire puisqu'elle se définit «comme une chrétienne conservatrice». Je tenais à préciser que cette dame n'est pas pour autant l'une de ces ambassadrices évangélistes azimutée venues prôner l'abstinence sexuelle, le fameux programme ABC des années Clinton, ayant contribué à attiser en Ouganda le climat de moralisme ambiant et désormais celui d'homophobie qui malheureusement y règne.

En tout cas, le moins qu'on puisse dire, c'est que Tara K. Coughlin n'est pas trop du genre à sortir dans les diners trendy de Nantucket ni à s'afficher en votre compagnie au festival de Cannes qui s'ouvre. D'ailleurs, je me demande même si elle en a déjà entendue parler. Il faut dire qu'elle vit dans un bled paumé, au nord de Detroit, dans le Michigan. Et qu'en ce qui concerne les médias, il a fallu que je lui explique ce qu'était Slate, vu qu'elle ne connaissait même pas son existence aux États-Unis. C'est vous dire, Tommy comment Tara K. Couglin, à l'instar de la majorité silencieuse états-unienne, navigue bien loin de votre nébuleuse afro-friquée.

Pourtant, comme je vous l'avait précédemment dit, vous avez un point commun: L'Ouganda, cette contrée, qui est pour elle «l'un des plus beaux pays au monde. Avec ses collines verdoyantes et ses montagnes, et la chaleur de ses habitants, il me rappelle mon Irlande ancestrale».

Mercenaires africains

Je ne sais, cher Tommy, comment vous avez découvert l'Ouganda. Pour Tara K. Coughlin, tout s'est produit dans le milieu des années 2000. Soutenant l'engagement de son pays en Irak, Tara s'était engagée aux côtés de son église pour venir en aide matériellement aux Boys présents sur place. 

«Jusqu'au jour, retrace t-elle, où un prêtre de la Navy que je connaissais m'a demandé si cela m'intéressait d'envoyer des colis pour des soldats ougandais: des bibles, des vêtements, mais aussi de la nourriture. Je suis tombée des nues. Comme tous les américains, je ne pouvais pas imaginer qu'il y avait des Ougandais présents aux côtés de nos hommes. Que certains soldats noirs, n'étaient pas afro américains, mais africains...»

Ces Ougandais, contractés par des compagnies de sécurité privées américaines, telles Soc,Triple Canopy, Sabre ou Eodt, chargées en premier lieu la surveillance des bases américaines en Irak, «avaient vraiment besoin de soutien matériel. Certains étaient hébergés dans des containers, traités comme des moins que rien par leurs employeurs, sans parler du racisme. Et contrairement à nos soldats américains, bénéficiaires de tonnes de colis et d'assistance, ils ne recevaient rien, vivant dans le plus grand dénuement».

Des centaines de soldats cassés

De fil en aiguille, grâce à ce prêtre, Tara K. Coughlin commença à tisser une relation épistolaire avec certains de ces supplétifs mercenaires de moins en moins payés au fil des années. De plus en plus exploités, tels des soldats de discount. Jusqu'au jour ou l'un d'entre eux, Jimmy, quatre ans d'Irak, lui expliqua qu'il fallait qu'elle s'intéresse au sort de ses compatriotes revenus brisés de cette guerre ou beaucoup étaient partis pour l’aventure, la plupart pour le salaire.

Sur les plus de 20.000 Ougandais qui auront été engagés en Irak entre 2005 et 2011, notre avocate estime aujourd'hui que plusieurs centaines d'entre eux, sinon plus, seront revenus cassés, brisés, handicapés, de leur engagement auprès des compagnies privées assistant les forces états-unienne. Sans parler des quelques morts, à jamais oubliés, vrais soldats inconnus de la guerre en Irak.

Cher Tommy, vous ne le savez sans doute pas. Mais comme n'importe quel ressortissant étranger travaillant pour une compagnie de sécurité privée américaine contractée par le Pentagone, ces Ougandais  étaient normalement  couverts par le Defense Base Act Insurance leur garantissant que la compagnie d’assurance de leur employeur - en premier lieu le géant AIG - rembourserait leurs frais médicaux en cas de blessures de guerre.

Aucune assurance médicale

Or, votre concitoyenne avocate a découvert que nombre d'entre eux, revenus blessés d'Irak, n'en avait pas bénéficié: 

«Malgré la loi américaine, explique-t-elle, des centaines d'entre eux se sont retrouvés jetés par leurs employeurs et renvoyés en Ouganda après avoir été blessés au cours de leur contrat.»

 Quand elle a découvert leur sort, Tara ne connaissait alors rien à ce domaine juridique. «J'ai donc commencé à chercher un avocat américain capable de défendre ces Ougandais. Mais personne n'a donné suite à mes demandes. In fine, j'ai trouvé un confrère à New York qui m'a dit qu'il ne pouvait pas s'en occuper mais qu'il m'initierait à ce genre de dossier. C'est ainsi que j'ai commencé. Et de fil en aiguille, par le bouche à oreille, j'ai commencé à me faire une vaste clientèle d'Ougandais. Jusqu'à devenir l'unique avocate américaine combattant pour les droits de vétérans ougandais».

Au nom de la justice de son pays. Au nom de l'Amérique. Au nom du verset 31:8-9 de la bible qu’elle cite par coeur: «Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés, ouvre ta bouche, juge avec justice, et défend le malheureux et l’indigent».

Apaiser la honte de se confier à une étrangère

En Ouganda, où elle s'est déjà rendue deux fois, Tara K. Coughlin mène actuellement un travail délicat et discret, toujours assistée par le vétéran Jimmy, lui aussi profondément croyant. Il faut d’abord retrouver ces anciens d’Irak: «Nombre de blessés ougandais revenus d’Irak, qui ne peuvent se permettre de vivre en ville, retournent en effet directement dans leurs villages sans savoir qu'ils ont la possibilité de se porter devant la justice américaine.»

Ensuite, il faut apaiser les soupçons, la méfiance et la honte de se confier à une étrangère:  

«Certains de mes clients ont été menacés par leurs employeurs après avoir été blessés. J’en ai même un à qui on a dit qu’il rentrerait au pays dans un body bag s’il révélait sa blessure. Qui plus est, quand ils sont soignés en Irak, leurs dossiers médicaux sont confisqués par leurs employeurs avant qu’ils ne retournent chez eux. Il faut donc tout recommencer à zéro».

Puisant sur ses propres économies pour monter les dossiers, organiser les expertises médicales à Kampala, Tara doit aussi faire vite: les Ougandais rentrés d’Irak ont tout juste un an pour porter leur affaire auprès du ministère du Travail américain.

Un long combat juridique

Enfin, l’avocate doit se battre contre l’énorme machine déployée jusqu'en Ouganda par les compagnies d’assurance américaines. Certains n’hésitent pas en effet dépêcher des enquêteurs pour qu'ils viennent démonter sur place les dossiers qu'elle a patiemment et méticuleusement montés.  

«C’est l’une des parties les plus difficiles de mon travail, reconnaît l’avocate. Ces enquêteurs commettent de nombreuses violations du code éthique, par exemple contacter mes clients et proposer de les emmener chez leur propre médecin afin de faire une contre-expertise, alors qu’ils n’en ont absolument pas le droit. J’en ai un autre, dans l’impossibilité physique de travailler depuis son retour d’Irak, à qui on a promis un boulot... juste pour voir s'il allait accepter! Comme il y a peu de spécialistes médicaux en Ouganda, je me demande parfois si je ne vais pas tomber sur une personne qui a été achetée. En fait, les compagnies d'assurance font tout ce qui est dans leur pouvoir pour maximiser leurs profits», souligne l'avocate. Avant de confier: «C'est vraiment dur. Sans ma foi en Dieu, je ne ferai sans doute pas ce type de travail».

Quant j'ai revu Tara en Ouganda, mon cher Tommy, à l’occasion d’un article rédigé pour le Monde Diplomatique, l'avocate était entourée de plusieurs de ses clients à qui elle avait réussi en partie à obtenir des indemnités à l’issue d’un long combat juridique.

Autour de nous, la clientèle de l'hôtel international terminait son repas équivalent à un tiers de la solde offerte, fin 2011, à cette armée invisible d’Irak: tout juste 400 dollars par mois pour douze heures de garde par jour, six jours sur sept.

La guerre n'est pas terminée

La voisine de l'avocate, victime de séquelles musculo-squelettiques après avoir été forcée de porter un gilet pare-balles trop lourd, et non règlementaire, s'est mise à fondre en larmes. Avant de connaître l'Irak, la dame, veuve, avait servi dans l'armée nationale ougandaise. Désormais, dans l'impossibilité physique de travailler, elle  se demandait comment elle allait s'occuper de ses enfants.

Au bout de la table, revêtu d'un blouson de cuir, un homme n'ouvrit pas la bouche durant le repas, se contentant de nous regarder de son oeil artificiel. Il attend toujours sa pension d’invalidité pour avoir servi pour les États-Unis.

Mon cher Tommy. Des clients de ce genre, votre concitoyenne en défend actuellement plus d'une trentaine auprès de la justice de votre pays. A ses frais. Sans qu'aucun d'un de vos compatriotes journalistes, jusqu’alors, ne se soit jamais intéressé à son histoire. Le temps presse.

Six mois après le départ de vos boys d'Irak, c'est comme si cette guerre n'avait jamais existé. Comme si les centaines de milliers de soldats invisibles y ayant servi avaient disparu dans le sable de l'oubli. Et pourtant, en Ouganda, les effets de l'intervention de votre pays en Irak sont bien loin d'être terminés. Comme l'explique Jimmy, l'assistant de l'avocate: 

«Vous avez désormais dans le pays plusieurs milliers de jeunes Ougandais qui ont servi en Irak, à qui des américains ont enseigné à faire la guerre, et qui n'ont rien retrouvé à leur retour. Sans parler des blessés qui ne bénéficient d'aucune couverture sociale. Qu'est ce qu'ils vont devenir? Quid de ceux qui sont en colère? Quand celle-ci va exploser, qu'est ce qui va se passer? Je suis très inquiet. On n'a pas encore mesuré les conséquences cachées de notre participation à la guerre d'Irak».

Cher Tommy, merci de votre soutien à l'Ouganda. Merci de vous intéresser aux plus démunis. Merci aussi, de vous préoccuper du sort de ceux qui auront assisté votre pays durant plusieurs années lors de sa sale guerre en Irak, sans qu’aucun de vos concitoyens ne juge utile d’aller écouter leurs édifiants témoignages… A part cette jeune avocate américaine venue d’un bled paumé du Michigan.

Alain Vicky

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Alain Vicky

Journaliste béninois spécialiste de l'Afrique.

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