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Venance Konan, Abidjan, 12 juillet 2011, AFP PHOTO/Issouf SANOGO
Venance Konan, Abidjan, 12 juillet 2011, AFP PHOTO/Issouf SANOGO

Fuite des talents, l’esclavage des temps modernes

Il y a quelques semaines, une chaîne de télévision française a diffusé un intéressant documentaire sur les écoles de football qui vendent du rêve aux jeunes Africains.

Et l’on y a appris comment de nombreux parents se saignent pour payer ces écoles à leurs enfants, ainsi que leur voyage en Europe, et comment le rêve d’une carrière de footballeur international plein d’argent se transforme, le plus souvent, en cauchemar.

Nouvelle traite négrière

C’est un ancien footballeur ivoirien interviewé dans ce film qui a le mieux résumé la situation: «nous sommes revenus à la traite négrière, à la seule différence que maintenant, ce sont les parents qui payent pour qu’on emmène leurs enfants en esclavage

Et l’image la plus saisissante de ce film a été celle du dortoir d’une école de formation en Côte d’Ivoire, qui ressemblait vraiment à la cale d’un des bateaux qui transportaient les esclaves en Amérique.

Après cette image, il y eut celle de la grosse voiture du patron du centre de formation, lui-même ancien footballeur international. Son métier, détecter des talents ici, les former, et les vendre aux clubs européens ou nord-africains. Certains sont vendus en Asie, et dans les pays du Golfe. Mais pour un qui réussit une bonne carrière, combien de milliers d’autres ne finissent pas dans la misère?

Il y a quelques siècles, l’Afrique fournissait à l’Amérique les muscles qu’il lui fallait pour développer son agriculture. Aujourd’hui, elle fournit au reste du monde, les jambes qu’il lui faut pour développer son industrie du sport qui rapporte beaucoup d’argent, comme tout le monde le sait. Combien de personnes vont encore au stade dans nos pays pour regarder des matchs de football?

Ils n’intéressent plus personne, parce que tous nos bons joueurs sont en Europe. Le rêve de tout jeune apprenti footballeur de notre continent est d’aller jouer hors de l’Afrique. Dire à un jeune Ivoirien qui apprend le football qu’il finira à l’Asec ou à l’Africa (principaux clubs locaux), c’est l’insulter gravement, le maudire même.

La fuite organisée des cerveaux

Il n’y a pas que dans le sport que nous fournissons au reste du monde, les compétences qui lui manquent. Il y a quelques jours, un de mes amis, haut cadre de ce pays, me disait que s’il en avait les moyens, il enverrait tous ses enfants vivre pour toujours aux Etats-Unis ou au Canada.

Ceux qui en ont les moyens l’ont déjà fait. Quel parent africain suffisamment aisé n’envoie pas ses enfants faire ses études en Europe ou en Amérique? Combien de fils de Présidents, de ministres, de patrons fortunés, de riches hommes et femmes d’affaires, bref, de l’élite de ce continent font-ils leurs études supérieures en Afrique?

Et l’espoir de tous ces parents est que leurs enfants restent en Europe ou en Amérique pour travailler, si cela leur est possible. On ne peut pas en vouloir à ces parents, lorsque l’on voit l’état de déliquescence de nos universités, le manque criant d’emplois, le délabrement continu de notre environnement, nos guerres, nos coups d’Etat loufoques qui installent des personnages grotesques au pouvoir, nos rues inondées à la moindre ondée, nos sorciers, nos pasteurs…

Qui ne cherche pas le meilleur pour sa progéniture? Seulement, le résultat en est que les cerveaux susceptibles de trouver un jour des remèdes à tous nos maux, sont exfiltrés du continent par ceux qui ont la responsabilité de le développer, c’est-à-dire les élites. Alors? Alors rien! Notre continent est tout simplement condamné à ne jamais se développer.

Constat afro pessimiste

Il ne faut pas se faire d’illusions. Nous resterons toujours bons pour produire les matières premières, les sportifs et les cadres dont le reste du monde a besoin, et c’est tout. J’entends déjà l’accusation: afro-pessimiste. Mais vous remarquerez que les premiers à porter cette accusation seront ceux qui vivent déjà hors du continent et n’ont aucune intention d’y revenir.

Demandez à Calixte Béyala, celle aux yeux de qui Laurent Gbagbo était le rédempteur de l’Afrique, d’aller vivre dans son Cameroun natal. Elle vous demandera si vous n’êtes pas tombés sur la tête. Demandez également aux Maliens qui vivent en Europe et à leurs enfants de retourner au pays du grand Soundiata Keïta, aux Congolais et à leurs enfants de retourner chez eux pour continuer l’œuvre du grand Patrice Lumumba. Ils vous riront au nez.

Pourquoi les rapatriements de nos parents sans papiers donnent-ils toujours lieu à des drames? Et pourquoi en voulons-nous tant à la France d’avoir durci les conditions d’obtention des visas d’entrée sur son territoire? Parce que nous rêvons tous de pouvoir nous barrer un jour de ce continent, qu’au fond de nous, nous détestons.

Venance Konan

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Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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