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Le président français François Hollande à Berlin le 15 mai 2012. Reuters/Fabrizio Bensch
Le président français François Hollande à Berlin le 15 mai 2012. Reuters/Fabrizio Bensch

Hervé Bourges: «Hollande écoute tout le monde mais décide tout seul»

Hervé Bourges, ex-PDG de RFI, TF1 et France Télévisions, analyse les mutations du monde des médias et des relations franco-africaines avec l'arrivée au pouvoir de François Hollande. Deuxième partie de l'interview (2/2)

Slate Afrique - Comment expliquer que l’Afrique ne soit pas parvenue à faire émerger des médias comparables à Al Jazeera pour le monde arabe?

Hervé Bourges - Oui, c’est vrai que l’Afrique manque d’un équivalent d’Al Jazeera. A l’époque où j’y étais, dans les années 1970, c’était le temps du parti unique, du journal unique, de la télévision unique.

Or, il y a quand même maintenant une presse indépendante, variée, dans certains pays africains comme le Sénégal, le Mali, le Bénin, ou même au Cameroun. Des radios rurales importantes et intéressantes existent. Mais il est vrai qu’il manque encore de grandes chaînes africaines comme dans d’autres pays, des chaînes qui puissent jouer un rôle international. Et cela pour plusieurs raisons essentielles. Il faut des moyens financiers. Il faut des gens très compétents pour mettre en œuvre. Certains se font aussi des illusions.

Longtemps, je me suis heurté à la réalité. C’est très bien de dire en Afrique «Vive la liberté de la presse!». Mais qu’est-ce que la liberté de la presse dans un pays où il n’y a pas le pouvoir d’achat, et où il y a des analphabètes?

Pour lire un journal, il faut pouvoir l’acheter et il faut pouvoir le lire! Pour le développement d’une presse privée, c’est vrai aussi pour la télévision, il faut qu’il y ait un marché. A mon avis, il pourrait tout à fait exister une chaîne continentale - en français ou en anglais - si les Africains se mettaient d’accord entre eux. Car il y a des gens de qualité, dont certains malheureusement s’expatrient pour pouvoir exister.

J’ai parlé dans mon film (qui sortira en septembre) de deux petits étudiants togolais: l’un est devenu ministre des affaires étrangères, l’autre a fait de la taule. Le second, celui qui a été en prison, a créé le journal concurrent à Jeune Afrique il y a quelques années: Jean-Baptiste Placca avec L’Autre Afrique. C’était un de mes anciens élèves !

Slate Afrique - Donc l’information n’est pas encore décolonisée?

Hervé Bourges -  Non, pas encore, même si des progrès ont été faits. Avec l’arrivée d’Internet et du numérique, cela a permis de faire évoluer la situation. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, on a pensé que la fracture numérique agrandirait le fossé entre le Nord et le Sud. Or, ce n’est pas le cas. Grâce aux techniques nouvelles, les pays pauvres peuvent aujourd’hui beaucoup mieux se faire entendre et créer des organismes d’informations concurrents.

Slate Afrique - A votre retour d’Algérie, en 1964, vous êtes resté très lié à l’Afrique?

Hervé Bourges - J’ai d’abord créé l’Ecole internationale de Yaoundé. De 1970 à 1976,  je l’ai dirigée. J'ai profité de mon séjour à Yaoundé (capitale du Cameroun) pour voyager en Afrique. J’ai pu me balader dans toute l’Afrique, ce qui m’a permis de devenir l’un des meilleurs spécialistes du continent. J’ai écrit Les cinquante Afrique (Editions Seuil) avec Claude Vauthier qui est un excellent spécialiste de l’Afrique anglophone et lusophone.

Slate Afrique - Comment s’est construite votre carrière dans le monde des médias?

Hervé Bourges - En 1976, le directeur de l’école de journalisme de Lille prend sa retraite après avoir dirigée l’établissement durant quarante années. Il y a eu deux directeurs: son beau-père, belge, et lui-même. Ils cherchent donc un dirigeant: il se trouve que les gens de l’école de Lille et le directeur de Nord Eclair pensent à moi. Je suis resté quatre ans à Lille, au cours desquels j’ai eu de très bonnes relations avec Pierre Mauroy (ex-maire de Lille et chef du premier gouvernement de François Mitterrand en 1981), Martine Aubry (actuelle maire de Lille).

Toute ma carrière est faite d’imprévus! Ainsi, en 1980, je reçois un coup de téléphone d’un certain Amadou Mahtar M’Bow, Sénégalais et directeur général de l’Unesco. Il me dit «vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas. Je voudrai vous voir!» Il me sort mon livre Décoloniser l’information dont Plantu (dessinateur du quotidien Le Monde) avait fait la couverture: «J’ai lu ça, c’est formidable! Est-ce que vous voulez venir avec moi?!» Et il me propose de devenir porte-parole et directeur des services de l’information de l’Unesco, un poste énorme. J’ai dit oui tout de suite. J’ai démissionné de l’école de Lille et je suis parti à l’Unesco.

Et puis après en 1981, Michèle Cotta (qui a présidé la Haute autorité de la communication audiovisuelle de 1982 à 1986) m’appelle en me disant «Je cherche quelqu’un pour RFI!»

Slate Afrique - Vous présidez le Comité permanent de la diversité de France Télévisions. Comment jugez-vous l’attitude de la gauche vis à vis des minorités?

Hervé Bourges - J’ai peur que ce ne soit dans la culture historique. Jules Ferry (1832-1893) et compagnie ont défendu les colonies. Et la peur de l’autre, qui ne pense pas comme vous, qui n’est pas comme vous, me semble plus grande chez les socialistes!

Slate Afrique - Que va changer aux relations France-Afrique l’arrivée au pouvoir de François Hollande ?

Hervé Bourges - Sachez qu’en Afrique l’image de Nicolas Sarkozy n’était pas bonne. Je pense qu’avec l’arrivée de François Hollande, les relations avec l’Afrique et les minorités vont s’apaiser. Nous allons voir François Hollande sous son vrai jour, qui est beaucoup plus favorable qu’on ne le dit. C’est un type qui écoute tout le monde mais qui décide en dernier lieu tout seul.

Slate Afrique - Que vous a inspiré l’intervention militaire française en Libye en 2011?

Hervé Bourges - Cette légèreté est incroyable. Quelle chance a eu Sarkozy de s’en être tiré comme cela ! C’est tellement aventureux qu’il aurait du se casser la gueule ! Personne ne connaissait la Libye dans son entourage. Personne non plus n’a fait évoluer le problème sur le dossier israélo-palestinien, pas même les socialistes.

Propos recueillis par

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