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Le nouveau ministre de l'écologie sénagalais Ali Haidar, lors d'une confétence de presse le 31 mars 2012
Le nouveau ministre de l'écologie sénagalais Ali Haidar, lors d'une confétence de presse le 31 mars 2012

Ali Haidar, le joker vert du Sénégal à les cartes en main

Il était déjà l’un des écologistes les plus connus d’Afrique. Ali Haidar est désormais ministre sénégalais de l’Ecologie et de la protection de la nature. Reste maintenant à passer aux actes.

Comment va la protection de l’environnement en Afrique? Mal. Comme si le continent, entre guerres, coups d’Etat et famines, pensait avoir préoccupations plus importantes, plus urgentes. Les études montrent pourtant que l’Afrique sera la principale victime du réchauffement climatique.

Et son urbanisation rapide, qu’accompagne une croissance démographique fulgurante, impose de mettre enfin les questions environnementales à l’agenda. Dans le cas contraire, l’Afrique deviendra de plus en plus polluée dans les décennies à venir. Avec d’inévitables conséquences pour la santé.

Des figures émergent pourtant pour rendre le continent plus vert. La Kényane Wangari Maathai, fondatrice du Mouvement de la Ceinture verte (Green Belt) était la plus connue, surtout depuis qu’elle avait été consacrée par un prix Nobel de la Paix en 2004.

Elle est décédée en septembre 2011. Le militant sénégalais Ousmane Sow Huchard lui avait alors rendu hommage en ces termes: «Nous te t’oublierons jamais Sister Wangari. Non ! Jamais ! Soit donc honorée mille fois, au ciel à côté des anges, comme tu l’as été sur cette planète terre que tu as tant aimée et défendue.» 

Débarqués de nuit sur les côtes sénégalaises

Mais depuis sa mort, le Sénégalais Ali Haidar (également connu sous le nom de Haidar el-Ali) est peut-être devenu le responsable écologiste africain le plus connu dans le monde. Drôle de destin pour ce Sénégalais d’origine libanaise, qui aime à raconter que ses ancêtres avaient embarqué de Beyrouth pour les Etats-Unis avant d’être débarqués de nuit sur les côtes sénégalaises…

Si le navire avait poursuivi sa route, Ali Haidar aurait peut-être été le ministre de l’Ecologie du président Barack Obama. Il sera finalement le «joker vert» du successeur d’Abdoulaye Wade à la présidence sénégalaise, l’austère Macky Sall. Et c’est sûrement mieux pour le Sénégal et l’Afrique.

Né en 1953 à Louga, ville sénégalaise proche de la frontière mauritanienne, le jeune Haidar est d’abord moniteur de plongée. Depuis 1984, il dirige l’Océanium, une association de sauvegarde de l’environnement, qui fait également club de plongée, dans le quartier administratif du Plateau, sur la route de la petite corniche, à proximité du palais présidentiel.

Cet habitué des fonds sous-marin a très rapidement engagé la bataille contre les nombreux filets de pêche abandonnés en mer et qui constituent un piège mortel pour les poissons.

Le traumatisme du Joola

Mais c’est en 2002 qu’Ali Haidar devient une figure incontournable au Sénégal. Il est en effet un des premiers sur les lieux du naufrage du Joola, en septembre 2002, au large de la Gambie. Cette catastrophe, qui a traumatisé le pays, a fait quelque 2.000 morts, soit plus que le Titanic coulé dans l’Atlantique en 1912.

Mais ce qui a frappé les esprits, c’est l’impressionnante série de dysfonctionnements techniques et humains qui a abouti à ce bilan si lourd. Le retard dans les secours a été souvent pointé du doigt.

Ali Haidar participe alors aux secours, plonge, filme pour documenter le drame. Lors d’une conférence de presse, quelques jours après le drame, il raconte: «Il y avait beaucoup d’enfants, de femmes, de jeunes, des centaines de corps entrelacés, des mamans qui tenaient leurs enfants».

Des centaines de corps ont été remontés à la surface pour être rendus aux familles. Pas assez pour Ali Haidar, qui demande pardon aux familles pour n’avoir pas réussi à sortir tous les cadavres. Très vite, les plongeurs ont en effet constaté qu’ils ne pouvaient plus retirer les corps, en état de décomposition avancée.

Un homme de terrain

Autre traumatisme pour le futur ministre, la lenteur des secours. Selon des témoignages de pêcheurs, il y avait au moins 200 survivants, plusieurs heures après l’accident. Ali Haidar ajoute: «Les bateaux de pêche ont dit qu’il y avait des appels, des gens qui frappaient sur la coque. Mais quand nous sommes arrivés, nous, il n’y avait plus de survivants».

Pour son action, son courage, Ali Haidar est d’ailleurs élu «Homme de l’année» en 2002 par la Radio-Télévision sénégalaise (RTS).

Et après son entrée au gouvernement, les familles de victimes du Joola se sont réjouies, espérant que justice sera enfin faite. Car, le cauchemar du Joola hante depuis lors le responsable écolo. Et, l’actuel ministre n’est pas un de ces obscurs technocrates qui peuplent les couloirs du pouvoir mais un vrai homme de terrain.

Opération mangroves

Les Sénégalais apprennent à connaître cet homme au tempérament entier, aux engagements sincères, qui se bat pour la protection de l’environnement mais aussi contre la gangrène de la corruption.

Il milite pour la création d’aires marines protégées, comme celle gérée par l’Océanium dans la région du Sine-Saloum, se lance dans une vaste opération de plantation de mangroves en Casamance, et de protection du lamantin, une espèce menacée, dans la région du fleuve Sénégal.

L’écologiste sénégalais est de plus en plus connu, sa notoriété dépasse rapidement les frontières du Sénégal, de la région et de l’Afrique. Les financements extérieurs se multiplient, notamment du puissant groupe Danone ou de la fondation Yves Rocher, qui tous deux soutiennent l’opération mangroves.

Ali Haidar lutte également contre la déforestation, qui va de pair avec l’avancée du désert. Il prône une action locale avec un reboisement par les écoliers et la mise en place de forêts communautaires protégées.

Et conteste le projet pharaonique porté par Abdoulaye Wade de «Grande muraille verte» qui, du Sénégal à Djibouti stopperait l’avancée du Sahara. Si quelques arbres ont été plantés dans la savane sénégalaise, très peu de progrès ont été réalisés ailleurs.

Le «joker vert» prend le Macky

L’opposition au président Wade se fera de plus en plus virulente au fil des années. Et ce proche du leader socialiste Ousmane Tanor Dieng participe activement aux manifestations anti-Wade à Dakar avant la présidentielle qui a porté au pouvoir Macky Sall.

Personne au Sénégal ne doute de la fibre écologiste, de la sincérité, de l’engagement  du «joker vert» du nouveau chef de l’Etat. Il lui reste maintenant à travailler, au niveau gouvernemental, pour que les choses changent enfin. Malgré le puissant lobby de la pêche.

Le Sénégal regarde le nouveau ministre. Mais l’Afrique aussi, et au-delà. Il s’agit aujourd’hui de ne pas décevoir les espoirs mis dans un des rares écolos africains.

Adrien Hart

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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